Punk is not dead

Le punk voit le jour en Angleterre. Musique et look extrêmes, il est plus qu’un jeu provocateur, ainsi que l’analyse un livre qui retrace son histoire. C’est le cri de colère d’une génération désabusée. Article paru dans le Matin Dimanche.

Cambridge festival 2014 © Ian Wakefield Flickr / CC CC BY-NC 2.0

Voici un accord, en voici un deuxième, et voilà le troisième! Maintenant, monte ton groupe!» titrait sur sa une le fanzine Slideburnes en décembre 1976. Jusque-là, le punk était un rock brut de décoffrage joué par quelques groupes plus ou moins connus du côté de New York, Londres ou Manchester. Mais soudain, le mouvement prend son envol. Il commence à essaimer partout, quittant son Angleterre natale. Et devient bien plus qu’un simple mouvement musical, comme le rappelle le récent ouvrage de la scénariste et auteure Caroline de Kergariou: «Bien masqué derrière son amour de la provocation, le punk est beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît: il constitue une réponse à un monde usé, dont l’arrogant modèle économique s’est fracassé sur le choc pétrolier de 1974 et dont même les contre-valeurs (militantisme et révolution) n’ont plus aucun sens. C’est la Blank Generation. La génération vide.»

Le mot «punk» est utilisé pour la première fois dans la presse américaine en 1969. Lester Bangs, journaliste adepte d’un style ultrasubjectif, le gonzo, signe dans le magazine Rolling Stone une critique acide de «Kick out the Jams», un album des MC5. Il décrit le groupe originaire de Detroit comme «une bande de punks de 16 ans en plein trip de méthadone».

Épingles à nourrice

Le terme désigne alors des petits voyous mais il est repris par un duo d’artistes, Suicide, qui réalise des performances artistiques à New York. En 1971, Suicide convie le public à une «messe de musique punk». Une scène “protopunk” existe également à Cleveland dans l’Ohio. Un groupe mythique comme Electric Eels y donnera cinq concerts avant de disparaître. Mais leur performance a marqué. Et fait des émules: «Ils semblent être pour beaucoup dans cette esthétique punk dont tant de personnes réclament la paternité, puisque, lors du premier de ces concerts, Morton (John Morton, le chanteur, ndlr) est apparu vêtu d’un manteau tenant apparemment grâce à des épingles à nourrice alors que Dave E avait utilisé des pièges à rat pour arriver au même résultat.» Le punk fait alors progressivement son entrée dans la galaxie rock avec des groupes comme les New York Dolls ou les Ramones.

Le mouvement va traverser l’Atlantique grâce à Malcolm McLaren. Avec sa compagne, la styliste Vivienne Westwood, McLaren gère une boutique de fringues à Londres, le Sex. Il s’improvise également manager et réunit quelques jeunes au style trash et déjanté dont certains ne savent pas vraiment jouer d’un instrument. Les Sex Pistols sont nés. Mais fonder un groupe ne nécessite pas seulement des hommes. Il faut surtout du matériel: des guitares, une batterie, des micros, des amplis… Le guitariste Steve Jones est l’homme de la situation, écrit Caroline de Kergariou: «Son groupe va bénéficier du matériel qu’il a réussi à voler à David Bowie lors du dernier concert de la tournée Ziggy Stardust. Steve Jones est un voleur professionnel, il n’a pas son pareil pour faire disparaître comme par magie une guitare sous un long imperméable…»

Le chanteur, John Lydon, est en partie choisi pour son look: Malcolm et Vivienne le découvrent alors qu’il traîne devant leur échoppe, une choucroute verte en guise de coiffure. Sa dentition est déplorable. Il est donc rebaptisé Johnny Rotten (le «pourri»). Sa voix est passable: «J’avais développé un certain art de mal chanter parce que j’avais fréquenté un collège catholique où, dès qu’on repérait un garçon avec une jolie voix, il était enrôlé dans le chœur. Et on savait ce qui arrivait aux gosses qui tombaient entre les mains du prêtre...» Mais sur scène, il assure d’enfer.

Dans le sillage des Sex Pistols, d’autres groupes émergent: Siouxsie and the Banshees, The Damned, The Clash... En France, le mouvement se développe avec des formations comme Métal Urbain, les Dogs ou les Frenchies, dans lequel chante le futur cinéaste Jean-Marie Poiré sous le pseudonyme de Martin Dune.

“Les Pistols ne jouaient pas le rock. Ils le martyrisaient”

En été 1976 se tient dans les Landes, à Mont-de-Marsan, le premier festival de musique punk. Il réunira quelques centaines de personnes. De leur côté, les Sex Pistols se sont rodés et jouent un premier concert à Paris qui laisse pantois une grande partie du public: «Quel concert! Quatre voyous maigres et pâles, vêtus des plus atroces guenilles qu’on puisse imaginer faisaient cramer leurs amplis. Les Pistols ne jouaient pas le rock, ils le martyrisaient. Et c’était bien fait!» s’exclame alors le critique de rock Philippe Manœuvre. En novembre 1976, ils sortent leur premier album, “Anarchy in the UK”. Le parfum de scandale que dégagent les bad boys contribue beaucoup à faire leur succès. Ils passent à la télévision, dans l’émission de Bill Grundy et se lâchent: ils disent «merde» et «enculé» à la télé! Leur goût pour la provocation en fait des précurseurs du bad buzz.

Les Clash, eux, font la première partie du concert des Sex Pistols à Sheffield en juillet 1976. La critique du journaliste Charles Shaar Murray est sans appel: «Les Clash sont le genre de groupe de garage qui devrait rapidement retourner dans son garage, de préférence avec la porte fermée et le moteur en marche.» En réponse, le groupe compose le single, “Garageland”, qui sort sur l’album intitulé “The Clash”, en 1977. En 1979, la major CBS diffuse le disque aux États-Unis. Ce sera le plus gros succès commercial d’un groupe anglais jamais enregistré sur le continent américain. Le deuxième album des Sex Pistols est pressé par Richard Branson et son label Virgin.

Le succès gonfle, donc. Mais pour certains, l’implication de grandes majors dans la production de musique punk marque la première mort du mouvement. «VENDUS!» s’exclame, le journaliste et critique rock Mark Perry. Qu’à cela ne tienne, le punk a encore quelques beaux jours devant lui avant d’être progressivement dilué dans d’autres styles et d’autres approches musicales: l’anarcho-punk, le oi!, la new wave ou encore le grunge.

Mutant comme un virus

En France, dans les années 1980, une seconde génération de groupes apparaît: Bérurier Noir, les Garçons Bouchers, Ludwig von 88 ou les Wampas. La mouvance alternative française se divise en deux catégories, analyse Caroline de Kergariou: «La première, premier degré et donneuse de leçons, est représentée par Bérurier Noir; la seconde est comique et parodique.» Dans ce registre on trouve par exemple les Nonnes Troppo, un trio masculin déguisé en bonnes sœurs qui chante “La haine des moutons”, «le seul morceau de punk acoustique occidental».

“Le mouvement a montré qu’il possédait un taux de mutation que bien des virus pourraient lui envier”

Le mouvement connaît aussi une évolution de son esthétique. Si la figure du punk renvoie à un énergumène chaussé de Doc Martens et coiffé d’une crête colorée traversant un crâne rasé, il n’en a pas toujours été ainsi. Le batteur des Sex Pistols Paul Cook rappelle qu’en 1977, le look punk est bien différent du cliché qu’on peut en avoir: «À l’époque, les punks étaient des gamins avec des cheveux ébouriffés, qui portaient des imperméables et des trucs du genre. Ils ressemblaient plus à des exhibitionnistes qu’autre chose.»

Toutefois une couleur domine: c’est le noir. Et l’épingle à nourrice est devenue le symbole du mouvement. On l’utilise pour rapiécer des fripes disparates ou comme un bijou fixé au corps: «Il s’agit de la première apparition du piercing moderne. Plantée dans l’oreille ou dans la joue, l’épingle à nourrice ne répare rien du tout. En revanche, elle sera à l’origine de beaucoup d’infections», rappelle Caroline de Kergariou.

Si le mouvement s’essouffle au cours des années 1980, il connaît plusieurs renaissances. En 1994, alors que le rock s’est converti au grunge et pleure la mort de Kurt Cobain, chanteur mythique de Nirvana, le groupe Green Day cartonne avec son album aux relents punk, “Dookie”. Deux ans plus tard la reformation des Sex Pistols défraie la chronique. Johnny Rotten et sa bande s’étaient pourtant quittés en mauvais termes en 1978. Mais ils ont besoin d’argent et ne s’en cachent pas. Ils organisent “The Filthy Lucre Tour”, littéralement “la tournée du sale fric”. Et le succès est à nouveau au rendez- vous. «Nous sommes les Pistols, personne ne nous aime», lance Rotten face à une foule qui rugit en réponse: «On s’en fout!»

À chaque fois qu’on semble l’enterrer, le punk renaît de ses cendres. Ou plutôt, il s’extirpe de sa tombe, tel un mort-vivant, pour remonter sur scène: «Le mouvement a montré qu’il possédait un taux de mutation que bien des virus pourraient lui envier», conclut Caroline de Kergariou. George Berger, le bio- graphe du groupe anglais Cross, n’en pense pas moins: «Chacun a pioché ce qui lui plaisait dans le punk et décidé qu’il s’agissait “du” punk. Voilà pourquoi le punk est mort si souvent mais aussi pourquoi il existe encore aujourd’hui tout en étant mort et enterré.»