Sac de Rome par Genséric, roi des Vandales. Huile sur toile de Karl Pavlovich Brioullov (1799–1852), ©DR

Qui a eu la peau de l’Empire Romain?

Seize siècles après l’abdication du dernier empereur Romulus Augustule en 476, les historiens éclairent par de nouvelles hypothèses les causes de l’effondrement de la puissance romaine. Version remaniée d’un article paru initialement dans le Matin Dimanche.

C’est au cours de l’automne 476 que le sort de l’Empire romain d’Occident est définitivement scellé. Un officier barbare, Odoacre, se trouve à la tête d’une faction de guerriers auparavant au service de Rome. Ils n’ont pas touché leur solde et les Romains ont refusé de leur assigner des territoires. La troupe se révolte. Pavie est prise, le père de l’empereur, le général Oreste, est tué. L’armée se dirige ensuite vers la capitale impériale, Ravenne, et Romulus Augustule, le dernier empereur qui n’est âgé que de six ans est déposé.

Odoacre ordonne ensuite de rapporter les insignes du pouvoir impérial à Constantinople où réside un autre empereur, celui d’Orient, car il n’y a plus d’empire sur lequel régner de ce côté-ci de l’Europe: La Gaule est occupée par des Alains, des Burgondes et des Francs. Le territoire espagnol est majoritairement contrôlé par les Wisigoths. Les Vandales se sont taillés la part du lion dans les riches provinces africaines. Odoacre se contentera d’un morceau de l’Italie et d’une couronne de roi. Il cherchera même à faire allégeance à l’Empire d’Orient, avant d’être finalement renversé par Théodoric et ses Ostrogoths. Exit l’Empire romain, bienvenue au Moyen Age. Voilà ce qu’on apprend sur les bancs de l’école quand on a encore la chance de suivre un cursus avec quelques leçons d’histoire.

Les historiens qui se sont pressés au chevet de l’Empire mourant ne posent pas tous le même diagnostic. Faut-il incriminer d’abord les barbares ou plutôt insister sur le climat de guerre civile qui sévit au cours du Ve siècle ? Certains, à l’instar de l’historien canadien Walter Goffart, affirment même qu’il ne faut pas y voir un déclin mais une revitalisation de l’Europe au cours d’un «processus étonnament pacifique». Selon Goffart, «ce que nous appelons la chute de l’Empire romain d’Occident constitua une expérience originale qui échappa quelque peu au contrôle de ceux qui l’ont instituée». De nombreux chercheurs plantent de nouveaux jalons dans cette période de l’histoire qui se nomme « Antiquité tardive » et que certains font durer entre 200 et 800.

Ces perspectives ont le mérite de remettre en cause d’autres théories qui sentent un peu la naphtaline et qui voient par exemple l’avènement du christianisme préciptier la chute de l’Empire. Mais elles vont parfois trop loin. Michel de Jaeghere dirige le Figaro Histoire. Il signe une somme érudite, «Les derniers Jours », dans laquelle il insiste sur le rôle qu’ont joué les invasions barbares dans la disparition de l’Empire romain. Pour lui, le Ve siècle offre surtout «le spectacle d’une myriade de principautés germaniques, qui se livrent aux razzias et aux expéditions punitives». Et il est difficile de le contredire.

Les ravages de la guerre civile

Pourtant ce n’est pas la première fois que l’Empire frôle la catastrophe. Entre 235 et 280, plus de 36 empereurs se succèdent. Ils doivent faire face à des raids importants de tribus germaniques qui passent le Danube et le Rhin. En Orient, les Perses Sassanides ont fondé un nouvel Etat et passent également à l’attaque. Les Romains subissent une longue série de désastres et de catastrophes militaires avant de se ressaisir grâce à quelques empereurs énérgiques. Mais c’est aussi parce que les structures administratives et la population ont tenu le choc que l’empire parvient à sortir son épingle du jeu.

Ce n’est plus le cas au cours du Ve siècle note l’historien et archéologue Bryan Ward Perkins dans son récent ouvrage, « la chute de Rome » : «Pour l’Empire d’Occident, les invasions n’étaient pas le problème majeur, contrairement à ce qu’il semble. La guerre civile est le vrai souci du Ve siècle. A quoi s’ajoute la violence sociale. Ces deux faits pèsent sans doute davantage que les incursions et le clanisme barbare». L’historien anglais insiste également dans son ouvrage sur le déclin économique et ses conséquences sur le quotidien des habitants de l’empire. La dégringolade de la qualité du niveau de vie s’observe notamment dans la disparition progressive des objets manufacturés fabriqués en série et l’arrêt des grands chantiers de constructions. A son apogée, l’Empire avait atteint un degré de sophistication et de spécialisation sans précédent qui met du temps à se détricotter. «Le monde romain ressemblait au nôtre, possédé à son tour par un matérialisme effréné et rapace», écrit non sans malice Bryan Ward Perkins. Cette baisse de la qualité de la vie s’observe particulièrement dans les provinces. Rome, à la veille de son pillage par les Goths d’Alaric, est encore une belle cité. Certes les empereurs n’y résident plus. Ils ont déplacé leur capitale plus au nord à Milan puis à Ravenne. Ils surveillent ainsi plus étroitement les frontières de l’Empire. Rome est devenue une ville-musée, Le Sénat siège toujours et elle reste la première des cités de l’Empire avec ses quelques 700’000 habitants.

Le 24 août 410, Alaric pénètre dans la cité à la tête d’une imposante armée. La ville est soumise au pillage durant trois jours. On aurait pu utiliser cette date symbolique pour marquer la fin. Mais en fait la cité se relève. Les riches familles rénovent les infrastructures et les bâtiments. L’empereur viendra même résider sur le Mont Palatin afin de participer au redressement de la ville, coeur palpitant de l’empire.

Mais les choses se compliquent. Les Vandales s’emparent progressivement des riches provinces d’Afrique à partir de 430. Les approvisionnements en blé dont dépend la population romaine sont stopés et les riches domaines des sénateurs qui avaient investi ces provinces jusqu’alors préservées des guerres sont séquestrées. Rome ne se relèvera pas. Elle subit un tremblement de terre en 443. Elle est encore une fois pillée par les Vandales de Genséric en 455 puis à nouveau en 472 par les troupes de Ricimer, un barbare assimilé qui a fait carrière dans l’armée romaine avant de se retourner contre ses anciens maîtres.

Pour l’historien Umberto Roberto qui a consacré un ouvrage récent sur les différents sacs de Rome («Rome face aux barbares»), c’est en étudiant les assauts menés contre la cité qu’on peut prendre la mesure de la tragédie. Selon lui, les historiens qui soutiennent que l’empire serait tombé «sans faire de bruit» se focalisent peut-être un peu trop sur les provinces déjà occupées par les royaumes germaniques. S’il concède que la déposition du dernier empereur régnant, Romulus Augustule «n’a eu qu’une portée locale sans aucun impact immédiat», il note que «le deuil et la destruction atteignirent un point culminant en 472. La fin de l’empire, au regard de l’histoire institutionnelle, quatre ans plus tard, fut ici ressentie comme une catastrophe».

Une disparition encore mystérieuse

Les historiens le savent, leur discipline doit souvent répondre aux sommations du présent. Et c’est particulièrement le cas avec la chute de l’Empire romain d’Occident. Il est très facile, peut-être même un peu trop, d’y puiser de la matière pour s’essayer à penser la décadence et la fin d’une civilisation. Mais trop souvent les parrallèles sont grossiers et on fait dire ce que l’on veut à ce processus de déclin complexe qui ne se laisse pourtant pas appréhender facilement. Pour Michel de Jaeghere, «on n’a pas fini de s’interroger sur les causes de cette disparition. Des historiens lui ont consacré leur vie. Et l’on disputera, tant qu’il y aura des hommes, s’il faut d’abord le fait de la corruption de l’esprit public ou celui de la récession économique, la conséquence d’une erreur de stratégie dans son organisation militaire ou le fruit amer d’une crise morale qui l’aurait privé de ses forces vives pour le réduire à une écorce vide. Son histoire est, pour tous les peuples, un exemple. Elle constitue à elle seule une leçon de sciences politiques.»


Les Goths, ces réfugiés dont personne ne voulait

Ils sont près de 200’000 à s’entasser dans des camps de fortunes au bord du Danube. La décision de laisser passer une masse aussi considérable de réfugiés ne constitue pas une simple question régionale. Il faut en référer à la plus haute autorité. On décide de leur acheminer des vivres et on demande à l’armée d’encadrer leur présence sur le territoire.

Nous ne sommes pas au XXIème siècle mais à la fin du IVème. Les colonnes de réfugiés sont formées par les Goths, talonnés par des Huns qui seront bientôt au mieux de leur forme. Ils demandent l’autorisation de s’installer dans l’Empire romain et finissent par obtenir le droit de franchir le fleuve qui marque la frontière. L’Empereur Valens a accepté après de longues tergiversations. Il se dit certainement que les jeunes Goths apporteront du sang frais dans ses armées et que les Romains ont l’habitude de traiter avec les peuples germains fédérés, de leur laisser de l’espace et la possibilité de bénéficier des bienfaits de la civilisation. Mais cette fois-ci la situation dérape. On ne sait pas très bien pourquoi. Certains ont affirmé que l’aide humanitaire aurait été détournée par les gouverneurs et les chefs des armées. D’autres pensent que ces migrants n’auraient jamais pu ou voulu s’intégrer. Après tout, ces Goths sont le premier peuple fédéré qui obtient l’asile sur le territoire impérial sans avoir d’abord combattu et perdu contre les légions.

Romains et Goths finissent par s’affronter à Andrinople en 378. Et l’Empire connait une défaite comme il n’en n’avait pas vécu depuis plusieurs siècles. L’Empereur Valens figure d’ailleurs parmi les victimes. Pour de nombreux historiens, c’est un moment clé de la désintégration de l’empire.


A lire :

Umberto Roberto, Rome face aux barbares, Seuil, 2015, 430 p.

Michel de Jaeghere, Les derniers jours, Belles Lettres, 2014, 658 p.

Bryan Ward Perkins, La chute de Rome, Alma éditeur, 2014, 361 p.