123 — La route de la mort

La Paz est froide et humide. Pourtant, j’attends en plein vent. Un minibus arrive. Certains accommodent les bagages sur le toit. Certains montent, s’assoient. Le moteur démarre. Les boliviens se signent.
L’alto dort, autant qu’il puisse dormir. La route grimpe. Les maisons s’espacent. Les Andes s’imposent. Un col, y basculer, s’arrêter. Je bois un peu. Certains mangent. Certains achètent. En remontant, tous se signent.
La route se métamorphose en simple filet de terre. Pourtant, voitures, camions, bus en débouchent avec régularité. Commence un lent bal où celui qui descend frôle l’abysse, où celui qui monte rosse la falaise. Des hommes signaux construisent des harmonies, des cascades écrivent des contrepoints.
À chacun des incessants arrêts, ils se signent. Les roues sont-elles sur la route ? Oui, nous ne tombons pas ! Les feuillages d’arbres géants nous caressent le flanc. Des mers de nuages dissimulent, trop rarement, les gouffres.
Il est simple de pressentir qui, du foisonnement de la nature ou de la peur, accélère le cœur ! J’ai envie d’être sur le toit. Je me fantasme sautant. J’ose croire contrôler mon destin … Se libérer de ce cercueil roulant : claustrophobie.
L’extrême prudence du chauffeur semble le plus stupide des risques. Maintenant, à chaque virage, ils se signent.
La route est enfin moins abrupte. Ses deux rives se peuplent d’arbres. Les visages effacent la crispation. J’enlève mon blouson. La route s’élargit. J’enlève mon pull. On se croise sans s’arrêter. Aucun ne se signe. Des cabanes, des maisons, une ville : Coroico. Je descends.
La nature n’est qu’exubérance. À chaque instant, le vert s’invente des nuances. Les jours se suivent. La Paz la minérale n’est qu’une illusion. Je marche, je bois, je transpire, je contemple … J’oublie !
Ce matin, le regard se perd dans les nuages. Je remets le sac sur le dos, je trouve l’arrêt, j’attends le bus, j’accommode le sac sur le toit, je m’assois, le moteur démarre. Se signer …
Buenos Aires le 4 avril 2014