Quel est l’impact du vote par procuration sur l‘élection ?

Impact mobilisateur et couleur politique de la procuration


Peut-être avez-vous déjà donner procuration pour le 23 avril et le 7 mai prochain. Vous avez en théorie jusqu’à la veille du scrutin pour effectuer cette démarche.
Très nombreuses ont été les initiatives et les appels à faire procuration www.allonsvoter.fr, www.voxe.org ou encore notre petit préféré, le copycat officiel de www.voteplz.org en version française www.stpvote.org.

Certains des états majors des candidats suivent le même mouvement et vous incite à donner “procuration à un proche” en tentant de vous simplifier la démarche.

Ils ont un point comment : tous nous assènent - nous citoyens - à donner procuration à un proche en cas d’incapacité le jour J, parce que dans le système participatif actuel lorsque l’on ne n’exprime pas, on s’exclut.

Mais avec ce mouvement et cet appel large à faire procuration viennent des questions :

Le vote par procuration peut-il changer la donne lors d’une élection ? 
Quel impact a la procuration sur l’abstention ? 
Mais aussi il y a-t-il une couleur politique à la procuration ? Profite-elle a un candidat ? Un parti plutôt qu’un autre ? Qui sont les électeurs par procuration?

C’est à ces questions que l’on veut tenter d’apporter des éclaircissements.

Quelques remarques méthodologiques

Au risque de vous ennuyer on préfère être clair sur le contexte et la méthodologie.

Des travaux précédents

Les excellents Joel Gombin, Baptiste Coulmont et Arthur Charpentier avaient d’ores et déjà publié un article portant sur la procuration dans les grandes villes en 2014. L’article est disponible ici.

Vous y retrouverez par ailleurs une histoire courte de la procuration qui retrace les révisions du code électoral depuis 1964 qui ont permis de rendre un recours simplifié à la procuration au fil du temps.

Départementales de 2015 et Présidentielles de 2012

Puisque la mobilisation électorale et donc le vote par procuration peuvent être dépendants du type d’élection (la mobilisation des électeurs étant plus forte pour une élection présidentielle par exemple et cela même dans les projections les plus pessimistes de participation pour celles de 2017) nous avons décidé de nous concentrer sur deux élections récentes aux contextes différents pour cette étude : les départementales de 2015 et les présidentielles de 2012.

C’est la première fois que l’on abordera ce sujet en comparant deux élections.
 
2250 communes
Nous nous reposons sur les données de 2250 communes, en apportant une dimension qui n’a pas été traitée jusqu’alors : le rôle de la procuration selon le type d’élection — locale et nationale.

Les informations relatives à la procuration nous proviennent de préfectures de quatre départements : le Gard, le Puy-de-Dôme, la Nièvre et la Savoie (correspondant à 2250 communes).

Une difficulté, l’accès aux données

Une des difficultés rencontrées est liée à l’accessibilité de données. Une grande partie des préfectures n’a tout simplement pas répondu à notre demande. Nous avons contacté 95 préfectures, seules 10 ont répondues et 4 avaient des données exploitables soient les 2250 communes évoquées plus haut.

95 préfectures contactées = 10 réponses — ©Quorum2017

Une autre difficulté est l’accessibilité de données historiques : la majorité des préfectures ne conserve pas le décompte des procurations à l’échelle de la commune. Seule la ville de Montpellier (Herault) offre un recul historique.

Les données socio-économiques utilisées proviennent de l’INSEE. Elles n’ont été collectées qu’en 2012. L’hypothèse sur laquelle repose cette étude est que la structure des communes n’a que très peu évoluée entre 2012 et 2015.

La question du tour de scrutin
La question du tour de scrutin à étudier se pose également puisque si le deuxième tour tranche la plupart du temps le choix entre deux candidats (sauf élection triangulaire), le premier tour peut être considéré comme plus révélateur des véritables aspirations des électeurs. 
L’idée est de pouvoir appuyer notre étude sur deux élections distinctes afin d’en dégager les invariants (effets de la procuration communs aux 2 élections). Il sera également intéressant de relever ce qui dépend du contexte électoral en analysant les effets de la procuration qui diffèrent selon le type d’élection. Dans cette démarche nous avons choisis d’étudier le premier tour des élections Présidentielles en 2012 et le deuxième tour des 
élections Départementales en 2015
.

La notion de mobilisation électorale est mesurée par trois variables: l’abstention, les bulletins blancs ou nuls.

Et donc ?


LA PROCURATION, NOUVEL ENJEU DE L’ELECTION ?

La pratique de la procuration en forte augmentation lors des derniers scrutins.

Campagne officielle — www.ouijevote.fr

Le recours à la procuration est en nette progression lors des derniers scrutins quelque soit le type d’élection (qu’elle soit locale ou nationale).

Vieillissement de la population, mobilité, difficulté pour se déplacer, mal inscription sur les listes électorales ( c’est à dire que l’on est inscrit dans une commune où l’on n’habite pas ou plus ) ou encore week end ensoleillé, les motivations peuvent être multiples, souvent personnelles et seule une enquête qualitative pourrait apporter une réponse satisfaisante à la question de la motivation du recours à la procuration.

En revanche, quantitativement le nombre de procurations augmentent. À titre d’exemple au deuxième tour de l’élection présidentielle de 1995, les procurations représentent 3,6% des votes exprimés. Au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012, elles représentent 5,9% des votes exprimés sur les 2250 communes étudiées. 
“En 20 ans, la fréquence des procurations a été multipliée par deux.” Arthur Charpentier, Joel Gombin et Baptiste Coulmont, “Un homme, deux voix”, 2014.

La procuration est donc devenu un véritable enjeu pour les élections futures.

LA PROCURATION DYNAMISE LA PARTICIPATION

Ce tte question correspond en fait à la question du rapport procuration/abstention: La procuration réduit-elle l’abstention ?

De prime abord, on se dit que c’est une évidence ! Celui qui vote par procuration ne se serait pas exprimé alors. La procuration réduit l’abstention au travers d’un mécanisme simple : “une voix par procuration est une abstention en moins.”

C’est vrai dans la grande majorité des cas. Les électeurs par procuration peuvent être par exemple des électeurs mal-inscrits sur la liste de leur commune, des personnes âgées en incapacité de se déplacer, des électeurs qui ne pourraient pas exprimer leur voix sans le recours à la procuration.

Cependant la question qui se pose est celle-ci : est-ce que le vote par procuration peut stimuler au delà de cette voix gagnée ? Stimule-t-elle la mobilisation générale d’une zone — à l’échelle de la commune par exemple ?
 Si la réponse est positive, pouvoirs publics, partis politiques et équipes de campagne auront donc un véritable intérêt à considérer cette variable comme un véritable outil partisan pour le rôle multiplicateur stimulant qu’elle jouerait sur la participation électorale.

L’article de B. COULMONT décrit une partie de ce mécanisme en supposant que le vote par procuration “entraîne un autre vote, celui du mandaté”.

L’abstention et la procuration sont négativement corrélées (Figure 1.1) : Les communes où les procurations sont les plus fréquentes sont peu abstentionnistes et les fréquences des votes blancs et nuls y sont moins élevées que dans les autres communes.

Les boxplots (boîtes à moustaches) de la Figure 1.2 mettent l’accent sur le fait que plus la fréquence de procuration est élevée (axe horizontal) plus la valeur de la médiane de l’abstention est faible.

Même si nos résultats ne nous permettent pas de tirer de conclusion précise nous pouvons conjecturer le lien de causalité.

En favorisant la procuration il serait possible d’améliorer la mobilisation générale d’une zone électorale.

Plus 1 point de recours à la procuration équivaut à 2,5 points d’abstention en moins.

Ainsi dans les communes où la procuration représente entre 0 et 6% des votes exprimés, une augmentation de 1 point de pourcentage de vote par procuration entraîne une baisse de 2,5 points de l’abstention.

Au delà de la voix du mandaté, on peut supposer que le dynamisme démocratique de la zone est activée, que l’élection est plus prégnante dans les discussions, et donc que la pression sociale à aller voter serait plus forte.

LA PROCURATION : DE DROITE ? OU DE GAUCHE ?

La procuration a-t-elle une coloration politique ?

Si la procuration est positivement corrélée à la mobilisation électorale, il est intéressant de se pencher sur l’orientation politique du vote par procuration.
Certains partis ont-ils intérêt à se pencher sur la problématique plus que d’autres?

Les orientations politiques doivent, bien entendu, être comprises et analysées au regard du contexte politique et du contexte de l’élection.

Les élections choisies pour cette étude trouvent alors leur pertinence ; il s’agit de deux contextes politiques bien distincts (droite au pouvoir en 2012, gauche en 2015). Nous cherchons donc premièrement à mettre en lumière les effets invariants de la procuration, invariants car ils agissent quelque soit le type d’élection, mais aussi, nous pourrons révéler les mécanismes qui changent en raison du contexte de l’élection.

Puisque les déterminants d’un choix de vote sont évidemment multiples nous ne nous attendons pas nécessairement à obtenir des coefficients de corrélation très élevés entre ces deux informations. Il demeure cependant intéressant de se pencher sur le signe de ces corrélations.

Ø : non-corrélé
 + : positivement corrélé — : négativement corrélé
Procuration et vote de droite: Il y a une corrélation positive entre le vote par procuration et le vote à droite lors des deux élections. On ne peut directement conclure que les votes par procuration sont des votes de droite, mais que ces votes par procuration s’effectuent dans des communes où les votes en faveur de la droite sont les plus fréquents. Le coefficient de corrélation demeure toutefois relativement faible.
Procuration et vote de gauche: Le signe de corrélation pour la gauche ne s’est pas stabilisé. Nous avons ici un exemple pertinent où il y a un lien de corrélation mais pas de causalité. Il se peut donc que ces deux informations soient corrélées par le biais d’une tierce information qui peut être tout simplement le contexte électoral où la droite était au pouvoir en 2012 et la gauche en 2015.
Procuration et vote d’extrême droite: Si la corrélation n’est ni fixe ni statistiquement importante pour la droite et la gauche, il s’avère néanmoins que la procuration s’effectue dans les communes où les votes de l’extrême droite sont relativement bas. Ce résultat est cohérent avec le résultat précédent concernant la mobilisation électorale en ajoutant que l’abstention et le résultat des partis d’extrême droite sont positivement corrélés. Ainsi, la procuration s’effectue dans les communes davantage mobilisées, donc au taux d’abstention faible, là où le FN a ses scores les plus bas.

S’il est difficile d’identifier une couleur partisane claire au vote par procuration il se dégage toutefois une tendance :

La procuration s’effectue dans les communes où le FN fait des scores bas et le centre droit des scores hauts.

Nous publierons une suite à cet article portant sur l’électeur-type par procuration. N’hésitez pas à nous suivre ou à vous inscrire à notre newsletter pour recevoir nos publications directement dans votre boîte mail.

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Loic Rakoto, Flo Barre, Lucien Varacca, Maxime Beylot


Cette article est une première version avec une quantité négligeable de données à disposition. C’est donc une toute première étape que l’on souhaite partager. Au fil de nos recherches, nous pourrons à la fois diversifier les sources de données, adopter un regard critique sur les méthodes statistiques employées dans nos primo-recherches, et in fine affiner les résultats .