À la sauvegarde des leçons pour l’humanité

Public Policy Forum
Jun 1, 2017 · 4 min read

Marie-Odile Junker
Linguiste.
Professeure de linguistique, Université Carleton, Ottawa.

Pour les universitaires canadiens, les langues autochtones en péril constituent un sujet d’étude crucial, puisque des douzaines d’entre elles, voire des centaines, sont considérées comme disparues ou en voie de disparition. En outre, leur vitalité à long terme soulève de sérieuses questions. La professeure et chercheuse Marie-Odile Junker s’intéresse heureusement à bon nombre de celles-ci. Linguiste pionnière dans la sauvegarde des langues autochtones, elle a créé une infrastructure numérique pour la famille des langues algonquiennes, dont font partie le cri, l’innu et l’atikamek.

Tout a commencé lors de son immigration au Canada depuis la France. Alors dans la vingtaine, elle fut frappée par la quasi-impossibilité d’apprendre les langues autochtones de son nouveau pays.

« Les langues des premiers peuples de ce territoire étaient invisibles », se souvient-elle. « Aucune ressource n’existait pour les enseigner. En tant que linguiste, je voulais savoir pourquoi. »

Après l’obtention de son doctorat en 1992, elle a commencé à chercher des réponses, se joignant à un groupe interdisciplinaire utilisant la recherche-action participative (RAP), un cadre dans lequel les sujets eux-mêmes sont vus comme des partenaires qui peuvent définir les sujets de recherche.

« Je suis reconnaissante de mon cheminement en recherche-action participative, car j’ai pu faire partie de quelque chose de nouveau et en développement qui me semble beaucoup plus grand que ma personne. J’ai énormément appris de mes partenaires autochtones et universitaires, rencontré des individus extraordinaires, été aux premières loges d’une révolution technologique et participé à une vague de changement où bien des choses sont intangibles, mais profondément enrichissantes. »

« Le but est de comprendre le monde en essayant de le changer de manière collaborative », explique Mme Junker.

Son but à elle était d’appuyer la sauvegarde de ces langues et de donner du pouvoir aux locuteurs, précise-t-elle. Il était donc logique de faire participer ceux-ci.

« Le cheminement d’une vie s’oriente souvent à partir d’une question et consiste le plus souvent en la voie choisie et les réponses trouvées », fait-elle remarquer, précisant qu’après avoir obtenu le poste de professeure associée, « j’ai décidé de suivre mon cœur et de ne plus me soucier d’éventuelles promotions. Cela a changé ma vie. »

Se concentrant d’abord sur le cri de l’Est, parlé dans neuf communautés du Nord du Québec, à l’est de la baie James, Mme Junker a commencé à explorer comment les technologies de l’information pouvaient aider à documenter et à préserver cette langue tout en répondant aux besoins des locuteurs, des apprenants et des enseignants du cri.

Après avoir créé un site Web en 2000, elle a co-créé, en 2004, un dictionnaire en ligne. Depuis, des leçons et une gamme de ressources collaboratives sont venues enrichir ce contenu.

Mettant en œuvre le même modèle chez les Innus du Québec et du Labrador, elle lance, en 2005, ce qui deviendra l’Algonquian Linguistic Atlas, un atlas linguistique qui regroupe actuellement 52 communautés de locuteurs autochtones par l’intermédiaire de leurs langues et dialectes. Cela a mené au développement d’une infrastructure numérique commune pour une douzaine de dictionnaires de langues algonquiennes disponibles en ligne et créés en partenariat avec des communautés, des organismes autochtones et des collègues au Canada et aux États-Unis.

Le but a été de créer des banques de données ouvertes, des logiciels libres et des outils intégrés, tels que des dictionnaires, des feuilles de grammaire, des guides orthographiques, des leçons, des exercices, des répertoires de récits oraux, des textes et un forum de discussion sur la terminologie. Les statistiques démontrent leur popularité : en 2016, plus de 99 000 mots ont été consultés dans le dictionnaire innu. L’application pour ce dictionnaire a été téléchargée plus de 4600 fois depuis son lancement en 2013 et celle sur la conversation en cri de l’Est, 3150 fois.

La section « conversation » de l’atlas, qui contient 21 sujets en 16 langues et plus de 50 dialectes, en plus de 19 000 fichiers audio, est utilisée pour des cours d’introduction et de revitalisation linguistique dans des organismes tels que les centres d’amitié autochtones.

Les défis ont été nombreux, des difficultés initiales du Web à supporter les caractères syllabiques de ces langues, à la nécessité de faire d’innombrables mises à jour des logiciels et navigateurs, en plus de celle d’améliorer l’accès à Internet et le développement des applications, ce que Mme Junker qualifie de « jungle. » La documentation des langues autochtones est entravée au premier chef par le manque de financement de base, mais également par le manque de standardisation — « la technologie évolue si vite que nous perdons le travail. »

Elle souhaiterait que l’atlas et les dictionnaires soient mis à jour et améliorés par Bibliothèque et Archives Canada ou Termium, l’une des ressources accessibles par le Portail linguistique du Canada et l’une des plus imposantes banques de données terminologiques et linguistiques au monde.

Son travail lui a permis de rencontrer des personnes inspirantes, tout particulièrement des femmes, à travers le Nord du Canada. « Chaque personne a quelque chose à apporter », dit-elle.

« Il y a beaucoup de sagesse et de connaissances dans ces langues. Elles expriment une façon de voir le monde dont nous avons cruellement besoin en cette ère de catastrophe écologique. Elles sont des leçons pour l’humanité », ajoute-t-elle.

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