11 mai : le risque de l’entreprise carcérale

Melkom Boghossian
Apr 24, 2020 · 3 min read

La discipline promue par l’État en passe de devenir discipline d’entreprise

Pour toutes les professions appelées à retourner à leur activité le 11 mai, les indices habituels de la spontanéité, les marges conquises ou accordées de liberté au travail qui ponctuent en temps normal la vie en entreprise devront pendant une période indéterminée s’effacer au profit d’une omniprésence du disciplinaire.

“La minutie des règlements, le regard vétilleux des inspections, la mise sous contrôle des moindres parcelles de la vie et du corps” que Michel Foucault considérait dans Surveiller et punir comme les marques d’un système carcéral pourraient caractériser pendant plusieurs mois l’existence en entreprise sous l’état d’urgence sanitaire.

Et le prisme carcéral ainsi dessiné s’étendra bien au-delà de la seule discipline qui sera imposée aux corps au nom de la santé.

D’abord parce que le retour en cohabitation sur les lieux de travail habituels fait d’ores et déjà l’objet de réticences chez un grand nombre d’employés français qui continuent de redouter “l’ennemi invisible” combattu par le gouvernement. Et le décloisonnement de l’espace opéré ces dernières années au nom de la libération des entreprises pourrait bien se muer soudain en facteur d’angoisse.

Ensuite, parce que l’appartenance même à une entreprise et à un poste prendront un poids nouveau dans le contexte d’un marché du travail rigidifié à l’extrême par la crise économique qui s’ouvre. Pour une portion importante des employés, qui jouissaient, il y a encore quelques mois, de la relative liberté dans le choix d’un employeur qu’offre un marché du travail plus fluide, l’assignation à un employeur prend désormais un caractère bien plus exclusif, et la loyauté devient obligatoire.

Enfin, parce que l’ombre de l’administration centrale du pays et de ses consignes, toujours présente dans une certaine mesure à l’intérieur des entreprises, se fera plus marquée : les règles en vigueur seront au moins autant celles qui émanent de l’État que celles établies par les directions des entreprises.

L’impossible retour à un environnement disparu

Le savant mélange de tension latente et de rigidité des attitudes qui risque de marquer la reprise du 11 mai a donc tout pour donner à la vie en entreprise une signification carcérale presque aussi appuyée que celle qu’on aurait pu retrouver dans un atelier du dix-neuvième siècle. Et compter sur l’empire des vieilles habitudes pour rétablir peu à peu une vie commune comparable à celle qui a précédé pourrait bien être illusoire.

Les entreprises, et en particulier les plus grandes d’entre elles, dont le caractère naturellement bureaucratique tendra à renforcer les mouvements à l’œuvre le 11 mai, feront face à une tâche d’ampleur. Les codes de la normalité étant en bonne partie brisés, il leur faudra savoir trouver les mots et attitudes qui permettront de contourner l’effet conjoncturel de disciplinarité excessive, et prévenir la cristallisation des tensions sur le moyen terme.

Reconstituer une normalité menacée de faillite

Pour ce faire, la réponse ne se trouvera pas nécessairement dans un mouvement de compensation mécanique et symétrique. En cherchant à rompre les effets disciplinaires par des dispositifs de communication exceptionnels et l’instauration de nouveaux moments dans la vie de l’entreprise, le risque sera de consacrer un “régime d’exception” et de rajouter de la contrainte à la contrainte.

La normalité reste un levier fondamental de lutte contre le raidissement de l’atmosphère à l’intérieur des entreprises : c’est elle qui engendre la fluidité dans les relations humaines. Elle nous permet de nous approprier à peu une série de circonstances données pour y ménager des espaces de liberté. Mais cette normalité devra selon toute vraisemblance être reconquise. Il s’agira de la dire, de la montrer, de la donner à voir pour la rendre familière par de nouveaux habitus. Le normal, par nature invisible et à peine ressenti, devra se faire ostensible.

L’exigence pourrait bien être alors celle d’un management actif de la normalité. Au moment où elles pourraient être tentées de se ruer vers l’extérieur pour combattre l’évaporation rapide de leurs clients et contrats, les entreprises ne pourront pas se contenter d’une communication interne centrée sur la lutte commerciale pour la survie. Elles devront concevoir les dispositifs de cohésion qui permettront de lutter contre les effets corrosifs de la dictature de l’urgence, avec pour objectif d’établir aux yeux de leurs employés un pont visible et crédible entre “l’avant” et “l’après”, indispensable image de pérennité à opposer au sentiment de dislocation.

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Melkom Boghossian

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Consultant chez Reputation Squad

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