CALIFORNIA vs FRANCE

En 2016, le PIB de la Californie a dépassé celui de la France. Pourtant, l’État ensoleillé de la côte Ouest compte « seulement » 40 millions d’habitants, distribués sur 423 000 km2, quand la France abrite 66 millions de citoyens répartis sur un territoire de 644 000 km2. Pour expliquer ce dépassement, un petit retour sur l’histoire et la culture économique de la Valley s’impose.

Les héros de la série “Silicon Valley” véhiculent tous les mythes culturels et historiques de l’état américain. Illustration : Fanny Algeyer

Deux secteurs très dynamiques ont permis à la Californie d’asseoir sa puissance : Hollywood et la Silicon Valley. Si l’industrie du cinéma est très porteuse depuis plusieurs décennies, la tech est à son apogée et cristallise toutes les passions des jeunes ingénieurs qui se rêvent entrepreneurs.

Attardons nous sur l’univers technologique qui s’est constitué dans la Silicon Valley, celui qui a permis de drainer sur son territoire des centaines d’informaticiens, de mathématiciens (et d’investisseurs) venus du monde entier, décidés à créer de la valeur sur le territoire californien. Comment un état fédéral américain a pu devancer une puissance du G7 ? Tentons de comprendre pourquoi la semaine dernière une délégation de 230 startups françaises a participé massivement au CES, à Las Vegas.

Comme il est d’usage dans la Silicon Valley, le mythe de Hewlett-Packard démarre dans un garage. Bill Hewlett (à droite) et David Packard travaillent en 1939 sur un de leurs premiers oscillateurs audio, à Palo Alto.

La vallée du silicium

Petit retour dans le passé. Dans les années 1930, alors que les centres décisionnels se trouvent à l’Est des États-Unis, les chercheurs et les entreprises de la côte Ouest décident de motiver les jeunes diplômés à rester. C’est le professeur Frederick Terman (Stanford) qui choisit de mettre en relation les étudiants et les entreprises créant ainsi les prémices d’une culture entrepreneuriale. Encore étudiants, William Hewlett et David Packard furent les premiers à lancer leur compagnie — Hewlett Packard, HP — en 1938 en vendant des oscillateurs audio. Leur premier client ? Les studios Walt Disney à Los Angeles. Ensuite, pendant les premières années de la guerre froide, de grands programmes militaires sont lancés dans la région pour le développement d’une communication plus rapide. La Californie devient la capitale de l’électronique. Elle ne pouvait pas être mieux placée : la facilité à trouver sur place du silicium — “silicon” en anglais — de qualité permet aux entreprises comme Apple et Intel de se développer.

Avec les universités environnantes — Stanford et Berkeley — le milieu est particulièrement créatif et la proximité avec la ville libertaire, solidaire et non conformiste de San Francisco offre une culture très ouverte. Ainsi, avec le succès et le bouillonnement intellectuel qui sévit dans la région, certaines découvertes (le protocole TCP/IP, le premier algorithme de Sergey Brin et Larry Page) bouleversent durablement le rapport au monde et à l’information.

“Jack Kerouac wandering along East 7th street …” - Allen Ginsberg, 1953

Au-delà des entreprises, le soft power Californien a énormément contribué à construire la Californie telle qu’on la connaît aujourd’hui. Le pouvoir de cet état réside aussi dans son modèle culturel. Dans les années 1950, un mouvement contestataire, la fameuse Beat Generation naît à San Francisco. Les jeunes poètes, écrivains et artistes, marqués par la guerre cherchent un nouvel idéal, consommant drogues et alcool en très grosses quantités. Ce sont eux, William Burroughs, Allen Ginsberg et Jack Kerouac, entre autres, qui lancent le mouvement de libération sexuelle. Outre cette liberté d’entreprendre au niveau des moeurs, c’est au niveau de la culture qu’ils se distinguent. La Californie devient le berceau des stars d’Hollywood, de Jim Morrison et des Beach Boys, d’un monde mythique qu’on peut retrouver dans les pages de Joan Didion.

“This was California. You could get LSD fresh made from Stanford. You could sleep on the beach at night with your girlfriend. California has a sense of experimentation and a sense of openness — openness to new possibilities. Besides (Bob) Dylan, I was interested in Eastern mysticism, which hit the shores at about the same time.”
Steve Jobs — Playboy, 1985

Plusieurs facteurs permettent donc à la Silicon Valley d’émerger. Premièrement la mise en relation des entreprises privées et des universités, ensuite l’aide de l’État qui a investi pour des raisons militaires ; mais aussi la culture originale et dissidente de la Californie. Une recette du succès assez atypique, libertaire, tacitement cadrée, économiquement motivée, et géographiquement opportune. Bref, le modèle libéral californien.

La tech ? Une affaire politique

Au fil des années, les entreprises de la Silicon Valley sont devenues un emblème, celui du changement. Elles sont porteuses d’idéologies transcendantes illustrées par des slogans ambitieux : “rendre le monde plus ouvert et plus connecté” (Facebook), “penser différemment” (Apple) ou encore “organiser l’information mondiale” (Google). Des slogans publicitaires proches de ceux utilisés par les partis politiques. Et comme les partis politiques, les patrons de la Silicon Valley sont en quête de pouvoir : en 2013 Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, a ainsi acheté le Washington Post.

Selon les technophiles les plus aguerris, la politique n’existe plus : ce sont les patrons de Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA) qui gouvernent le monde aujourd’hui. Depuis 2013, le groupe de lobbying FWD (créé par Mark Zuckerberg, à l’origine de Facebook) finance les activités des démocrates et des républicains qui soutiennent l’agenda de l’industrie technologique californienne : réforme de la loi sur l’immigration, changements dans le système éducatif avec plus de place pour la recherche et démocratisation des avancées scientifiques.

Est-ce que les hommes politiques devront bientôt céder le pas aux patrons des géants de la tech ? Cette idée s’est quelque peu matérialisée avec Mark Zuckerberg que l’on soupçonne, après ses voeux 2017, de vouloir participer à la prochaine présidentielle américaine. Soupçons qui se concrétisent de plus en plus avec l’embauche de David Plouffe, l’ancien directeur de campagne d’Obama, par le fondateur de Facebook.

L’élection de novembre 2016 a quant à elle vu la Californie, pro Bernie Sanders, s’insurger contre Donald Trump. Les patrons de la Silicon Valley en première ligne. Ces mêmes patrons, à l’exception notable de Jack Dorsey, PDG de Twitter, ont rencontré le nouveau président élu pour discuter des enjeux technologiques futurs, en décembre 2016. Si la maîtrise des flux migratoires a été un sujet phare de la campagne de Donald Trump, les entrepreneurs de la Silicon Valley eux, ont véritablement besoin d’un assouplissement de la législation sur l’immigration.

A l’image d’internet, le monde entier ne devrait-il pas avoir de frontières ?

De leur côté, les politiques français ont compris les enjeux de la tech, comme en témoigne le défilé de personnalités au CES à Las Vegas la semaine dernière de François Fillon à Michel Sapin, en passant par Axelle Lemaire, secrétaire d’État chargée du Numérique et de l’Innovation. L’année dernière c’était Emmanuel Macron qui avait eu cet honneur. Depuis, l’ancien ministre de l’Economie murmure à l’oreille des entrepreneurs. Il leur promet une modulation du temps de travail en fonction de l’âge, un assouplissement des 35 heures. De quoi les faire rêver.

Enfin, si nous regardons les meilleures entreprises tech en Californie Vs les meilleures entreprises tech en France, les secteurs gagnants sont diamétralement opposés. La production de matériel informatique domine dans la Silicon Valley (HP, Apple, Intel, Microsoft) alors que ce sont les télécoms (Illiad, Orange, SFR), secteur très réglementé par l’État, qui domine en France. Qui plus est, le secteur des télécoms n’a pas vocation à s’internationaliser à moyen terme, il n’est même pas européen aujourd’hui.

Et si les uns ont créé un oligopole international, les autres demeurent contrôlés par l’État. Si les uns ont un poids politique à jouer, les autres ne sont pas près d’en avoir.

Les défauts de la France, ses plus grandes qualités

En 2016, les investissements dans les startups de l’Hexagone explosent, mais La French Tech ne réussit pas à s’internationaliser. Pourquoi ?

Tout d’abord, la France hérite d’un droit du travail strict, qui a l’avantage de protéger les droits des salariés, mais qui ne fait pas preuve d’une très grande flexibilité. Or c’est la condition principale à l’installation pérenne de startups ayant vocation à s’internationaliser. On le voit bien avec les services de livraison et de transports aujourd’hui : les livreurs de Deliveroo ne sont pas salariés, au même titre que les chauffeurs Uber, ils sont auto-entrepreneurs et souffrent d’un statut très précaire. Le coût du travail est ainsi pointé du doigt par 37% des startups françaises (baromètre EY 2016) comme étant le second frein majeur au développement.

Ensuite, on voit que chez nous, les investisseurs, les vrais “business angel”, sont beaucoup moins présents. Xavier Niel est un des rares investisseurs à pouvoir se mesurer à un homologue américain : il n’a pas uniquement construit une entreprise, il a littéralement transformé un secteur avec Free et changé les mentalités avec l’école 42. L’absence d’investisseurs s’explique aussi par le montant global des impôts : beaucoup plus important en France (44,5% du PIB en 2015) qu’aux États-Unis (25,4% du PIB en 2015). L’existence en France d’une plus grande redistribution sociale freine-t-elle l’ambition des plus riches ? A noter que l’ancien ministre de l’Économie, pour soutenir les startups, a inséré dans sa loi Macron, un article visant à réduire l’ISF pour les plus aisés souhaitant investir dans une PME.

Xavier Niel à l’école 42.

Et si les grands groupes (Air Liquide, Axa) commencent à investir dans les petites pousses, ce n’est que très prudemment, les tours de tables vont rarement au-delà des 100 millions d’euros.

Enfin, la tech est un marché international notamment parce que ses développeurs viennent de tous les coins du monde, 36% des habitants de Californie ne sont pas nés aux États-Unis. C’est ce qui a aussi fait le succès de la Silicon Valley, ces ingénieurs indiens, chinois, français qui viennent vivre leur rêve américain. A noter que, par rapport aux universités françaises, les universités américaines offrent le même statut aux étrangers qu’aux américains. Les “seules barrières” à l’entrée étant le porte-monnaie et les notes reçues au lycée. La Californie embauche donc beaucoup d’étrangers sortis de l’université. Le système administratif français, plus décourageant, la culture managériale assez patriote et la barrière de la langue font que les entrepreneurs embauchent moins d’étrangers. Or, toujours selon le baromètre EY 2016, on voit que 65% des patrons Français considèrent que les développeurs sont les profils les plus durs à recruter. L’attractivité de la France est aussi moins grande.

Si ces trois éléments peuvent freiner la dynamique entrepreneuriale en France, le principal obstacle reste l’impossibilité à atteindre le statut de licorne. Une licorne est une startup valorisée à un milliard de dollars en moins de 10 ans, comme Uber par exemple. Les pépites de l’Hexagone se font facilement racheter par les étrangers — Sunrise rachetée par Microsoft ou Stupeflix par GoPro sont de bons exemples — sans chercher à partir à la conquête des marchés internationaux en gardant leur indépendance.

L’envers du coder

Plusieurs pays essayent de répliquer le modèle de la Silicon Valley. La France a misé sur le plateau de Saclay, en cours de construction dans le sud de Paris. Mais le succès californien n’a pas été un projet porté par l’État : il a été construit par des acteurs privés indépendants.

La Silicon Valley ne s’est pas imposée uniquement comme le leader mondial de la tech, mais également comme la capitale des SDF. Le prix de la vie y est exorbitant et les artistes qui peuplaient la ville de San Francisco peuvent de moins en moins se permettre d’y vivre. En 2015, le nombre de SDF à San Francisco s’élevait à 6 775. Il existe aujourd’hui une fracture sociale énorme entre tech et non tech et les inégalités sociales augmentent au même rythme que les salaires des développeurs.