Fact checking : la vérité qui ne dérange pas

Ilustration : Jun Cen

Alors qu’une vague populiste fait trembler les États-Unis et l’Union européenne, le message politique se construit de plus en plus sur la précision et la transparence. Mais la vérité est-elle vraiment l’arme qui permet de gagner la confiance des citoyens (et les élections) ?

La confiance est supposée constituer la clef de voûte du lien unissant la politique et le peuple. Pourtant, ce contrat initial est bien souvent mis à mal. Saturé d’informations contradictoires et de révélations malmenant l’intégrité de ses dirigeants, le citoyen est désormais persuadé que le monde politique n’a de cesse de chercher à travestir la vérité. C’est ainsi que Jacques Chirac fut affublé du costume de “Super menteur” dans feu les Guignols de l’Info, et qu’est remis chaque année le Prix du mensonge en politique : une manière grinçante de mettre en lumière l’extrême désinvolture dont feraient preuve nos gouvernants à l’égard de la réalité des faits. De cet implacable constat est né le fact-checking. Outil susceptible de réhabiliter le discours politique, ou antidote qui risque au contraire d’asséner un coup fatal à un système déjà vacillant ?

Aux origines, un outil journalistique de “décryptage”

Le fact checking, littéralement “vérification par les faits”, émerge aux États-Unis à l’occasion de l’élection présidentielle de 2008, alors que la plateforme PolitiFact et son “truth-o-meter” s’attachent à passer au crible les déclarations des candidats à la Maison Blanche. 
Fruit de l’élargissement des possibilités d’investigation permises par l’essor du numérique et du mouvement “open data”, le fact checking consiste à examiner la véracité des informations avancées par une personnalité ou une organisation grâce à la mobilisation de données factuelles susceptibles de confirmer, d’infirmer ou de relativiser telle ou telle affirmation ou théorie. On retrouve ici l’un des principaux piliers du journalisme, gouverné par l’impératif de vérification des informations traitées, diffusées et mises à disposition du public. Ainsi, pour faire face aux soupçons de partialité voire de connivence avec les décideurs politiques ou économiques, le journaliste du XXIème siècle se dote d’un outil chargé d’illustrer ses capacités d’investigation et la validité de son analyse. Cette méthodologie s’inscrit dans une posture de décryptage qui, en promettant de lever le voile sur les vérités que le système politico-médiatique chercherait à cacher au citoyen, a progressivement contaminé l’essentiel de la presse écrite comme audiovisuelle.

En creux, on retrouve l’idée d’une société de communication dont il faudrait sans cesse décoder les messages cachés, et où la forme a définitivement pris le pas sur le fond.

Preuve s’il en faut du succès du fact checking auprès des consommateurs d’information, Google a lancé cet automne un label qui lui permettra de “mettre en lumière les efforts visant à distinguer le fait de la fiction” au sein de son propre fil d’actualités. Les articles respectant une liste de critères définis par le moteur de recherche, tels que la transparence des sources et méthodologies employées ou la neutralité du média, pourront ainsi bénéficier du tag “Fact check”, garantie supposée d’une information objective.

Une arme de communication politique

En France, le fact-checking apparaît au début des années 2000 et se déploie rapidement sur le web, dont l’instantanéité et le caractère participatif s’articulent parfaitement avec son fonctionnement intrinsèque. Plusieurs médias décident alors d’investir cette nouvelle pratique en lui consacrant des rubriques et plate-formes en ligne dédiées, à l’instar des Décodeurs du Monde et du Désintox de Libération. Des programmes audiovisuels tels que Arrêt sur images ou Le vrai/faux de l’info d’Europe 1 en font même le cœur de leur ligne éditoriale. Ces derniers bénéficient d’une visibilité particulièrement accrue lors des grand-messes médiatiques organisées à l’occasion des élections présidentielles de 2012, où ils s’attachent à débusquer les boniments et approximations des aspirants chefs d’État, parfois même en temps réel. Peu à peu, les discours et argumentations politiques perdent de leur caractère péremptoire, chaque information mobilisée pouvant être quasi instantanément vérifiée, modérée, corrigée.

Conscient de son potentiel pédagogique et du succès acquis auprès de l’opinion, le monde politique décide rapidement de se réapproprier l’enfant prodige du journalisme moderne. L’outil conçu hier avec l’ambition d’exposer les approximations ou désinformations volontaires des responsables politiques est alors mis au service du déploiement de leurs stratégies de communication et d’influence. C’est ainsi que l’on voit fleurir divers supports officiels empruntant à leur tour les codes du fact checking pour justifier la mise en oeuvre d’une politique ou valoriser l’étendue de son prétendu succès. Citons, à titre d’exemple, le “Vrai/Faux” du Gouvernement qui, à l’image de celui développé pour défendre la très controversée Loi Travail, s’attache à légitimer les projets et réformes proposés en soulignant les arguments soutenant leur mise en oeuvre tout en révélant les manipulations et approximations de leurs opposants. Cette rhétorique particulière fonctionne sur un schéma simple d’une succession d’affirmations, présentées sous la forme de verbatim parés des mentions “vrai”, “faux” ou “incomplet” introduisant une contre-argumentation officielle.

Un impact limité sur l’opinion

“Les promesses n’engagent que ceux qui y croient”. Cette citation attribuée à Henri Queuille, président du Conseil sous la IVème République, resurgit à chaque rendez-vous électoral. Et pour cause, la conquête du pouvoir commande bien souvent de privilégier le coeur à la raison, quitte à sacrifier quelques pans d’une réalité jugée trop terne ou pire, impopulaire. La clef du succès consistant à ne pas se faire prendre la main trop près du pot de miel — Jérôme Cahuzac et son “les yeux dans les yeux” en savent quelque chose. Le succès d’une personnalité publique reposerait alors moins sur sa probité que sur l’émotion qu’elle parvient à susciter. Ainsi, plusieurs figures politiques régulièrement épinglées pour leurs mensonges éhontés parviennent à entretenir une popularité qui ferait pâlir d’envie bon nombre de leurs adversaires. En France, Marine Le Pen en est un exemple.

Celle qui fut cette année couronnée “reine des menteurs politiques” caracole en tête des intentions de vote exprimées pour le premier tour de la Présidentielle de 2017.

Au Royaume-Uni, la campagne du Brexit a construit son succès sur des promesses chimériques, régulièrement dénoncées par le camp pro-européen 
et qui seront d’ailleurs désavouées dès le lendemain du vote par ceux qui avaient pourtant contribué à leur diffusion.

Si l’électeur a tendance à manifester une aversion catégorique pour le mensonge politique, la réalité semble bien plus nuancée. Révéler les impostures et dénis de réalité au grand jour ne jouerait alors qu’un rôle secondaire dans la construction de l’opinion publique, à condition toutefois qu’ils n’apparaissent de manière trop flagrante et n’entrent en contradiction frontale avec le personnage médiatique vaillamment construit par l’accusé(e). Au delà du questionnement entourant la fiabilité du procédé, le fact checking impose aux politiques une surveillance permanente qui impliquerait, à terme, de ne recourir qu’à une argumentation strictement objective voire scientifique. Or, en participant au polissage du discours politique et en alimentant la défiance populaire à l’égard de sa représentation nationale, le fact checking ne serait-il pas en passe d’anéantir définitivement l’intérêt des citoyens pour le débat public, sacrifié sur l’autel d’une éthique journalistique restaurée ?

“Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion” — Paul Valéry