[Interview] L’Allemagne, force tranquille dans la tempête du coronavirus ?

Dimitri von Büren
Apr 10, 2020 · 10 min read

Dans un paysage médiatique en tempête depuis la survenue du coronavirus, l’image apaisée et résiliente de l’Allemagne semble faire figure d’exception, plus protégée des accusations de dysfonctionnement que les autres pays. Comment analyser la stratégie de réponse au virus et la communication de notre voisin d’outre-Rhin ?

Ce mercredi 8 avril, nous avons interrogé à ce sujet Paul Maurice, chercheur au Comité d’études des relations franco-allemandes de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), qui a récemment consacré un éditorial à l’évolution des relations franco-allemandes dans la crise sur le site de l’Institut.

Diriez-vous que l’image de sérieux et de tranquillité souvent attribuée à l’Allemagne sur la scène internationale joue en sa faveur pendant cet épisode de crise ? A-t-elle essayé de la mettre à contribution dans la façon dont elle communique ?

Angela Merkel a communiqué calmement et régulièrement depuis le mois de mars, même si les débuts ont été un peu chaotiques. La chancelière allemande s’est exprimée pour la première fois sur la crise du coronavirus mercredi 11 mars 2020 lors d’une conférence de presse. Cette première prise de parole est venue assez tard alors que les Allemands attendaient une prise de position publique, claire et cohérente de la part du gouvernement. La stratégie attentiste du début du mois de mars a été compliquée du point de vue de la communication. Les médias et l’opinion reprochaient à la chancelière son manque de leadership face à l’apparition du coronavirus en Allemagne.

Cependant, la chancelière ne peut que donner des avis car les décisions prises pour lutter contre la diffusion de l’épidémie ne sont pas du ressort du gouvernement fédéral. Seuls les seize Länder peuvent prendre des mesures d’urgence, comme la fermeture des écoles ou l’interdiction des rassemblements, ce qui a entraîné un flottement dans l’opinion.

Lors de son intervention du 18 mars, Angela Merkel semble avoir su trouver le ton pour rassurer les Allemands. Elle a fait référence au plus grand défi qu’ait connu le pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et en a appelé à la confiance des Allemands tout en restant factuelle sur l’épidémie.

Elle-même en quarantaine à la fin du mois de mars, après avoir été en contact avec un médecin testé positif au coronavirus, Angela Merkel a su incarner son rôle de « Mutti », de mère protectrice des Allemands, en continuant à diriger le pays depuis chez elle. Sa cote de popularité est montée en flèche.

Il semble que l’Allemagne n’attire pas autant les regards que d’autres pays européens (Espagne, Italie, France…) dans le cadre de la discussion médiatique mondiale sur le coronavirus. Voyez-vous des raisons à cela ?

L’Allemagne attire les regards, mais différemment des autres pays. Elle est parfois présentée comme un « modèle » dans la gestion de crise. Un article publié dans le New York Times le 4 avril parlait d’une « German exception » dans la gestion du coronavirus.

Les mesures de distanciation sociale de plus en plus strictes, qui ont été imposées en Allemagne à la fin du mois de mars et au début du mois d’avril, n’ont rencontré que peu d’opposition politique et sont largement suivies. Cependant, contrairement aux idées reçues, les Allemands ne sont pas plus « disciplinés » que les Français. Aucun confinement n’a été imposé au niveau fédéral. Les règles imposées sont moins rigoureuses qu’en France et reposent sur deux critères : les rassemblements de plus de deux personnes sont interdits et chacun doit respecter une distanciation sociale d’au moins 1m50.

Dans tous les grands médias occidentaux, le modèle « à part » de l’Allemagne et le faible taux de mortalité du Covid-19 dans le pays ont fait l’objet de remarques. L’Allemagne est-elle un modèle en matière de gestion de cette crise ?

Si l’on considère le nombre de victimes par rapport au nombre de personnes infectées par le Covid-19, l’Allemagne subit moins sévèrement les conséquences dramatiques de l’épidémie, en raison de la qualité et de la densité de son système sanitaire et de santé et du recours systématique aux tests. Pour Angela Merkel, l’Allemagne est dotée d’un « excellent système de santé, peut-être l’un des meilleurs au monde. » En effet, le pays disposait de 25 000 lits en soins intensifs au début de la crise et a augmenté ce nombre à 40 000. En revanche la France ne disposait que d’une capacité initiale de 5000 lits qu’elle a réussi à augmenter de 10 000.

Elle dispose, en raison de son système fédéral, d’un étroit maillage d’hôpitaux et de laboratoires médicaux dans les Länder. Pour le Ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet (CDU), les régions et les communes sont plus compétentes pour juger de la situation et prendre des décisions pour la santé de la population. Chaque région décide donc de ses propres règles : à Berlin par exemple les pique-niques sont interdits, mais les librairies restent ouvertes alors que dans la région voisine du Brandebourg c’est l’exact inverse.

Enfin, l’Allemagne démultiplie sa capacité de tests jusqu’à 500 000 par semaine et en prévoit 100 000 par jour à la fin du mois d’avril, alors que la France n’en réalise qu’entre 35 000 à 85 000 par semaine.

Mais il existe aussi des difficultés en Allemagne. Il y a depuis plusieurs années 17 000 postes d’infirmières non pourvus et la situation est telle que de nombreux établissements, dont le grand CHU de La Charité à Berlin, ont dû appeler à l’aide des étudiants en médecine ou des retraités. Certains experts de santé considèrent par ailleurs que les mesures préventives du gouvernement fédéral sont inefficaces et ils restent sceptiques quant à la portée du confinement partiel qui a été mis en place.

Dans l’atmosphère actuelle, y a-t-il pour l’Allemagne un risque d’être dépeinte comme un pays trop attaché aux cordons de sa bourse au moment où des vies sont en jeu ? Voyez-vous un risque de réapparition du sentiment anti-allemand qui s’était formé pendant la crise grecque ?

L’image de l’Allemagne est paradoxale dans ce moment de crise. Elle est perçue comme un pays très attaché à la stabilité budgétaire, ce qui fait partie de sa réputation. Les autorités allemandes restent opposées aux « corona-bonds » et à la mutualisation des dettes à l’échelle européenne. Cependant sur ce point, les Pays-Bas sont beaucoup plus radicaux que l’Allemagne.

En parallèle, l’Allemagne a accueilli plus de 130 patients français dans ses hôpitaux, la coopération transfrontalière a fonctionné et a permis de sauver des vies. Elle a aussi accueilli une cinquantaine de patients italiens. Pour le moment, c’est plutôt cette image qui est véhiculée dans les médias européens, ce qui explique qu’il n’y a pas le retour d’une germanophobie forte en Europe (on se rappelle par exemple des images d’Angela Merkel caricaturée en uniforme nazi dans certains médias grecs en 2011).

Mais les Italiens, qui sont plus durement frappés par les conséquences économiques de la crise, pourraient être ceux qui seront les plus amers vis-à-vis de l’Allemagne à la sortie de la crise sanitaire. Il est urgent de trouver dès à présent des solutions économiques et financières communes pour couper court à tout ressentiment envers l’Allemagne.

L’Allemagne a récemment annoncé être prête à faire équipe avec la France pour convaincre les Pays-Bas de trouver un accord avec l’Italie, peut-on envisager le couple franco-allemand comme moteur en matière de gestion de la crise, à l’échelle européenne ? Y a-t-il un effort particulier de l’Allemagne pour communiquer sur des initiatives conjointes avec ses partenaires européens comme la France ?

Si des divergences persistent sur la façon de mettre en œuvre une solidarité financière à l’échelle européenne, les gouvernements français et allemands s’efforcent à parvenir à des compromis. Angela Merkel n’est pas revenue sur ses positions, même si elle se veut plus conciliante pour apaiser les tensions. Elle défend aujourd’hui le recours au Mécanisme européen de stabilité (MES) à l’échelle de l’UE alors qu’elle y était opposée à la fin du mois de mars.

Le 2 avril, le ministre fédéral des finances Olaf Scholz et son homologue français Bruno Le Maire ont présenté trois mesures concrètes pour faire face aux conséquences financières immédiates de la crise. Ils soutiennent tout d’abord l’utilisation du mécanisme européen de stabilité (MES) comme un « filet de sécurité » pour les États dont la situation financière est fragilisée par la crise des marchés. Un « fonds de garantie paneuropéen » d’un montant maximal de 50 milliards d’euros doit également être créé pour garantir des prêts bancaires aux petites et moyennes entreprises. Les deux ministres soutiennent enfin la mise en place d’un dispositif européen d’assurance-chômage comme celui qu’a proposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Les autorités des deux pays ont communiqué sur cette collaboration. Le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand et son homologue, le président du Bundestag Wolfgang Schäuble, ont publié une tribune commune dans Le Figaro et la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ils saluent les efforts de Paris et Berlin pour œuvrer en commun face aux conséquences économiques désastreuses du coronavirus. De même, le député Christophe Arend, président du groupe d’amitié France-Allemagne à l’Assemblée nationale, et son homologue Andreas Jung, président du groupe parlementaire franco-allemand au Bundestag, ont rédigé conjointement une initiative franco-allemande pour l’Europe. Ils plaident en faveur du « plan Marshall » pour l’’UE, pour une stratégie transfrontalière en cas de pandémie, mais aussi pour une Union de la santé pour protéger les Européens. D’une manière plus générale, les dirigeants politiques, locaux, régionaux et nationaux mettent en avant leur collaboration sur les réseaux sociaux.

Sur le long terme, voyez-vous le couple franco-allemand sortir plus uni ou plus divisé de la crise actuelle ?

Dans les prochaines semaines la solidité du couple franco-allemand va être jugée sur plusieurs points essentiels. Tout d’abord, sur la capacité qu’auront les hôpitaux allemands à continuer à accueillir des patients venant de France. Ensuite, se posera la question de la réouverture des passages de frontières.

Dans les mois à venir, il faudra observer le débat politique sur les conditions du plan de relance de l’économie européenne. Pour pouvoir mettre en œuvre un plan de relance en juillet, l’Allemagne devra d’abord convaincre les Européens. L’accord de l’Eurogroupe du 9 avril sur une réponse économique commune, qui comprend notamment un plan de soutien de 500 milliards d’euros, est encourageante. La force de la relation franco-allemande est d’avoir toujours su trouver des compromis. La capacité de la France et de l’Allemagne à s’accorder sur des modalités de financement est donc essentielle pour éviter que ne se creuse un fossé irréconciliable entre le nord et le sud de l’Europe.

Y a-t-il pour l’Allemagne un enjeu de réaffirmation de son leadership européen à un moment où l’Union semble se fissurer sous la pression de la pandémie ?

L’Allemagne va prendre le 1er juillet la présidence de l’Union européenne. Ce sera une présidence particulière, la première après le déclenchement de la pandémie mondiale. Les fermetures de frontières à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE ébranlent actuellement les fondements mêmes de la construction européenne et la solidarité européenne est mise à rude épreuve. À partir de juillet, l’Allemagne devra jouer le rôle de gestionnaire de crise au sein du Conseil européen.

Sa tâche principale sera de convaincre les États membres de s’accorder et de servir de médiateur entre les intérêts de chacun. Car outre le défi de préparer l’UE pour l’après-coronavirus l’Allemagne sera confrontée à d’autres questions, notamment l’adoption du cadre financier pluriannuel, l’avenir des relations avec le Royaume-Uni et la tenue d’un sommet UE-Chine en septembre 2020 à Leipzig. L’Allemagne peut donc marquer des points grâce à ses atouts traditionnels tels que le pragmatisme et les capacités de négociation. Pour l’Allemagne, le principal défi consistera à faire en sorte que les États membres soient unis, même si les différents pays peuvent avoir des priorités différentes selon la structure de leur économie.

Quelles différences voyez-vous entre les stratégies de communication des gouvernements français et allemand sur la crise du coronavirus vis-à-vis de leurs populations respectives ?

En France comme en Allemagne, la crise du coronavirus a modifié l’agenda politique. Les dirigeants politiques semblent bénéficier d’un regain de popularité dans la crise, mais celle-ci est plus forte en Allemagne.

En France, la cote de popularité d’Emmanuel Macron est en hausse de 11 points au mois de mars, et celle d’Edouard Philippe de 6 points, conséquence probable de la gestion de la crise du coronavirus. Le Président et le Premier ministre incarnent la prise de décision forte face à la crise. Mais dans le même temps, la confiance dans le gouvernement est en forte baisse. La cause de la défiance vient avant tout de la mauvaise communication du gouvernement au début de la crise et des mesures contradictoires qui ont été prises. Le gouvernement pâtit du fait d’avoir minimisé la crise sanitaire au départ et d’avoir éludé la réalité des moyens hospitaliers disponibles. Les polémiques autour de l’utilité des masques, du nombre de tests ou du nombre de lits dans les hôpitaux sont le révélateur d’une défiance parfois plus profonde vis-à-vis de la politique gouvernementale.

En Allemagne, Angela Merkel et sa coalition semblaient en sursis avant l’arrivée de l’épidémie. Avec la crise interne à la CDU et la démission d’Annegret Kramp-Karrenbauer en février, les analystes politiques ne voyaient pas la coalition aller jusqu’au bout de la législature en 2021. Le parti de la chancelière était même concurrencé dans les sondages par le parti écologiste Bündnis90/Die Grünen. Actuellement la CDU recueille jusqu’à 38 % d’intentions de vote dans les sondages, soit 5 points de plus que son résultat lors des élections de 2017. Son partenaire, le SPD, fait jeu égal avec Les Verts, ce qui n’était pas arrivé depuis des mois. Les autorités allemandes ont communiqué le relatif faible nombre de décès, malgré un nombre important de personnes infectées. Le gouvernement a également réagi immédiatement sur le plan économique en débloquant 550 milliards d’euros pour de prêts aux entreprises. Les dirigeants qui profitent le plus politiquement de la crise sont ceux qui ont pris des mesures de confinement efficaces. Ils sont perçus comme des « Macher » (« ceux qui agissent ») face à la crise. En Bavière, le Ministre-président conservateur Markus Söder recueille 49 % des intentions de vote dans les sondages alors que son parti n’en avait obtenu que 37% en 2018. Il a été révélé par sa capacité à gérer la crise de manière énergique et est aujourd’hui évoqué comme l’un des possibles successeurs d’Angela Merkel.

Pour aller plus loin, lire : Coronavirus : la solidarité franco-allemande à l’épreuve, Paul Maurice, Editoriaux de l’Ifri, avril 2020.

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Dimitri von Büren

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