L’après de l’abondance : de la morale gratuite à la morale terrestre

Melkom Boghossian
Apr 10, 2020 · 4 min read

Logique de l’opulence et morale du surplus

Le développement rapide, ces dernières années, du discours sur la responsabilité sociétale des entreprises était en grande partie un produit du sentiment d’abondance. Son apparition correspondait au terme d’une période particulièrement longue d’accroissement ininterrompu de la prospérité générale, notamment aux États-Unis, qui connaissaient depuis 2009 leur plus longue expansion économique.

Cette caractéristique de la période dont nous sortons aujourd’hui a défini non seulement l’émergence des débats sur les devoirs de l’entreprise envers la société, mais aussi la façon dont ces devoirs ont été conçus. Dans une société de relative prospérité, la grille morale appliquée aux entreprises était celle de la restitution gracieuse, de la surabondance qui s’épanche volontiers sur le reste d’entre nous.

Dans cette logique, l’idée centrale est que le bienfaiteur dispose de ressources qui vont au-delà de l’essentiel : il est en possession d’un “surplus”, d’un “à côté” qui peuvent être dépensés sans réel sacrifice de sa part. On exigeait des entreprises qu’une petite partie de leur activité puisse s’affranchir du calcul pour manifester une logique différente de celle de leurs opérations courantes et “normales”, d’où par exemple une multiplication des initiatives dites de “RSE”.

La résurgence du prosaïsme, nouvelle mise en tension

Or la période apaisée de l’abondance est désormais derrière nous. La survenue brutale du coronavirus et de la spirale récessionnaire enclenchée par le confinement bousculent la grille moralisante de ces dernières années jusqu’à l’inverser. Ce n’est plus par le “trop-plein” que se définiront les attitudes des entreprises vis-à-vis de la société, mais au contraire par le “pas assez”. C’est le retour à la matière, aux problèmes prosaïques de la disette et de la ressource, qui est appelé à définir la perception des entreprises dans les mois à venir, si ce n’est pour les plusieurs années à venir.

Ces tendances se font d’ores et déjà sentir parmi le public français. Un sondage mené pour le site de recrutement Glassdoor et daté du 9 avril indique qu’environ 40% des employés de bureau français craignent de perdre leur emploi à cause de la crise économique actuelle.

Plus symptomatique encore, de premières crispations sociales se forment dès aujourd’hui et montrent que les salariés seront loin d’accepter facilement des sacrifices qui pourraient leur être imposés au nom de l’urgence économique : d’après un sondage Elabe du 2 avril, 44% d’entre eux estiment que les dérogations au droit du travail prévues par le gouvernement ne sont pas justifiées.

Un retour à la gestion de la rareté ?

Menacé dans ses conditions d’existence matérielles, le public entre dans une phase de retour angoissé à des préoccupations de nature plus strictement économique, sur lesquelles les entreprises seront attendues. Le sentiment de la “gratuité” et du “surplus” social s’évapore à toute vitesse. La conscience que les choix à faire dans les mois qui viennent devront se payer d’une façon ou d’une autre fait son émergence, sortant les clients et salariés des entreprises d’une léthargie qui leur avait fait prendre pour acquis un certain niveau de confort.

Alors même qu’on demandait aux entreprises, il y a quelques semaines encore, d’être capables de faire autre chose que de calculer, les sommes et chiffres font leur retour au centre de l’attention publique. Les initiatives les plus emblématiques de la période actuelle sont certainement celles des dirigeants de grands groupes ayant fait le choix de renoncer à leur salaire, ou l’arrêt du versement des dividendes dans un effort affiché de préservation de ressources soudain devenues rares : ainsi d’Airbus, de Safran ou d’Engie.

Nous entrons à nouveau dans une ère du calcul que nous avions trop facilement cru pouvoir oublier ; désormais, on ne pardonnera pas les erreurs qui ont trait au nombre. Toute initiative coûteuse détournant des ressources des fonctions essentielles de l’entreprise, et notamment de la préservation de l’emploi, pourra être très sévèrement jugée.

Le schème qui s’annonce est celui de la gestion de la rareté, radicalement opposé à celui de la gestion de l’abondance qui l’a immédiatement précédé. À ce titre, une attitude proactive annonçant les temps difficiles à venir, et peignant dès aujourd’hui une première image de ce qui devra être sacrifié pour préserver l’essentiel, pourrait s’avérer plus avantageuse que de chercher à entretenir l’illusion selon laquelle tout le monde pourra sortir gagnant de l’épisode que nous connaissons. À l’ère du sentiment de gratuité succède celle où il faudra à nouveau savoir mettre leur prix aux choses, un prix mesuré en heures, en efforts, en ressources. La morale est de retour sur terre.

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Melkom Boghossian

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Consultant chez Reputation Squad

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