Virtuelle ou augmentée : la réalité se cherche ailleurs

Illustration : Juan Carlos Osorno

Mon ventre est noué, mes yeux écarquillés. Cramponné au siège de ma capsule, je crois pouvoir éviter les missiles en tourbillonnant des épaules. Cela ne change rien. Dans leur trajectoire chaotique, ils tamponnent mon pare-brise, pétaradent dans tous les sens, ondulent en rythme autour de mon vaisseau. Mon cœur fait du tambour, mes yeux sont à l’affût. Non sans effort, je parviens à m’extraire de ce bourbier, puis ma capsule volante poursuit sa course dans l’infini numérique. D’un seul geste, j’enlève mon casque. Je respire un grand coup. Retour au monde réel. C’était ma première expérience avec la réalité virtuelle. — Comment c’était ? demande une voix. — A couper le souffle.

Jamais notre œil n’aura été aussi sollicité, happé, dopé, exalté.

Fatigué ? Peut-être. La vue est sans aucun doute le sens le plus développé chez l’être humain : nous distinguons les couleurs, les formes et les reliefs, nous suivons et appréhendons les mouvements grâce à elle. Elle nous permet de communiquer avec nos semblables, détecter un mensonge dans les mouvements à peine perceptibles d’un visage, transmettre un large spectre d’émotions. Pas étonnant que la vue soit le sens le plus prometteur concernant les nouvelles technologies. Bref, voici le topo : nous sommes sur un champ de bataille. D’un côté de l’arène, la réalité augmentée. De l’autre, la réalité virtuelle.

La réalité augmentée est le mélange symbiotique du réel avec le virtuel : des images sont générées, projetées, intégrées dans notre réalité. Quant à la réalité virtuelle, c’est la pilule rouge. On descend avec le lapin blanc dans la matrice. Déconnexion complète de la réalité, immersion dans la 3D. Ces deux concepts, pourtant de nature différente, sont en guerre. Portés par différentes entreprises majeures ou renommées, les deux dispositifs sont coûteux et doivent encore faire leurs preuves sur un marché ultra compétitif. A l’heure où j’écris ces lignes, il n’est pas envisageable pour un particulier de disposer des deux technologies chez lui. L’avenir de la réalité augmentée et de la réalité virtuelle dépendra donc de l’issue de cet affrontement.

Qui en sortira victorieux ?

Côté smartphone, la première bataille a d’ores et déjà été remportée. Le vainqueur ? Sans contestation, la réalité augmentée. Si vous n’avez pas entendu parler de Pokémon Go, c’est que vous n’êtes pas sorti de chez vous depuis des mois. Des cohortes de dresseurs Pokémon s’agglutinent dans les parcs avec l’espoir non dissimulé d’attraper Pikachu.

Déjà téléchargé des millions de fois, Pokémon Go a fait s’envoler la capitalisation boursière de Nintendo : 14% supplémentaire à la Bourse de Tokyo, soit un total de 38 milliards d’euros (chiffres fin juillet 2016). Sony, autrefois en tête, a dû s’incliner devant la firme de Super Mario. Nintendo n’est pas seul à profiter de cet engouement, puisque McDonald’s a vu son titre s’envoler de 23% dans les premiers échanges boursiers. La raison ? Des figurines Pokémon dans les “Happy meals”.

Il faut casquer

Si Pokémon Go est disponible exclusivement sur les appareils mobiles, y jouer avec un casque de réalité augmentée serait une belle promesse, pas vrai ? CapitolaVR, une agence néerlandaise, a produit une petite vidéo pour présenter un prototype : Pokémon Go porté sur l’Hololens. L’Hololens ?

C’est le casque de réalité augmentée de Microsoft. Son prix (3 000 $ en pré-commande) est prohibitif et ne permettra pas une commercialisation grand public cette année, mais il s’agit du casque de réalité augmentée le plus prometteur de sa catégorie. Sa date de sortie officielle n’a toujours pas été communiquée, mais les pré-commandes sont ouvertes. Ses applications sont entre autres la navigation internet (avec un navigateur projeté sur un mur), la visioconférence (“Help me Obi Wan Kenobi, you’re my only hope”), la modélisation 3D, les jeux, le Home Cinéma, et la prise de photo et de vidéo.

“Le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique.”
Mythologies, Roland Barthes

Tout ça mélangé avec notre environnement. Côté casques de réalité virtuelle, Facebook et HTC se tirent la bourre avec leurs produits respectifs : l’Oculus Rift et l’HTC Vive. Malgré un lancement plutôt satisfaisant pour les deux entreprises, l’avenir du marché est difficile à prédire, notamment car ces deux casques nécessitent des machines trop coûteuses et gourmandes en ressources. Ces casques restent cependant d’excellentes attractions dans les salons et provoquent en général de vives réactions chez ceux qui l’essayent.

Comme pour clore le triptyque “thèse antithèse synthèse”, Google travaille prétendument sur un casque mêlant réalité virtuelle et réalité augmentée. Suite à l’échec de ses Google Glass, le géant californien aurait décidé de revoir sa copie, et de se positionner transversalement à ses concurrents. Il faudra attendre encore un peu avant d’en savoir plus sur ce nouvel appareil. Parallèlement, sa plateforme de réalité virtuelle pour mobile DayDream verra le jour courant automne 2016.

Illustration : Juan Carlos Osorno

Pas que des jeux vidéo

Il est légitime de se poser des questions sur l’impact qu’une telle technologie aurait sur notre position dans le réel. Pokémon Go a déjà été la source de nombreux accidents de la route, de braquages et de rackets. De plus, certaines barrières empêchent encore l’adoption de masse : le prix, d’une part, mais des effets physiologiques indésirables (nausées, désorientation) d’autre part.

Toutefois, des effets bénéfiques ont déjà été identifiés dans le domaine de l’éducation : en 2010, des chercheurs ont créé un système d’apprentissage de la chimie en réalité augmentée. Les étudiants ont obtenu des performances supérieures à l’apprentissage par ordinateur. Les perspectives technologiques, notamment avec les nouveaux casques AR/ VR, pourront améliorer ces résultats.

La réalité augmentée et virtuelle a donc de beaux jours devant elle, mais son succès ne sera pas forcément là où on l’attend : pour l’instant, les casques excellent dans des domaines tels que l’éducation et l’événementiel. Sur smartphone, la voie pour les jeux est grande ouverte depuis le succès de Pokémon Go. A quand un jeu avec Pikachu sur Oculus Rift ?