
Qu’est-ce qu’un “bon jeune” ?
Voilà, l’effet Charlie s’estompe. L’émotion est en train de retomber. Je ne me suis pas senti Charlie. Je ne le pouvais pas. Je ne pouvais pas car ayant vécu la chute du mur en 1989, le 11 septembre, l’entre-deux tours de 2002, et le printemps arabe, je ne pouvais consentir à cet espoir légitime de « lendemains qui chantent » mais qui ne viennent pas, qui ne sont pas venus lors des précédents épisodes et qui malheureusement ne viendront pas après celui-là. L’idéalisme ne fait pas partie de mon caractère. Je lui préfère le scepticisme qui lui est rarement déçu. Bien sûr, j’ai ressenti une vive émotion, une certaine indignation même. Quoique j’aie du mal à discerner si elle provenait de l’acte lui-même ou de ce qui s’en disait, de ce qu’on m’en montrait. Il faut reconnaitre que les médias ont fait la démonstration, une fois de plus, de leur capacité à la surenchère. Entre les chaines d’informations continues qui téléphonent aux preneurs d’otages et parlent sans vergognes des personnes qui ont réussies à se cacher, aux plateaux TV où ont défilé moult experts dont la posture dissimulait à peine un discours de gestion, de communication de crise, j’étais bien trop médusé pour laisser de côté mon sens critique, comme si j’essayais de garder la tête froide pour décortiquer les événements et essayer d’y voir clair, de comprendre les effets de discours qui s’articulent pour tenter de donner une représentation de la réalité. Puis il y a eu cet article, un détail finalement au regard de tout le reste, mais qui a fait mouche.
Dans cet article de 2009, on apprend qu’un des terroristes a, lorsqu’il était en formation, rencontré Nicolas Sarkosy, alors que ce dernier était président de la République. Je passe sur les commentaires qui l’accompagnaient sur les réseaux sociaux tant ils traduisaient l’émotion et le ras le bol général exacerbés par ces douloureux instants, car ce qui m’a touché, pour me pas dire ce que je me suis en pleine tronche, c’est qu’un monstre sanguinaire puisse un jour avoir été « un bon jeune ».
Qu’est-ce qu’un bon jeune ? Des bons jeunes j’en connais plein et j’en ai fabriqué beaucoup. Je les connais ces articles de la presse régionale. Je suis même parfois satisfait lorsqu’en parait un sur les projets que je mène. Même si, chose qu’habituellement je tais, ils m’énervent en même temps, car je me dis qu’ils servent à justifier que l’argent public que je dépense pour les projets que je mène n’est pas dépensé en vain. Je me dis aussi que cela fait inévitablement partie du jeu, que les pouvoirs publics qui financent mes actions ont besoin de ce retour sur investissement pour justifier auprès du contribuable que rien n’est pas fait dans le domaine. Ce qui ne veut pas dire que l’on fasse vraiment quelque chose, ou que les choses que l’on fait soient rondement menées. Cette impression persistante vient du fait que depuis 8 ans, depuis que j’arpente les terrains du socio-culturel ou de l’éducation populaire, j’ai l’impression de davantage travailler à entretenir un processus qui n’existe et ne fonctionne que pour lui-même, et dont le « bon jeune » est la variable d’ajustement. Il faut bien en produire du « bon jeune » sinon tout cela ne servirait à rien. D’ailleurs la plupart des dispositifs jeunesses qui visent à l’insertion des jeunes font la part belle à l’engagement, à la citoyenneté, un peu comme si finalement ne comptait que le fait que ces jeunes trouvent le chemin des institutions, voire uniquement des urnes (où ils ne voteraient pas FN), à défaut d’un emploi qui ne soit pas aidé, ou qu’à défaut d’un ancrage stable dans la société ils apprennent le langage creux de la communication, pour qu’en cas d’interrogation surprise, au détour d’une interview lors d’un projet, d’un stage, d’un contrat d’insertion, etc., il puissent faire la démonstration auprès de l’audimat qu’ils sont de bons jeunes, de bons pauvres, de bons assistés, de bon citoyens…
Aussi, un bon jeune est un jeune qui s’exprime lorsqu’on lui donne la parole et qu’on lui tend un micro. Un bon jeune est finalement comme un journaliste, un expert ou un endeuillé qui ne dit que ce que la situation impose, un discours plaqué de circonstance, une parole contextualisée, ce qu’il convient de dire à cet instant-là. Il s’agit rarement d’autre chose, toute autre parole, toute expression personnelle est renvoyée à l’entre soi, entre jeunes qui se montent le bourrichon sur une exclusion ressentie ou réelle, socialement construite ou fantasmée…
Aussi, maintenant que se joue le deuxième acte, que chacun a son avis sur ce qu’il conviendrait de faire, que l’on assiste à l’habituelle controverse entre le sécuritaire et l’éducation, je constate que les mots employés sont tout aussi creux. D’un côté on parle d’envoyer en prison ceux qui s’expriment de façon radicale, alors que la prison est décrite comme le lieu de la radicalisation. De l’autre, on parle de l’éducation mais seulement au travers du prisme d’une morale laïque ou républicaine, comme si le bourrage de crâne commencé au plus jeune âge pourrait contrebalancer leur vision du monde, la société comme ils la ressentent, la comprennent, la vivent dans leur corps. Encore une fois toutes les discussions importantes sont renvoyées à l’entre soi, à l’entre jeune. Qu’on en interdise l’expression publique est concevable, mais cela empêchera-t-il la genèse de tels propos ? Cela leur empêchera-t-il de ressentir le monde comme ils le ressentent ? Le fameux esprit critique peut-il se construire dans l’institution ? Surtout lorsqu’on que l’on sait que l’institution n’aspire qu’à une seule chose : elle aspire à sa perpétuation, elle aspire à l’ordre. Surtout lorsqu’on sait que l’adolescence est l’âge de la vie où l’on récuse l’institution, même qu’il est sain de la récuser à cet âge-là. Il n’y a que la persistance dans l’adolescence qui soit dommageable à la construction de la subjectivité. Et je ne suis pas sûr que le discours institutionnel, que l’on entend et prononce parce que les circonstances l’imposent, soit à même de permettre aux jeunes de s’individualiser.
Je n’ai en fait pas de réponse aux questions que je me pose. Et surement même, le temps que j’en trouve le débat sera dépassé. Lorsqu’il reviendra sur le tapis tout sera de toute façon à reprendre, c’est ça qui s’appelle le tournage en rond. Par contre, ce que je sais d’expérience, c’est quel que soit le projet que l’on propose, que l’on mène auprès de jeunes, si l’écheveau des questions existentielles se démêle c’est dans les interstices du projet, dans les marges, les discussions informelles, les relations duelles… Le collectif s’il sert à se ressourcer dans la jubilation du faire et de l’être ensemble, ne produit actuellement que des mots vides et des discours creux. Aussi plutôt que d’accaparer le temps et l’énergie des professionnels avec des dispositifs d’ingénierie sociale, des modes de contractualisation, et des recherches de financements toujours plus complexes, que les décideurs laissent ces professionnels travailler. Qu’ils les laissent rêver et réfléchir avec ces jeunes hors des chemins du langage balisé. Qu’ils les laissent se former à un autre discours que le discours institutionnalisé. Qu’ils leur octroient le temps d’élaborer leur pratique. Qu’ils leur laissent le temps de lire, de s’instruire par eux-même loin des discours formatés. Qu’ils financent vraiment les associations jeunesses afin qu’elles puissent embaucher et former des professionnels plutôt que de les considérer comme machine à intégrer des emplois aidés sans avenir, sans désir et sans rêve. Et aussi que les professionnels incapables d’avoir autre chose que le discours creux des institutions à la bouche changent de métier. Si ces derniers pouvaient aussi utiliser un autre champ lexical que celui du capitalisme (capitalisme et anticapitalisme n’étant que les deux faces du même discours, du même maître), ils ne s’en porteraient que mieux. Il n’y a pas que l’économisme et la sociologie pour décrypter le monde… Economie et sociologie sont le discours de l’institution, institutions que les jeunes récusent par essence, et dont les « bons jeunes » sont les larbins… Regardons les évidences pour une fois qu’elles s’imposent à nous !