Conférence inaugurale Axe 4

« Carte blanche » aux propositions subversives ou alternatives

Pierre Vermersch

Vous convaincre que l’entretien d’explicitation est LA méthode permettant d’accéder à l’inobservable, à l’invisible. C’est le défi que s’est lancé Pierre Vermersch, chercheur au CNRS et fondateur de l’association GREX.

Pour lui, l’entretien d’explicitation vise exclusivement le vécu passé d’une action passée. Il n’est pas fait pour recueillir des infos sur les jugements ou les représentations comme nous avons (trop ?) tendance à le faire.

Il s’agit au contraire d’un questionnement après coup, très utile à tous les praticiens (enseignants, formateurs, coach, ergonomes, etc.) qui souhaitent des informations détaillées sur ce que son enquêté a fait, et non pas sur ce qu’il pense de ce qu’il a fait.

« Le vécu se mémorise facilement. Il définie le vécu comme ce que l’on n’a pas appris mais dont on se souvient. Il n’y a donc pas besoin de “créer” quoi que ce soit. »

Accéder aux actions mentales, aux décisions en passant par la description détaillée. Voilà donc ce que propose le chercheur. Pour ce faire, rien de plus simple : il suffit de (re)mobiliser l’introspection, jusqu’alors déconsidérée par la psychologie depuis deux siècles (pour des raisons notamment sociologiques selon lui). La démarche n’est en fait pas si évidente, puisqu’il lui a fallu 10 ans pour faire apparaître cette méthode dans ses recherches.

Mobiliser l’introspection donc. C’est en faisant travailler la mémoire de la personne qu’on y parvient. Et pour éviter de « se prendre la tête », il opte pour la validation empirique, sans s’enfermer dans quelque chose de trop strict.

« Mes recherches sont scientifiques, puisqu’avec l’entretien d’explicitation, il est difficile de dire n’importe quoi, on peut s’approcher du détail de ce qui s’est passé de façon raisonnable. Je suis obsédé par le fait que la personne me raconte non pas son vécu, mais une reconstitution la plus fine possible de ce qu’elle a fait, d’une action, du résultat qu’elle a produit à ce moment-là. Il y a toujours interprétation mais j’essaye de produire ce qu’il y a de plus descriptif possible. »

Qu’est-ce que le vécu ? Il s’agit de ce qu’a vécu une personne. Certes. Mais à quoi cela va servir ? Comment éveiller ce passé ? Pierre Vermersch nous révèle quelques secrets sur la mémorisation passive.

Vermersch est formel : tout vécu s’accompagne d’une mémorisation passive inconsciente permanente. Chaque moment vécu se mémorise sans notre volonté, et non pas de façon mécanique et parfaite. Il y a donc un immense gisement d’informations disponibles.

Les psychologues, eux, n’en ont jamais parlé, si ce n’est Husserl, le seul à avoir développer la théorie des modes de conscience.

Au début du 20ème siècle (bien avant Tulving), on fait la différence entre :

· la mémoire abstraite, sèche, conceptuelle, qui permet le rappel volontaire
· la mémoire concrète, chaude, intime, vivante, sensorielle, involontaire, à laquelle on accède par l’acte d’évocation
· les deux actes sont mutuellement exclusifs
· l’entretien d’explicitation mobilise l’évocation uniquement

Aujourd’hui, Vermersch nous invite à aller vers le détail, vers la micro phénoménologie de l’action.


Mais peut-on provoquer volontairement la madeleine de Proust ? Ce micro-évènement qui fait ressurgir des souvenirs de jeunesse sans qu’on l’ait voulu.

Oui, répond-il. Encore faut-il voir le vécu en tant que vécu propre, singulier et en tant que détail suffisant. Car le vécu est celui d’une personne uniquement. Et enfoncer cette porte ouverte n’est pas inutile :

Quand on écoute quelqu’un, il arrive parfois que le pronom personnel « je » laisse place au « nous » ou au « on », qui font alors perdre le contact avec son vécu. Il faut faire revenir son sujet au premier pronom : « Et vous à ce moment-là, que faisiez-vous ? ». En développant le point de vue en première personne, on crée les base d’une psycho phénoménologie. C’est ainsi que l’on peut s’informer du monde intérieur.

Pierre Vermersch finit de nous convaincre :

« Il n’y a pas de vécu qui ne soit pas expérientiel, sans affect, sans état interne. Et il n’y a pas de prise de conscience sans éveil du passé. Je suis toujours affecté par beaucoup plus de choses que ce qui est mémorisé dans mon esprit. »

Mercredi 17 juin, Université Paul-Valéry Montpellier

Rédactrice : Célia Paris
celia.paris@univ-montp3.fr
RIFREQ2015