Conférence inaugurale Axe 1

Personnalité, sensibilité et éthique du chercheur, style de recherche

Denis Benoît

Valeur descriptive-explicative vs effet d’application des « discours » des sciences humaines

Pour une éthique du « chercheur-praticien » engagé dans le champ de la « communication »

Denis Benoit, membre de Lerass Ceric, professeur à l’ITIC, Université Paul-Valéry Montpellier 3, entend discuter de l’éthique du chercheur et en sciences humaines. La complexité épistémologique est évidente, mais Denis Benoit propose d’insister sur la problématique de l’éthique du praticien, c’est-à-dire comprendre comment les communicants peuvent agir dans leurs pratiques professionnelles.

Il s’agit d’entrevoir la possibilité et les modalités d’une éventuelle conciliation du chercheur en infocom, évoluant dans un cadre socio-économique en tant que « professionnel de la recherche » (Delavergne).

Car la communication peut être discréditée dans certaines pratiques, amenant alors des problèmes de conscience pour le chercheur-praticien. Quels sont alors les critères pour une éthique du chercheur-praticien en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC)

Par définition (Larousse), la communication est l’activité de ceux qui savent imposer une forme de message au public. Dès lors les communicants peuvent être vus comme des experts de la manipulation, des « bonimenteurs » (D. Pingaud) _ des exemples en politique sont régulièrement médiatisés.

Ainsi de la communication découle une constante anthropologique. A la fois utopique quand la communication est un recours aux dysfonctionnements de la société, elle devient une distopie dès lors que certaines spécialités professionnelles (marketing, politique…) sont le discrédit de la communication, car la communication fait appel à des techniques qui sont autant d’actions de manipulation sur des cibles.

La posture du chercheur est alors complexe : comment les chercheurs peuvent-ils garder impartialité, neutralité et distanciation dans leurs activités socio-économiques qui sont liées à des phénomènes « éthiquement éthiques ».

Par exemple, dans le cadre d’un contrat CIFRE qui lie un apprenti-chercheur et une entreprise sur des questions de recherche, la conciliation entre recherche et activités productives pour l’entrreprise pose des questions éthiques. La légitimité et l’indépendance du chercheur peuvent être remises en cause, les intérêts des deux parties étant différents. Les conflits d’intérêt et autres jeux de pouvoir sont alors des sujets éthiquement sensibles, car le profit organisationnel et commercial conditionne la recherche en contrat CIFRE. Les questions de subordination, de productivité, d’efficacité sont alors problématiques.

Dans une généralité le chercheur en SIC peut se distancier s’il fait preuve d’exigence et d’opiniatreté. La posture « adéquate » est alors une forme d’ « indépendance choisie ».

Mais l’objectivité des sciences humaines et sociales (SHS) reste une question ouvverte. Si certains auteurs dénoncent « l’incapacité des SHS de maitriser leur objet » (Levi-Stauss), la communication est un ensemble de techniques, la technique restant neutre en soi (Aristote). Si l’on admet que les SHS ne peuvent « démontrer » la véracité de leur objet (Busino), elles « profèrent » une certaine réalité (Melchior, 1998).

Dès lors la valeur descriptive-explicative des théories et des discours est moins importante que les effets de l’application de ces théories. Argumentation et contre-argumentation doivent être présentées conjointement par le chercheur car il faut savoir mesurer les « causes à effets ». Car l’objet de la communication et des SHS est bien de savoir donner du sens aux rapports sociaux, les SHS sont bien la science de la « conscience de la modernité » (Busino).

Cette conférence d’ouverture a suscité les réactions du public. Monsieur A. Chante revient sur la notion d’utopie qui lui semble importante en communication car elle amène au changement en remettant en cause les idéologies fondatrices.

Mais Madame C. Boyer s’intérroge sur la « manière » de faire éthiquement. D. Benoit rappelle alors le principe de prudence par lequel le chercheur avance constamment la contre-argumentation de ses premiers arguments. Les SHS ne produisent pas tant des « vérités » que des discours nécessaires.

Madame C. Delavergne rebondit alors sur cette notion de discours et contre-discours : l’objectivité de la recherche n’est-elle pas conditionnée par les valeurs du chercheur que celui-ci devrait alors annoncer d’emblée ? Pour D. Benoit, il y a des limites à cela, car fondamentalement les valeurs ne sont pas objectives.

Dans le public on se demande si ces questions d’éthique sont du rôle des chercheurs en SHS _ avançant l’exemple concret de la différence entre histoire et historicité. D. Benoit répond que les historiens ne font pas de philosophie, contrairement aux communicants qui travaillent à l’ « approche » des réalités.

D. Benoit répète et conclut que, selon lui, la bonne manière de communiquer est d’adopter une approche éthique en SHS, c’est-à-dire proposer un discours entre argumentation et contre-argumentation de ses théories, que ce soit dans une posture de chercheur en SIC ou celle de l’expert professionnel.


Mercredi 17 juin, Université Paul-Valéry Montpellier

Rédactrice : Christelle Waterlot
christellewaterlot@gmail.com
RIFREQ2015