Rohingyas, les oubliés de la démocratie birmane.

Depuis 2011, sous l’égide de la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, la Birmanie met en place un processus de démocratisation, après plus de 60 ans passés sous le joug de la junte militaire. Le monde s'est, à juste titre, réjoui de cette évolution démocratique qui annonçait un renouveau pour le peuple birman.
Six ans plus tard, le bilan est plus que mitigé. Si des élections législatives ont bien eu lieu en 2015, la junte garde une place prépondérante sur l'échiquier politique birman. De fait, avant d'accepter l'organisation d'élections libres, les militaires ont fait adopter une nouvelle constitution leur garantissant automatiquement un quart de sièges, quel que soit le résultat de l'élection.
En outre, de nombreuses minorités ethniques et religieuses sont encore persécutées en Birmanie.
L'une des entre elles a été reconnue par l'ONU comme la minorité la plus persécutée du monde: les Rohingyas.
Qui sont les Rohingyas?
Estimés entre 1 et 3 millions, principalement en Birmanie et au Bangladesh, les Rohingyas sont les membres d'une minorité musulmane mise au ban de la société et persécutée en Birmanie.
Pour trouver un début d'explication à cela, il faut faire un saut de presque 70 ans en arrière.
Durant la guerre d'indépendance en 1948, les Rohingyas ont pris position en faveur de l'occupant britannique. Cela ne leur a jamais été pardonné. Depuis lors, les Rohingyas sont considérés comme de véritables parias en Birmanie. Depuis plus de 30 ans, ils ne sont même plus reconnus comme citoyens birmans et sont donc apatrides dans leur propre pays.

Il faut savoir que l’Etat birman ne reconnait comme minorités que les groupes ethniques présents sur le territoire avant 1824 et l’arrivée des colons britanniques. Les Rohingyas sont accusés d’avoir été amenés sur le territoire pendant la période d’occupation et sont donc considérés aujourd'hui comme des réfugiés bengalis (= du Bangladesh). Le terme de 'Rohingya' est même interdit d'usage en Birmanie car le prononcer reviendrait à reconnaître leur existence comme minorité birmane et obligerait l'Etat birman à leur accorder les droits fondamentaux dûs aux minorités nationales.
Du coup, privés de ces fameux droits (soins de santé, travail, éducation ...), les Rohingyas vivent pour beaucoup dans les camps de réfugiés dans l'Etat d'Arakan (aussi appelé Rakhine), près de la mer ou le long de la frontière avec le Bangladesh. D'autres vivent dans des villages dans l'Arakan tandis que les plus fortunés peuvent espérer à une vie “normale” à Rangoon, la plus grande ville de Birmanie.
Le Vénérable W
Outre ces conditions de vie indignes, les Rohingyas sont victimes de violences récurrentes, des autorités birmanes (le ministère de l’Intérieur birman est encore entre les mains de la junte) ainsi que de moines bouddhistes extrémistes, emmenés par le chef spirituel Ashin Wirathu. Connu pour ses prêches extrêmement violents, il est parfois surnommé le "Ben Laden birman", parfois le “Hitler birman”. Un grand humaniste donc. Le cinéaste Barbet Schroeder lui a récemment consacré un film, “Le vénérable W”, présenté cette année au Festival de Cannes.

Forts de nos préjugés, il nous est difficile d’imaginer des moines bouddhistes, symboles indiscutés de paix et de non-violence, prendre les armes, surtout dans un pays dirigé par la Prix Nobel de la paix. Pourtant, les violences subies par les Rohingyas en Birmanie ont été rapportées par les plus grandes ONG (Amnesty International, Human Rights Watch en tête) qui ont déjà maintes fois tiré la sonnette d’alarme concernant la situation vécue par les Rohingyas. Officiellement, les raids menés par les autorités birmanes dans les camps Rohingyas sont justifiés par la présence supposée de bastions jihadistes.
De plus, les Birmans ne prennent même pas la peine de cacher leur haine des Rohingyas, qu’ils exposent ouvertement.
Et Aung San Suu Kyi dans tout ça?

Le processus de démocratisation du pays n’a, pour le moment apporté aucune véritable progression à la situation des Rohingyas. Il est difficile de connaître les vraies raisons de l’inaction de la cheffe d’Etat officieuse Aung San Suu Kyi (elle ne peut être à la tête du pays car la junte a fait écrire dans la constitution l’interdiction pour le chef de l’Etat d’être marié à un étranger. Le mari d’Aung San Suu Kyi est anglais).
Dans un système politique où la junte a gardé 25% des sièges et les ministères les plus importants, la gouvernance est assurément pleine d’embuches. Si elle voulait agir pour améliorer le sort des Rohingyas, il n’est pas assuré qu’elle en ait vraiment les moyens. Mais en a-t-elle la volonté?
Deux hypothèses s’offrent à nous:
- Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, aimerait faire honneur à ce titre en intervenant au profit des Rohingyas mais la place prépondérante de l’armée et le sentiment anti-Rohingyas d’une population qu’elle ne peut pas se mettre à dos lui tiennent les mains liées et l’empêchent toute marge de manoeuvre.
- Aung San Suu Kyi, dans un souci d’unité du peuple birman, laisse volontairement les Rohingyas jouer leur rôle de boucs émissaires contre qui sa population s’unit.
Le monde qui gronde
Face à ces violations de droits humains laissées sous silence par la dame de Rangoon, la communauté internationale, hier pleine d’espoir, grince des dents. La presse internationale a relayé à l’unisson les rapports accablants d’Amnesty International et de l’ONU, évoquant de possibles crimes contre l’humanité.

Même John Kerry, secrétaire d’Etat américain durant le second mandat de Barack Obama avait lui-même déclaré en mai dernier: “le pays doit maintenant se concentrer sur la résolution du conflit avec les Rohingyas et poursuivre sa transition démocratique”.
Face à la maigre pression internationale , Aung San Suu Kyi a décidé de prendre les devants en créant une commission d’enquête destinée à “trouver des solutions aux problèmes durables dans l’Etat d’Arakan” (le terme Rohingya n’y est pas mentionné une seule fois). Composée de 9 membres, 6 birmans et 3 étrangers, cette commission est présidée par… Aung San Suu Kyi elle-même. Difficile donc d’y voir un organisme indépendant.
De son côté, l’ONU a annoncé en mars dernier sa volonté d’envoyer, elle aussi, une commission d’enquête dans l’Etat d’Arakan. Aung San Suu Kyi a immédiatement rejeté cette décision, déclarant “qu’elle ne convient pas à la situation de notre pays”.
Pas de quoi améliorer la cote de la dame de Rangoon, ni les espoirs des Rohingyas.
