Artisanat d’art // Moulin de la fleuristerie, ARTamin

Cet article s’inscrit dans le cadre de ma démarche de mise en valeur des savoir-faire textiles ancestraux, et de leur inclusion dans l’univers de la Fashion Tech.


Dernier centre en France, le Moulin de la Fleuristerie d’Orges fabrique toujours des accessoires pour la création de fleurs Haute Couture. Pistils, pétales, feuilles et fruits artificiels y prennent vie pour les plus grands noms de la création. L’énergie est encore fournie grâce à une roue à aubes de 5,20 mètres de diamètre. Rénovée en 2012-2013, elle continue à générer de l’électricité à 110 volts, et à propulser des machines datant de la fin du 19e siècle.

Patrimoine industriel et savoir-faire unique en France, les ateliers du Moulin de la Fleuristerie ont été labellisés Entreprise de Patrimoine Vivant en 2008 par le ministère de l’Économie.

Atelier du Moulins de la Fleuristerie — 2017 // Crédit Image: Sabrina Maroc CC0

A la découverte du Moulin de la Fleuristerie

Les rencontres estivales de ce lieu chargé d’histoire sont l’occasion d’y découvrir les gestes d’antan de la création florale. La visite débute par la narration des événements marquants qui ont forgé ce lieu, et de quelques anecdotes…

Le tour de France des métiers 1997

S’en suit la découverte des ateliers de fabrication, où les étamines, pistils, fruits et autres pétales prennent forme. Les parfums, les lumières et les bruits du lieu plongent le visiteur dans l’atmosphère d’une époque surannée. Le temps semble s’être figé.

Comme au début du XXe siècle, les matières premières, toujours secrètes, sont restées traditionnelles. Aucun plastique n’est utilisé, seules des matières naturelles entrent dans les fabrications, à l’exception des pigments de nacre, dorures ou paillettes, matières synthétiques par obligation.

I. Fabrication de la tige et de ses étamines/pistil

Les explications qui suivent offrent une vue schématique du processus de production, en réalité plus d’une vingtaine d’étapes sont nécessaires. Rien ne pourra remplacer une visite sur place, et des années d’expérience.

Crédit image: Sabrina Maroc — 2017 — CC BY NC

1. Création du corps de la tige
-> Pour les tiges les plus larges, un fil de coton (👀 bobine verte) est enroulé mécaniquement autour d’un brin métallique ( 👀 bobine grise), assurant ainsi la rigidité du pédoncule. 
-> Pour les tiges les plus fines, deux fils de coton sont torsadés mécaniquement, puis apprêtés, voir teins, afin de former le corps de la tige.

2. Préparation de la table à découper
Le fil de la tige est monté sur un cadre en bois de manière à créer 144 longueurs. Puis, des plateaux en bois sont disposés perpendiculairement, enserrant les fils de part et d’autre. Par la suite, ils permettront de manipuler les tiges lors des différentes phases d’ennoblissement.

3. Mise sous tension
Une fois le châssis verrouillé, il est tendu afin de créer des pédoncules homogènes.

4. Découpage des tiges
À l’aide d’un instrument semblable à une grande roulette à pizza (👀 pictogramme ciseaux), les 144 fils sont découpés créant ainsi un nombre équivalent de nouvelles tiges pour chaque plateau libéré.

5. Création des étamines/pistils
Chaque plateau est saisi manuellement afin de tremper l’extrémité des tiges dans un mélange de pâte et de pigment naturel. Puis ils sont suspendus les gouttes vers le bas, afin de former une boule durant la phase de séchage.

6. Enduction des étamines/pistils
Pour les étamines/pistils plus élaborés, il est nécessaire de tremper leurs extrémités charnues dans une colle afin de les préparer à l’étape suivante.

7. Ennoblissement des étamines/pistils
Les étamines/pistils sont instantanément mis en contact avec des paillettes ou des poudres granuleuses (colorées) qui viennent délicatement les orner.

8. Séchage des étamines/pistils
Les plateaux sont ensuite suspendus pour un séchage naturel.

9. Récoltes des étamines/pistils
Une fois sec, les étamines/pistils sont libérés des plateaux en bois pour être aussi tôt conditionnés.

10. Stockage des étamines/pistils
De petits paquets d’étamines/pistils sont formés puis ligotés à l’aide de fil métallique. Chaque fagot est disposé dans de grands tiroirs aménagés, venant ainsi alimenter une bibliothèque de plus de 3300 références.

II. Fabrication des pétales

Soie, cuir, papier… sont d’autant possibilités qu’offre la fabrication artisanale de pétales. Toutefois, il est nécessaire de procéder à une phase de tester, afin d’ajuster les paramètres de confection. Sans oublier que certaines matières se prêtent mieux au gaufrage que d’autres. D’ailleurs, une phase préparatoire est généralement requise avant de découper le tissu. À l’aide d’un châssis à apprêter, la toile est tendue pour être enduite d’amidon, lui conférant ainsi plus de tenue. Après seule l’imagination pose les limites de la création…

Crédit image: Sabrina Maroc — 2017 — CC BY NC

En règle générale, l’outil utilisé pour créer des pétales se décompose en quatre parties:

  • L’emporte-pièce, qui découpe la matière (cf. a. figure 11.)
  • Le mandrin à gaufrer, avec une partie femelle (c.f b. figure 13.)et une partie mâle (cf. c. figure 14.). Leurs reliefs complémentaires s’emboîtent parfaitement. Pour les tissus de type velours, un autre moule mâle est nécessaire. Il est recouvert d’une fine feutrine, qui respecte les poils malgré la pression subite.

11. Choix de l’emporte-pièce 
Cet outil en métal découpe la matière destinée à créer les pétales. Sa forme peut être plus ou moins complexe, avec de légers arrondis jusqu’à des découpes finement crénelées.

12. Découpe mécanique des pétales
Conçu pour être utilisé avec une presse, l’emporte-pièce est positionné sur le morceau de tissus, avant de subir une forte pression provoquant le découpage des pétales.

Si la matière le permet, plusieurs couches de textile sont empilées afin d’optimiser le processus de découpe. Ceci est notamment possible avec les tissus en soie.

13. Mise en place des pétales dans le mandrin à gaufrer
Pour cette étape, chaque pièce de tissus est manipulée individuellement, ce qui rend le processus long et fastidieux. Une fois découpés, les pétales sont placés dans le mandrin à gaufrer préalablement chauffé. Le tout est disposé sur le socle de la presse à balancier qui est doté d’un système de chauffage réglable.

14. Gaufrage mécanique des pétales
En un mouvement de balancier, les pétales prennent vie, les reliefs y sont fixés. Bien entendu, le temps de pression et la température différeront selon la matière.

15. Prélèvement des pétales gaufrés
Le caractère délicat de certaines matières nécessite l’utilisation de pince brucelle pour cueillir la fleur dans le moule à gaufrer.

III. Assemblage des différents éléments

Le Moulin de la Fleuristerie est fournisseur de pièces détachées de fleur. Cette étape de création de florale est donc effectuée par le client ou les petites mains des Maisons de Couture.

Crédit image: Sabrina Maroc — 2017 — CC BY NC

16. Création de la fleur
Les pétales sont garnis d’étamines et/ou pistil, via le petit trou formé lors de la découpe du tissu (étape 11).

17. Point final
Le tout est maintenu par une larme de colle. Voilà, la fleur est formée, prête à orner vos futures créations.

Réalisations du Moulin de la Fleuristerie — Crédit Image Sabrina Maroc CC0

Quelques prototypes garnissent les lieux offrant une meilleure projection des mille et une combinaison qu’offre le savoir-faire de cette fleuristerie.

La visite se clôture sur la boutique, où vous pourrez vous fournir en étamines, pistils et autres pétales. Ainsi vous contribuerez à l’épanouissement du savoir-faire local, tout en cueillant la satisfaction de créer vos propres fleurs.

En plus du tourisme des métiers d’art, le Moulin de la Fleuristerie diversifie ses activités depuis plusieurs années. De chambres d’hôtes à la location de salle, ce lieu rempli d’histoire reste vivant grâce à la passion des propriétaires Annette et Emmanuel Geoffroy. Cependant, l’apprentissage de ce savoir-faire n’est plus possible au Moulin. Les installations ne sont pas compatibles avec des aménagements requis par les nouvelles normes de sécurité.


Alors quel avenir pour l’artisanat floral?

Du faste d’antan où les fleurs s’épanouissaient sur les toilettes des femmes, bijoux ou autres accessoires, aux quelques bourgeons qui fleurissent au fil des défilés, quel avenir se dessine pour cet artisanat ?

De gauche à droite: 1. Christian Dior, robe Miss Dior, collection haute couture printemps- été 1949, ligne Trompe-l’oeil, robe du soir courte brodée de fleurs par Barbier, Paris, Dior héritage © Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Nicholas Alan Cope — 2. Collection Chanel Haute Couture Printemps-Ete 2018 à Paris /Crédit photos AFP Patrick Kovarik — 3. Détail de la robe #marleneglows 2017 d’elektrocouture sur Instragram

Rares sont les artisans qui fabriquent encore des fleurs comme au Moulin de la fleuristerie ou au sein de la Maison Lemarié. Leur savoir-faire d’exception est maintenant réservé aux grands de la Couture, principaux clients des métiers d’art où leurs gestes séculaires incarnent le luxe. Sans compter que leurs outils de production: emporte-pièce, moule à gaufrer ou encore presse à balancier deviennent des trésors, faute de renouveau.
Malgré cet élitisme latent, les métiers d’art semblent se réinventer avec l’avènement des technologies dans le secteur de la mode. Ce mouvement porte le nom de Fashion Tech, un terme qui englobe toutes les (r)évolutions qui bouleversent le secteur de la mode à l’heure du numérique.

Alors comment l’introduction de technologies catalysera-t-elle la mutation de cette corporation traditionaliste ?

Nouveaux outils

Là où des technologies étaient réservées à des industriels, elles s’ouvrent au grand public. C’est le cas des découpeuses laser et imprimantes 3D qui deviennent légion dans les Tiers Lieux et autres fablabs. Ces machines, se démocratisant par leur prix et leur facilité d’accès, ouvrent le champ des possibles à de nouveaux domaines d’applications. De plus, le coût monétaire de production d’un objet diminue avec les progrès techniques des dernières années.

Moule à gaufrer du Moulin de la fleuristerie

Maintenant, imaginer que les emporte-pièces laissent la place aux découpeuses laser. Une simple modification des tracés vectoriels permettrait de créer une nouvelle forme de pétale. Plus besoin de se limiter aux moules encore valides. Néanmoins, une rapide estimation énergétique entre la force hydraulique renouvelable du moulin face à l’électricité requise par une découpeuse laser devrait faire pencher vers les charmes d’antan.

Nul besoin de remplacer une technologie par une autre, il est également possible de réparer ou de créer de nouveau moule à gaufrer grâce à l’impression 3D. Certes, ceci implique des compétences en DAO et l’utilisation d’une résine haute température pour supporter le chauffage de la presse à balancier. Cependant, cet axe de réflexion dessine le renouveau des outils de production pour ces artisans de la fleur et toute personne souhaitant créer ses pétales.

Nouveau tissu

Depuis que ce métier d’art existe, son savoir a évolué avec les matières que les designers imaginaient pour leurs créations: soie, papier, cuir… À l’ère de la biofabrication, que devient ce savoir-faire ? Exit les moules à gaufrer et bonjour les boîtes de pétri ? Certes, les avancées biotechnologiques permettent de cultiver des matières avec des paramètres prédéfinis de forme, couleur et texture. Cependant, l’accession à un savoir-faire rivalisant avec celui des artisans de la fleur n’est pas de mise actuellement.

Les nouvelles matières cultivées grâce à la biofabrication incarnent une évolution dans le secteur textile. Pourtant, celle-ci n’implique pas forcément une rupture avec notre héritage artisanal. Au contraire, ces deux domaines peuvent apprendre l’un de l’autre et évoluer pour répondre aux besoins techniques. C’est la raison pour laquelle, Open BioFabrics s’est joint à Artamin afin de créer la première fleur mêlant tissus en fibres de cellulose bactérienne et technique ancestrale d’ennoblissement.

Pour en savoir plus sur cette collaboration, rendez-vous sur le compte Instagram d’Open Biofabrics et découvrez l’ensemble des étapes de création.

Nouveau savoir-faire

Les outils et les matériaux à disposition des créatifs évoluent, ce qui engage une mutation des savoir-faire. L’impression additive offre de nouvelles perceptives sur la fabrication des fleurs elles-mêmes.

Détail de la robe Marleyne Gows d’ElektroCouture — 2017

Fini les emporte-pièces, moules à gaufrer et autre presse à balancier qui requièrent des années de dextérité. Voici la fleur fabriquée par une imprimante 3D. Ce mode de production semble magique. Pourtant il ne suffit pas de charger son fichier .stl et d’attendre que la machine exécute. Un réel savoir-faire est nécessaire, tant sur la connaissance des fils que les paramétrages de l’impression. Plusieurs objets tests peuvent être nécessaires avant d’obtenir le résultat imaginé. Pour le cas présenté dans le cercle blanc de la photo, il s’agit bien plus qu’une fleur formée par la simple addition de couche de matière. ElektroCouture, marque de haute couture conciliant technologie et design haut de gamme, a vu plus loin. Elle a poussé ses connaissances en impression 3D, au-delà de ce à quoi la machine a été conçue à la base, en surfant sur la tendance du #HairyPrints: technique d’impression 3D consistant à créer des filaments. La fleur ainsi conçue orne Marlene Glows, une robe combinant fleurs exécutées par le dépôt successif de filaments, pétales découpés dans du tissu grâce au laser, cristaux de Swarovski, LED… Cette tenue explore les passerelles entre l’artisanat d’art ancestral et les technologies révolutionnant la mode.

L’introduction des technologies dans l’art floral ne doit pas vu comme la fin de leur métier, bien au contraire. Le renouveau des outils, des tissus et des savoir-faire va dans la lignée de la définition première des métiers d’art:

« un professionnel dont le métier nécessite la maîtrise d’un savoir-faire, de techniques et d’outils traditionnels, mais aussi innovants dans le but de créer, transformer, restaurer ou conserver, seul ou en équipe sous sa responsabilité, des objets d’art, utilitaires et décoratifs produits en pièce unique ou en petite série ».

J’espère que cet article vous donnera envie d’aller à la rencontre de l’art floral d‘Orges. Sachez que le Moulin se situe seulement à 2h30 d’autoroute de Paris. Plus qu’une visite contée par des passionnés, c’est un voyage sensoriel dans la fin du XIXe siècle qui vous y attend. Sans compter qu’il y est possible de capter la 4G depuis 2017.

Des parcours individuels d’une heure s’effectuent tous les jours en juillet et août, à 10h30, 15h00 et 16h30. Pour de plus amples informations, rdv sur le site Internet du Moulin.

En savoir plus sur ARTamin, le Moulin de la Fleuristerie

En savoir plus sur les anciennes techniques d’art floral

  • Manuel du fleuriste artificiel ou l’art d’imiter la nature toutes espèces de fleurs, d’Élisabeth Celnart - 1829 — Paris, à la librairie encyclopédique de Roret, rue Hautefeuille, au coin de celle du Battoir.

Ce livre est tombé dans le domaine public. À présent, il est consultable en ligne via les bibliothèques numériques:
> Book Google, pour une version noir et blanc de bonne qualité et un accès rapide.

> Gallica Bnf. Pour une version couleur haute résolution, et une version texte retranscrit.


À bientôt pour de nouveaux articles, d’ici là: souriez 😄. Cela rend heureux.se.

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