Moussa, terre promise

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Nov 27, 2018 · 5 min read

Quand on a rencontré Moussa, il n’y avait pas eu « tout ça ». C’est-à-dire cette déferlante d’images, souvent violentes, des migrants évacués du campement de la Chapelle. Ces réfugiés venus de différents pays, jetés pour une nuit sans lendemain, dans des hôtels vétustes de la grande banlieue parisienne. Il n’y avait pas eu, non plus, le spectacle de la halle Pajol, où migrants et manifestants ont été frappés par la Police, amenant le Défenseur des droits, Jacques Toubon, à ouvrir une enquête.

Non, on a rencontré Moussa avant tout ça, un banal dimanche, à la fin du mois de mai. Moussa loge sous la Cité de la Mode et du Design, à deux pas de la gare d’Austerlitz. Ils sont peut-être une centaine de migrants à crécher là, voir peut-être plus: d’autres expulsés du camp de la Chapelle sont venus grossir les rangs.

© Corentin Fohlen / Sans A_

« LES LIBYENS ONT CONSIDÉRÉ QUE LES NOIRS AVAIENT DÉFENDU KADHAFI »

« Je m’appelle Moussa Abdel-Rahman. J’ai 35 ans, je suis né le 15 septembre 1980 », raconte-il. Soudanais, Musulman, il a laissé au pays sa femme et ses trois enfants. Il a quitté sa terre natale en 2004 pour s’installer en Libye pendant dix ans, avant d’en partir l’année dernière. Au début, il se plaisait dans son refuge libyen, mais avec la révolution de 2011, la situation est devenue intenable. « Les Libyens ont considéré que les Noirs avaient défendu Kadhafi. La vie est devenue très difficile pour nous, on ne pouvait même pas marcher dans la rue, sous peine de se faire arrêter ou de se faire voler notre argent».

Alors, comme beaucoup, il a pris la décision de partir. Partir par la mer, au nord de la Libye, via le port de Janzur, sorte de « Calais libyen ». Après trois longs jours passés sur une embarcation de fortune, les migrants sont repérés par les forces italiennes, puis amenés par bateaux ou hélicoptères sur la désormais tristement célèbre île de Lampedusa. Moussa y reste quelques jours, avant d’être transféré dans la ville de Catane en Sicile. Là, il se retrouve confronté à un dilemme : les autorités italiennes lui proposent de donner ses empreintes afin d’obtenir le statut de demandeur d’asile. En Libye, déjà, Moussa avait entendu qu’il n’y aurait pas de travail pour lui en Italie et d’autres migrants soudanais rencontrés à Catane le lui déconseillent fortement : il décide donc de ne pas donner ses empreintes et de partir pour la France

D’UN CHAMP DE TOMATES À PARIS

Pour financer ce nouveau départ, Moussa cherche un moyen de se faire un peu d’argent : il atterrit pour une semaine dans une exploitation de tomates à Naples, en pleine saison des récoltes. « Pour travailler en Italie, il faut un permis : je ne l’avais pas. D’autres Soudanais l’avaient. Du coup, j’ai loué un permis contre un pourcentage de mon salaire. J’ai dû gagner environ 470 euros sur la semaine, le loueur m’en a pris 100 », explique Moussa, mi-amusé, mi-dépité.

Après sa semaine de travail, Moussa se renseigne sur le meilleur moyen de se rendre en France. On lui conseille de prendre le train. Un ami soudanais rencontré en Italie achète des tickets pour lui et deux autres personnes. « On a pris le train de Naples jusqu’à Turin, où nous avions ensuite un deuxième train pour Nice ». Jusqu’à Nice, le voyage se déroule sans encombre. Sauf que, lorsqu’ils montent dans le train pour Paris, ils n’ont en réalité aucun titre de transport.

© Corentin Fohlen / Sans A_

L’ami soudanais leur a menti, délibérément ou non, Moussa ne le dit pas. Il leur a assuré qu’il n’y aurait pas besoin de ticket arrivé en France. Sans billets, ils sont arrêtés par la police française qui leur donne une autorisation de rester sur le territoire français pour une durée de 24 heures. A Paris, on lui conseille un squat à Ermont-Eaubonne (Val d’Oise). Il y reste quatre mois avec 70 autres Soudanais, jusqu’à ce que le propriétaire refasse surface et demande à récupérer les lieux. En juin 2014, Moussa atterrit sous la cité de la Mode et du Design.

DOUCHES, OFPRA ET SOUPE POPULAIRE

« Je suis allé à Nanterre pour faire mes papiers. Deux mois plus tard, je suis allé à l’Ofpra pour faire ma demande d’asile. On me l’a refusée ». En cause : un doute de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides sur la véracité des faits expliqués par Moussa sur ses raisons politiques de fuir son pays. Aidé par une association, il fait appel de la décision, accompagné d’un avocat : il obtient finalement le statut de demandeur d’asile. Pour la carte vitale, il a préféré laisser tomber, « le fonctionnaire voulait que je lui parle français. J’ai demandé un interprète, mais il n’y en avait pas ».

Dans le quartier d’Austerlitz, Moussa n’a pas de problème pour manger. En général, grâce aux associations, il peut avoir deux repas dans la journée. « Pour le repas du soir, l’association ouvre à 18h, mais il faut y arriver tôt parce qu’il y a une longue queue ». Pareil pour la douche et les toilettes, que ce soit en semaine ou le week-end, il trouve toujours un endroit pour s’y rendre. « Le seul souci, c’est la nuit. Ce matin, j’avais envie d’y aller à 5h, j’ai dû attendre l’ouverture d’une association à 7h ». Pour éviter l’ennui, Moussa passe ses journées à se balader, à bavarder avec les autres migrants du camp, quand il ne doit pas se rendre dans une association pour aller chercher les courriers administratifs qu’il reçoit.

Par pudeur, sans doute, Moussa n’évoque sa famille que lorsque la question lui est posée. « J’ai quitté ma fille, elle était encore dans le ventre de sa mère. Je ne l’ai pas encore vue. S’ils pouvaient être tous là, ça m’éviterait d’être toujours inquiet pour eux ». Et pourquoi ne pas faire le chemin inverse pour aller les retrouver ? « Ils pourraient me tuer. Rien que le fait d’être parti à l’étranger leur indique que je suis un opposant au régime ». Aujourd’hui, Moussa veut faire sa vie en France, et surtout travailler. « Je sais faire des choses, j’ai une bonne expérience. Je n’aime pas être inactif ». Lucide, il sait que le chemin sera encore long et semé d’embûches. A l’heure où sont écrites ces lignes, le camp de la cité de la Mode et du Design est toujours en place, mais la préfecture de police de Paris prévoit son démantèlement dans les semaines à venir.

Histoire : Samuel Chalom / Photographies : Corentin Fohlen


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