Nouveaux foyers : les travailleurs migrants sur le carreau ?

© Guillaume Duchemin

Prévue depuis vingt ans, la réhabilitation des foyers en résidence sociale démolit un mode de vie collectif et solidaire pour fabriquer des studios uniformes destinés à des pauvres multi-profils. Nous avons tenté de démêler les récits désespérés de résidents de foyer et de comprendre comment le logement ultra-social pouvait devenir rentable.

Entre deux boutiques branchées et des bars à vin, le centre sportif Jean Dame, dans le 2ème arrondissement de Paris, fait un peu tâche. Dedans, ça sent la piscine municipale. C’est ici que je démarre mes recherches sur la transformation des foyers de travailleurs migrants. Dans une réunion organisée par le Copaf, le collectif pour l’avenir des foyers. A l’entrée de la salle polyvalente, une femme aux cheveux grisonnants me tend sept documents différents. La salle est pleine. Sur scène, Geneviève, militante pour les droits des travailleurs migrants depuis quarante ans est attablée devant des diapos. Derrière ses grandes lunettes rectangulaires, elle déroule son discours. Alterne indignation et ironie. Le public l’écoute avec attention. Deux cents personnes, majoritairement des hommes d’une cinquantaine d’année, d’origine africaine.

Les délégués des différents foyers prennent tour à tour la parole. « Nous vivons dans des prisons », lance l’un d’eux. Tous se félicitent de voir tant de monde présent à la réunion mais appellent à l’unité : « il nous faut une organisation et une force unique ». Au bout de trente minutes de témoignages saisissants sur les conditions de vie en foyer, l’un d’eux accuse même les gestionnaires de « crime contre l’humanité ». Les bailleurs, la Mairie, l’Etat sont accusés d’abandonner ces travailleurs. « On travaille, on cotise, on fait le travail pénible. » Depuis qu’ils sont là, ils se battent pour leurs droits et pour des conditions de vie décentes. Mais aujourd’hui, la lutte concerne la transformation des foyers en résidences sociales. Ces réhabilitations vont avec de nombreuses promesses et les résidents sont souvent déçus.

« C’est la fin des foyers tel qu’on les connaît », résume au téléphone Franck Calderini, directeur de Coallia, au lendemain de la réunion du Copaf. Coallia, c’est une association géante, missionnée par l’Etat pour devenir bailleur expert du logement de pauvres. La fin des foyers de travailleurs migrants, c’est aussi la fin de la France industrielle, des usines Renault à la pointe où fourmillaient la main d’œuvre étrangère. Désormais le pays est en crise : les usines ont fermé, le chômage augmente et il faut faire de la place pour les nouveaux précaires isolés qui attendent en bas des listes HLM. Alors on construit des résidences sociales sur les fondations des foyers. Mais les travailleurs migrants eux, sont toujours là et se battent pour leur place. L’Etat a chargé de grandes sociétés mixtes, comme Adoma (ex-Sonacotra) ou Coallia, de loger les populations précaires pour une courte période. Ces sociétés, dont le nombre d’employés s’accroît avec le taux de chômage, étaient initialement en charge de transformer dans les années 60 les bidonvilles habités par des travailleurs immigrés en logements plus ou moins décents. Depuis 1997, ces logements baptisés Foyer de travailleurs migrants (FTM), sont retapés pour optimiser les espaces et accueillir le maximum de monde.

© Guillaume Duchemin

Vieux foyers, nouvelles résidences sociales… Un peu abstrait tout ça. Qu’est-ce que ça change concrètement, pour les résidents ? Je décide de me rendre sur place pour me faire une idée. Les rendez-vous sont pris avec les délégués de plusieurs foyers d’Ile-de-France. La tournée des foyers commence. Des plus vieux, construits dans les années 60, au plus récents, rénovés en 2016. Tous sont aujourd’hui (re)baptisés résidences sociales. Et il n’y a pas que le nom qui change. La résidence sociale, c’est le passage au logement individuel. Avant, les foyers étaient constitués de minuscules chambres ou de dortoirs. Pour aller aux toilettes ou à la douche, il fallait sortir sur le palier. Au rez-de-chaussée on trouvait d’immenses espaces communs, d’environ 100 m², aménagés en cantine, bar, ou salle de prière. « L’âme de notre société c’est le collectif, les espaces collectifs, le fait d’être ensemble dans un lieu », explique Samba Samassa, délégué du foyer Bellièvre à Paris (13ème). Aujourd’hui, avec la réhabilitation, le moindre mètre carré est utilisé pour créer des studios de 18 à 24 m² avec cuisine et salle de bain privative. Je retrouve Geneviève du Copaf, dans un café dans le quartier Belleville. Je lui fait part de mes observations : pour moi, niveau confort, il y a une nette amélioration. « Encore heureux » s’indigne-t-elle. Par contre, comme j’ai pu le constater pendant ma tournée des foyers, au fil des réhabilitations, la vie collective en prend un coup.

Prenons le foyer de Boulogne. On rentre librement par une porte d’entrée qui ne se ferme plus depuis longtemps. Au rez-de-chaussée, il y a toujours un bar. En sirotant un thé à la menthe, je constate qu’ici, c’est la chaleur humaine et pas les travaux qui chassent le froid et l’humidité. Rendu tristement célèbre par l’incendie le 15 décembre dernier qui a fait un mort, ce foyer n’a pas encore été rebaptisé résidence sociale. Il pourrait même être détruit d’ici deux ans. A l’intérieur, des clopes, des chaussons, et des sudokus sont en vente sur une table. Dans un coin, des vieux maghrébins du quartier jouent aux cartes. « Ils viennent ici parce qu’ils aiment l’ambiance » se félicite Bakary, délégué du foyer. Voilà à peu près l’atmosphère d’un foyer telle qu’elle existait. Avec ses malfaçons, l’attente des travaux, la menace de destruction, mais aussi l’économie informelle et la solidarité. De Boulogne, à Saint Denis, il suffit de longer le périph’ pour arriver à Pinel. Ici, on a rasé l’ancien foyer de 1970 pour y reconstruire en 2014 une résidence sociale toute neuve. On y trouve des petits studios modernes et plutôt bien foutus. Les travaux ont duré quinze ans. Pendant ce temps, les résidents étaient relogés dans un autre foyer temporaire. Ils découvrent avec déception leurs nouveaux logements en février 2014. « Tu paies ton lit tu fermes ta bouche », me lance Batizi, délégué de la résidence. Dans tous les foyers que j’ai visités, les délégués, dossiers sous le bras et lunettes sur le nez, soldats entraînés à la lutte administrative, me répètent : « on perd la vie en communauté ».

Les résidents expriment aussi une crainte : celle d’être remplacés. Pourtant, contrairement aux nouveaux précaires qui s’installent en résidence sociales pour deux ans max, les travailleurs migrants bénéficient du droit de rester de manière permanente. « Evidemment, ils vont pas les virer, ce serait à l’encontre du droit » tonne Geneviève. Plusieurs résidents s’inquiètent, en revanche, de l’augmentation de la redevance. Aujourd’hui, en région parisienne, les redevances oscillent entre 215 euros pour un lit dans une chambre de trois et 437 euros pour un studio de 24m2 dans une résidence toute neuve. Avec la disparition des dortoirs et des chambres de 10m2, finis les petits prix. Les nouveaux studios coûtent entre 380 et 430 euros. Une hausse qui commence déjà à mettre certains résidents en difficulté financière.

D’après ce que je comprends, le problème c’est surtout que les « sur-occupants », comme les appellent les bailleurs, perdent leur place. Le « sur-occupant » c’est le frère, le cousin qui est venu lui aussi tenter sa chance en France. Il a un boulot mais pas encore de lit. En attendant, il dort sur un matelas par terre. Avant, l’organisation des chambres se décidait au sein du foyer. Le jeune cousin reprend la place du vieux qui part vivre sa retraite au pays. Désormais, il faut passer par le site des bailleurs ou par une plateforme en ligne qui fonctionne comme pour les HLM. Mais peu de résidents connaissent son existence. Résultat : ils ne seraient que 2% parmi les travailleurs venus d’ailleurs à utiliser cette plateforme. Et d’après Geneviève, ces colocs discrets qui espèrent un logement seraient plus de 10 000, rien qu’en région parisienne. Construire de nouveaux foyers au lieu de sélectionner ses résidents. Voilà la solution pour Geneviève : « Là ça fait un peu, tassez-vous les étrangers, pour qu’on puisse mettre nos pauvres », estime Geneviève. Parce que la résidence sociale n’est pas un logement pour travailleurs mais une passerelle entre la rue et le HLM pour toute personne isolée et précarisée.

Au cours de mes visites, j’ai récolté de nombreuses plaintes des résidents. Que répondent les bailleurs, responsables des foyers ? Dans le 15e arrondissement, au siège d’Adoma, je rencontre le sourire un peu fatigué de la jeune directrice territoriale de Paris, Myriam Berghout et le regard méfiant de la chargée de communication. La petite trentaine, Myriam Berghout est récemment passée du HLM aux foyers. Elle a dédié sa carrière au logement social. Les deux femmes m’accordent un long entretien. Alors que je leur retransmets fidèlement les récits des résidents, elles écarquillent souvent grand les yeux. « On ne peut pas dépasser 165 litres d’eau par jour et par chambre, avec ça tu peux à peine aller aux toilettes trois fois dans la journée » s’était plaint sur un ton dramatique un habitant de la résidence Pinel. Un forfait de 165 litres par jour a effectivement été établi par Adoma et Coallia. Au-delà, le résident est taxé. En moyenne, nous utilisons 148 litres d’eau par jour et par personne. Mais quand on est trois ou par chambre, 165 litres, ça va vite. Ce forfait est donc aussi un moyen de lutte parfaitement assumé contre la sur-occupation. « On a un responsable qui a fini en prison à cause de personnes non déclarées », explique Myriam Berghout. « Est-ce qu’il y a un durcissement ? Non. Est-ce qu’il y a des contrôles ? Oui ».

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Lors de la réunion du Copaf, un autre habitant de foyer déclarait que « si on manque au paiement, on est convoqué sous huit jours et si on ne vient pas, la procédure d’expulsion est mise en place ». Myriam Berghout hausse le ton : « il peut se passer deux ans avant que la personne soit réellement virée, il y a de très nombreuses étapes ». La suppression des cuisines et de la vie commune ? « Elles étaient détournées en cuisines commerciales sans payer de charges ni le gaz. » La directrice territoriale ajoute indignée « avec des femmes qui travaillaient de 6h à 21h, j’appelle ça de l’exploitation de la misère ». De nombreuses fois pendant l’entretien, j’entends : « ils ne comprennent pas, ce n’est pas la réalité, ça ne se passe pas comme ça ». Entre bailleurs et résidents, la communication a l’air difficile. Pour tenter d’y remédier, Adoma réunit, deux fois par an, les délégués des résidences et la Mairie. Insuffisant pour certains.

Au téléphone, le directeur de Coallia, Franck Calderini exprime sa colère et sa compassion. « On perd 5 millions d’euros par an à cause de la surconsommation d’eau. Avec cette somme, on pourrait créer 4 foyers de 150–180 personnes ». Au sujet du chauffage, également compris dans la redevance : « La loi préconise une température de 19°C dans les appartements. La moyenne dans nos foyers est de 21°C et parfois suite à des contrôles de température il fait 28°C ! » Personnellement, j’ai plutôt eu froid pendant mes visites de foyers. « Les résidents vivent le passage au studio comme un emprisonnement, c’est un souci », regrette malgré tout Franck Calderini. En cause selon lui, « un vrai problème d’adéquation à la culture d’habitation telle qu’on la connaît en Europe ». Le grand chef de Coallia est prêt à se questionner : « est-ce que nous ne sommes pas en train de nous tromper ? ».

Malgré les plaintes des bailleurs, le marché du logement ultra social se porte bien. Voire très bien. « Coallia est passé de 200 à 2 000 employés, si les foyers leur coûtent si cher, comment ont-ils fait pour s’accroître ? » La question, pleine de sous-entendus, est posée par Geneviève du Copaf. J’ai tenté d’y répondre et de comprendre comment ces sociétés ou associations, bailleurs en mission pour l’Etat, réussissent à être rentables. Commençons par Adoma, qui fait aujourd’hui 353 millions d’euros de chiffre d’affaires. A noter, ça n’a pas toujours été le cas. Loin de là. Avant 2011, les finances d’Adoma sont dans le rouge. La Cour des comptes épingle même « quelques irrégularités ». En cause, trois cents logements gratuits attribués à autant de salariés — ouvriers de maintenance, responsables de résidences, ou aussi directeur territorial et auditeur — jusqu’au 31 décembre 2010. Mais en 2011, on remet de l’ordre chez Adoma. Quatre cents postes sont supprimés, les frais généraux — voitures et téléphones de fonction — sont réduits, et les fournisseurs remis en concurrence.

J’apprends que si Adoma se porte mieux aujourd’hui, c’est aussi grâce à la SNI. La Société Nationale Immobilière, premier bailleur de France. Elle a Adoma à l’œil depuis longtemps. Alors que l’Etat se désengage, la SNI prend le contrôle. Entre 2007 et 2015 sa part de capital passe de 28,6% à 56,3%. Je me rends compte qu’Adoma est, depuis le 1er juin 2015, une filiale de la SNI-CDC (Caisse des dépôts et consignations). Est-ce que c’est problématique ? Il est clair que la SNI et son chef André Yché sont dirigés par l’impératif de « rentabilité ». Cécile Duflot, alors ministre du Logement, s’était opposée à l’absorption d’Adoma par la SNI, craignant d’abandonner l’intérêt général aux griffes de la rentabilité. Mais aujourd’hui, la Société Nationale immobilière (SNI) a bien remplacé l’Etat en tant qu’actionnaire majoritaire et la gestion d’Adoma est confiée à une nouvelle équipe dirigeante venant tout droit de la SNI. Une équipe de gestion du social guidée par le profit. D’ailleurs dans une brochure Adoma, le directeur général Jean-Paul Clément résume l’idée : « nous considérons que le logement très social est tout autant sujet aux critères de performance et d’excellence que le logement privé. »

© Guillaume Duchemin

Un autre bailleur qui prend de l’ampleur c’est Coallia (ex-Aftam), un groupe associatif créé par Stéphane Hessel en 1962. Coallia gère, comme Adoma, plus de 70 000 logements et réalise près de 200 millions de chiffre d’affaires en 2014. Le directeur général de l’association, Franck Calderini a voyagé dans les hautes sphères de l’économie publique. Il est passé par une société d’économie mixte du groupe Caisse des Dépôts puis par la fameuse SNI dans le Sud-Ouest. Si les bailleurs semblent se porter de mieux en mieux, un rapport de la cour des comptes de 2014 dénonce, lui, une politique de transformation des foyers en résidences sociales trop lente et trop coûteuse qui n’avait bénéficié à cette date qu’à la moitié des foyers. Le coût total par opération a même quadruplé de 1997 à 2012. Voilà ce que je pourrais répondre à Geneviève.

Des résidents en lutte, soutenus par un comité actif depuis les années 70, face à des bailleurs géants affublés par l’Etat d’une nouvelle casquette de logeurs de pauvres. La réalité des foyers n’est pas simple. Après 50 ans de désintérêt, les acteurs publics reprennent la main. Avec la réhabilitation des foyers, une nouvelle manière de vivre s’impose aux résidents. Plus de confort individuel et de nouveaux bénéficiaires, mais aussi la fin d’une époque : moins de vie collective au sein des foyers et de nombreux travailleurs migrants laissés sur le carreau. « Notre vie sociale, à nous les immigrés, est marquée par les réunions de villages, les condoléances… », me disait Bakary du foyer Boulogne. Pour lui, c’est clair : « c’est la fin de la vie commune ». Et face aux énormes investissements privés en jeu, la voix des résidents ne pèse pas lourd.

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Une enquête menée par Clotilde Alfsen et illustrée par Guillaume Duchemin