Philippe, drôle de star à coeur ouvert


À 63 ans, passé près de perdre l’usage de ses jambes, Philippe fait le bilan. Abandonné à la naissance dans un sac plastique, le Sans domicile fixe a traversé les années sans Noël ni baisers. Comme on nage contre le courant, il a avancé sans faiblir. Et dans le sourire qu’il balance aujourd’hui à tout va, il y a plus d’amour que d’amertume. Alors, de la vie, la coqueluche du 15ème arrondissement parisien n’attend plus de folies inatteignables. A l’assaut des trottoirs derrière son déambulateur ou dans sa chaise roulante, il ne souhaite qu’une chose, quelques mots d’amour.

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Il a réservé le banc pour nous depuis plus d’une heure, et ne se gêne pas pour le faire remarquer. “Ha, vous êtes là ! Y’a des gens qui ont voulu s’asseoir, mais j’ai dit non !” Il faut dire que l’emplacement est royal. Probablement le meilleur banc du square Alésia-Ridder, celui qu’abritent les feuillages de deux hauts marronniers, faisant danser ombres et éclats roux sur les visages de ceux qui s’y installent. C’est le début de l’automne, le moment idéal pour être dehors. Ça tombe bien, Philippe Le Cloerec y passe sa vie, dehors. Et n’allez pas croire que c’est une complainte de la part du SDF. Après tout, ça lui permet de connaître les meilleurs plans parisiens, les insoupçonnés des touristes, et d’y inviter en grande pompe ceux qui lui rendent visite. Étalé de toute sa largeur, yeux rieurs et bras alanguis sur son déambulateur, Philippe trône ainsi là.

Car ne vous y trompez pas, derrière ses fausses Ray-ban aviateur, l’homme de 63 ans est une sacrée rock-star. Moins dans ce quartier du 14ème arrondissement, qu’il habite depuis qu’il a fallu s’installer dans une chambre du SAMU social après “l’accident”, mais dans le 15ème, tout le monde le connaît, on lui fait la bise. “Les gens se demandent où je suis depuis huit mois ! A la boulangerie où je fais la manche depuis quinze ans, rue du Commerce, ils demandent : il est où Phiphi, il est où ? Si vous saviez, wa wa wa, je suis connu là-bas ! Je ne sais pas trop pourquoi ils m’ont mis dans une chambre ici, à Alésia. Moi je veux retourner dans le 15ème. D’ailleurs c’est toujours là-bas que je reçois mon courrier, mais tu sais, maintenant que j’peux plus marcher, c’est quand même pas tout prêt…”

© Martin Varret / Sans A_

DANS UN SAC POUBELLE

Philippe Le Cloerec est né à Alençon, dans l’Orme, un 6 décembre 1955. La carte postale en dentelles s’arrête là. “On m’a raconté — parce que moi je ne peux pas me souvenir, forcément, je sortais à peine de la maternité — que j’ai été trouvé dans un sac poubelle. Un sac poubelle ! Des éboueurs il paraît. Au pied de la mairie.” Adopté dans la foulée de sa découverte, le nouveau-né tombe “très mal”. Madame “M.”, n ’est pas exactement ce qu’on appellerait une mère poule. “Affreux, affreux, affreux. Elle était méchante, méchante, méchante, c’était une salope. Oh, excusez-moi du mot ! Mais… c’était une sorcière !”

Philippe tient aux mots, aux mots qui sonnent bien, aux phrases qui tapent juste. “Vous savez, je suis très fort en orthographe ! Et je lis beaucoup. J’achète mon journal tous les matins, toujours Le Parisien parce que c’est le meilleur. Je veux pas qu’on me le donne, je l’achète !” Mais quand il faut raconter un récit 100% linéaire, Philippe n’aime pas les dates. Il aime les virgules et les parenthèses, les ellipses et les digressions. Il faut suivre. Maintenir le cap de la discussion ; couper court, parfois.

Aux yeux bleu acier du sans domicile fixe, la Mère M., sorte de Ténardière des temps modernes, ne trouve aucune grâce. Pas de quartier. Il la découpe allègrement au couteau de sa tristesse, celle qui l’a élevé et dépossédé de lui-même, jusqu’à ce qu’il soit enfin en capacité de subvenir seul à ses besoins, quelque part au début de sa vingtaine. La femme est veuve quand elle le recueille, Philippe compte sur ses doigts : “Elle avait quatre enfants à elle, trois de la DDASS, et deux comme moi de la rue. Ça fait neuf. Et avec elle ça fait dix.” Dix, pour une maison, zéro affection.

CAGIBI ET VENTRE CREUX

Pour se raconter, Philippe n’est pas avare. La voix, éraillée, n’est pas celle d’un fumeur, juste celle d’un homme qui l’use et l’use encore. “Moi, je n’fume pas. Je n’achète pas de clopes. Il y en a qui dépense tout leur argent là-dedans, moi pas. C’est pour ça que j’arrive toujours à garder un peu de côté” qu’il nous glisse dans un clin d’œil complice. Pour ça aussi que Philippe a toujours la frousse qu’on lui pique ses sous, au détour d’un trottoir ou aux foyers. Ça arrive. C’est la règle, quand tu vis dehors.

Ses premières années, Philippe les passe à l’intérieur. Entre quatre murs bien étroits. Littéralement dans ce qu’il nomme “un cagibi”, espace minuscule où le gamin passe ses heures enfermé à ne rien faire. “Rien. Sans rien. Sans lumière, sans eau, sans rien à manger, parfois j’étais obligé d’uriner là, sous une latte de parquet.” Le régime alimentaire est sommaire, le sans-abri évoque du pain sec, des patates, une eau douteuse. Quant aux autres enfants, “ha non, ce n’était pas mes frères et sœurs ! Ils étaient… Enfin, j’ai toujours été solitaire quoi”, il n’en parle pas. Préfère oublier. Une seule lumière : celle des matinées qui lui permettent de s’envoler vers l’école. A pieds, en blouse unie et culotte courte, “c’était comme ça dans le temps tu sais”, il est là à 8h30 tapantes, le ventre creux. “Je n’étais pas très grand, châtain clair, et j’avais les mêmes yeux bleus qu’aujourd’hui ! Qu’est-ce que j’étais mignon ! A l’école, on m’appelait le poussinet.” Le nom de l’école, de la rue, de la maîtresse ou le surnom gallinacé, des détails infimes émaillent le récit. “Tu sais pourquoi je me souviens de tout ça ? Mais parce que ça m’a marqué. Cette enfance-là, c’était pas une enfance…”

Cahin-caha, le poussinet parvient au Bac. “Tu vois, je me débrouillais pas si mal à l’école ! Sauf deux-trois matières. L’histoire et la géographie, ha non pfff, poubelle ! Et puis, quand même, j’ai fait un CAP de cuisto, et je l’ai eu du premier coup !” Mais pour le premier job décroché, c’était sans compter la Ténardière. Secrétaire dans une usine champignonnière du coin, elle n’est pas prête à perdre le contrôle sur l’adopté, et refuse qu’il travaille. “Elle disait que j’étais bon à rien. Quand j’avais mon diplôme, après, je pouvais rien faire, je devais attendre toute la journée, enfermé dans une voiture sur le parking qu’elle ait fini de travailler.” Sous emprise, le jeune adulte de 21 ans n’imagine même pas se rebeller. “Je n’avais pas le droit… Elle me frappait tu sais !” Quant à appeler la police, encore moins. “Dans l’ancien temps, on faisait pas ça… Personne peut comprendre. J’étais tout seul, tout seul, tout seul.”

© Martin Varret / Sans A_

LES ROUTES DE LA GALÈRE

Un coup frappé au carreau de la voiture, c’est le gong qui sauvera Philippe. La main aidante est celle de Michel D., patron de l’usine champignonnière, qui entre dans une colère froide en découvrant qu’une de ses salariées traite ainsi le jeune garçon qu’elle élève. “Il m’a fait passer par l’arrière de l’usine, et on est allé voir ma mère nourricière, pour la convaincre de me laisser travailler. Au début elle voulait pas, elle disait que j’étais pas capable de me lever le matin, mais on m’a mis à l’essai. Et pour être sûr que je vienne bien à l’usine à 6h, Monsieur D. m’a hébergé les premiers jours. C’était un homme incroyable… Un Saint tu sais.” Philippe prendra son propre appartement à Mamers quelques temps plus tard. Mais Madame “M.”, elle, ponctionne son salaire, jusqu’à ce que la manœuvre soit découverte et la secrétaire définitivement remerciée. “Mon argent, je l’ai jamais revu. J’attends toujours qu’elle me rembourse ! Mais je peux toujours attendre, je ne sais pas ce qu’elle est devenue et je ne veux pas le savoir. Elle est sûrement décédée maintenant… »

Comme un pied de nez à la vie qui l’a malmené, Philippe Le Cloerec est un bon vivant. Pas un fin gourmet mais un vrai gourmand. La bouteille, il ne la renie pas non plus. Et quand il raconte ses embûches, il balaie le passé avec sa main l’air de dire « c’était horrible mais y’a pire ». Pendant quinze ans, la vie lui a même quasiment foutu la paix. Toujours à l’usine, il a fini : “accroche-toi ! chef de la sertisseuse quand même !”. Et puis, le licenciement. La boîte qui ferme, le chômage, les routes. “La galère. Je vivais de la fin d’mes droits, de la manche, j’ai même bossé dans les cuisines des Emmaüs. Je suis connu dans toute la France ! J’me levais tôt, le matin, pour équeuter les haricots pour tout le monde ! Et tu sais ce que je cuisine le mieux ? Le bœuf bourguignon ! “ Et puis, il y a quinze ans, Philippe débarque à Paris. Directement dans ce 15ème arrondissement qu’il ne quittera plus. Philippe y tombe amoureux, vit avec une femme, se marie. “C’était le bonheur oui, mais 7–8 ans de bonheur, dans une vie, c’est quoi ?” En 2012 l’amour décède. Beaucoup trop tôt. “C’est les seules fois de ma vie où j’ai fêté Noël.”

QUELQUES MOTS D’AMOUR

Ce midi-là au square, un large pansement couvre une récente plaie dans les plis droits du cou. Dans les premières secondes de la rencontre, Philippe avait prévenu penaud : “ha non je suis désolé mais pour les photos aujourd’hui, ça ne va pas être possible, c’est vraiment pas joli… ou alors il faudrait me prendre que du côté gauche, d’accord ?” On rassure le faux Narcisse, qui enchaîne dans un haussement d’épaules : “Tu sais ce que c’est ? J’avais une artère de bouchée à droite, j’ai été opéré mardi matin. Sans — écoute-moi bien hein ! — sans être endormi. J’ai crié, pleuré… Tout ça, c’est aussi lié à mon accident…”

L’accident, c’était il y a presqu’un an maintenant. « Vers la fin octobre, enfin en tout cas il faisait froid, un sale temps ! Je faisais la manche à ma place habituelle, et quand j’ai voulu me lever, impossible ! Je n’arrivais plus à bouger, du bassin jusqu’au pied ! Ils ont eu du mal à trouver ce que c’était, j’ai fait scanner, IRM, tout ça… C’était un AVC. A droite. » Depuis, l’arpenteur des rues le fait en fauteuil roulant ou en déambulateur. Soulagé de ne pas avoir, finalement, perdu l’usage de ses jambes. « Mais quand même, ils ont dû me mettre une sonde urinaire…à vie ! Elle est là, elle est là. » Il pointe un renflement sous le pantalon. « Mais ça se voit pas du tout, hein ? »

Sur la liste de ses envies, Philippe ne dresse pas de demandes tapageuses. Jouer aux jeux de société, discuter, regarder une comédie, rencontrer Patrick Sébastien, dîner sur un bateau-mouche au pied de la Tour Eiffel. Mais surtout, quelques mots d’amour pour son anniversaire. Au début, il avait pensé à un fauteuil roulant électrique, une belle bécane à quatre roues pour faciliter ses aller-retours incessants, mais finalement non. Parce que ses jambes le portent encore derrière son déambulateur — « bon je dois faire pas mal de pauses, m’asseoir régulièrement, mais ça va ! » — mais surtout parce que quand il fait le bilan, à 60 ans passés, c’est d’amour et de compagnie dont il a le plus manqué. « Une enfance sans bisou, tu sais ce que ça veut dire ? »

En venant le voir, on avait préparé une petite surprise pour Philippe. Des premiers mots d’affection, rédigés par la communauté de Sans A_, et une proposition artistique pour compléter sa mise en lumière. Est-ce que ça lui plairait, si on faisait peindre son visage par l’artiste Swed Oner, sur un mur libre de la ville ? Rires et hésitations : « Ha non, ha non !… Enfin… Pourquoi pas… Mais alors, dans le 15ème hein ! » Petit caprice d’une douce rock-star.

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