Pierre, amoureux des hommes

Sans A_
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Nov 27, 2018 · 5 min read

À la rue depuis quelques mois, Pierre, 42 ans, établi dans le coin d’Hôtel de ville, garde l’espoir d’une vie meilleure et accorde beaucoup d’importance à l’amour. Avec un grand A. Comme celui qu’il partage actuellement avec Frank, rencontré il y a peu. Lors de notre première rencontre, il vivait aux côtés de Sidy, son grand amour de la rue.

Jour de canicule. En début d’après-midi, sur les pelouses du parc de la Tour Saint-Jacques à Paris, quelques Sans A dorment écrasés par la chaleur. Allongés parmi eux, Pierre somnole aux côtés de Sidy, son amoureux. A notre vue, un sourire quelque peu édenté se dessine sur ses lèvres et le grand blond aux cheveux attachés en queue de cheval enfile rapidement un tee-shirt. Il nous entraîne un peu à l’écart de ses compagnons de galère pour nous parler de son parcours.

Un grand sentimental

La voix roque et les yeux encore gonflés par le sommeil, Pierre commence par évoquer un sujet qui lui tient à coeur : sa vie sentimentale. « Sidy qui dort là-bas, aura 52 ans en juillet, ça fait 16 ans qu’on se connaît et qu’on est ensemble ». Au début de leur histoire, Pierre a encore un appartement et bosse dans le BTP. Leur rencontre est singulière, « un soir, il dormait devant les grilles du parc, je l’ai ramassé et je l’ai emmené chez moi pour le nettoyer ». Depuis, ils ne se sont plus jamais quittés. Bravant ensemble les galères, « comme un vrai couple ». Des galères notamment liées aux nombreuses incarcérations de Sidy. « Quand on s’est mis ensemble, Sidy qui avait fait des conneries a pris 18 mois de prison. » Pierre l’attend patiemment et reste à ses côtés pendant toute la période de sa réclusion. A sa sortie, ils prennent la direction de Valenciennes, « je voulais l’éloigner de ses mauvaises fréquentations parisiennes ». Mais là, rebelote, « il a volé une bouteille de Ricard et il s’est de nouveau retrouvé au placard ». Délinquant multirécidiviste, son bébé, comme il le surnomme affectueusement, enchaîne les séjours derrière les barreaux. « Il a déjà passé 27 ans en prison ».

© Corentin Fohlen / Sans A_

La prison, Pierre aussi connaît. Il y a séjourné 11 mois après une sale histoire. « Un mec s’est attaqué à ma chienne et il a essayé de me poignarder mais je lui ai tordu le poignet et le couteau s’est retourné contre lui ». Inculpé pour coups et blessures volontaires, Pierre ne garde pas un souvenir traumatisant de son séjour à l’ombre : « Moi en prison, ça allait, j’avais de quoi cantiner ». Néanmoins, pour lui, la prison c’est fini. « Je connais des SDF qui préfèrent être en prison parce qu’ils sont au chaud et ont de quoi manger. Moi je préfère ma liberté, les deux heures dehors dans une petite cours qui ne ressemble à rien, ça ne m’intéresse pas.» Soudain, à quelques mètres de nous, une bagarre éclate. P’tit loup, « un gitan », selon Pierre, casse une bouteille de vin et la brandit en menaçant un autre Sans A. Quelques secondes plus tard, l’une des oreilles de son chétif adversaire est en sang. Direction les urgences. Le calme revenu, Pierre poursuit son récit en remontant ses lunettes au sommet de son nez : « Depuis ce matin il est au rosé et avec la chaleur, ça lui monte à la tête, explique-t-il. Moi, je m’en fous tant qu’il ne s’en prend pas à mon bébé. S’il avait touché Sidy, il sait très bien ce qui lui serait arrivé, c’est d’ailleurs pour ça qu’il ne l’approche pas ».

« Un jour, mon père m’a surpris avec Mamadou dans la voiture et quand je suis rentré à la maison, mes valises m’attendaient »

Le Sénégal dans la peau

Protecteur, Pierre semblait aimer son homme plus que tout. Mais Sidy n’était alors pas le premier à compter dans sa vie. Son tout premier amour s’appelait Mamadou. « Quand on était enfant, on était voisin dans mon village des Vosges situé à côté d’Epinal, se souvient-il. On est devenu meilleurs amis et à 19 ans on est tombés amoureux ». Ensemble, ils voyagent beaucoup, parcourent de nombreux pays d’Afrique. En 1994, Pierre se convertit à l’islam par amour et ils font des projets de mariage. Il se trouve un poste de remplacement à l’Ambassade française du Sénégal, « au service des visas ». Là-bas, il raconte avoir acheté une maison et deux boutiques. Leur vie semble toute tracée. Mais la faucheuse en a décidé autrement. « Mamadou a fait une crise cardiaque quand il avait 29 ans », lâche Pierre des tremolos dans la voix. Le coup est dur à encaisser mais il réussit néanmoins à ne pas se laisser sombrer malgré la douleur de cette disparition à laquelle il pense encore quotidiennement. En 1999, il rentre en France à la fin de sa mission de remplacement. « En fait, je pense que j’aurais dû rester là-bas », regrette-t-il. Un regret qui le travaillait encore lorsqu’il partageait sa vie avec Sidy. Tous deux prévoyaient d’y retourner pour s’installer loin des démons de « bébé ».

© Corentin Fohlen / Sans A_

Aujourd’hui, ses projets ont un peu changé mais son attachement à ce pays demeure très fort. Un lien affectif qui remonte à l’adolescence et à Mamadou. Tout commence par une découverte accidentelle: « Un jour, mon père m’a surpris avec Mamadou dans la voiture et quand je suis rentré à la maison, mes valises m’attendaient ». Mais selon Pierre, les relations délétères au sein de la famille sont apparues bien avant l’annonce de son homosexualité : « Depuis toujours, mes proches me considéraient comme un moins que rien, souffle-t-il amère. Et, personne n’a rien fait pour empêcher mon père de me mettre à la porte ». Suite à cette expulsion manu militari, Pierre emménage chez les parents de son « meilleur ami ». Et l’année suivante, les deux adolescents sont envoyés au Sénégal pour y passer un an. Une année de plaisir, loin de la France et de la scolarité.

Quand ils rentrent, Pierre raconte qu’un avis de recherche avait été lancé par ses parents. Le dossier est pris en charge par un juge des affaires familiales qui exige un retour de l’adolescent au sein de son domicile parental. « J’ai refusé de rentrer, je lui ai dit que chez moi, c’était chez Mamadou et que s’il me forçait à retourner vivre chez mes parents, je repartirais ». Une rupture familiale et peu de temps après, Pierre fait la découverte du sentiment amoureux. Un sentiment qui depuis prend beaucoup de place dans sa vie.

Histoire : Louise Audibert / Photographies : Corentin Fohlen


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