Wagui, 30 ans de vie et de luttes au foyer

Wagui se bat depuis plus de 30 ans pour préserver le foyer Bisson dans le quartier Belleville à Paris. Les travaux, les conflits politiques, les papiers et la recherche de boulot pour les habitants, Wagui gère tout, pour pas un sou. Pris en étau entre gestionnaires et résidents, le délégué du foyer a aussi le cul entre deux continents. D’un côté, sa terre natale, le Sénégal où vit toujours sa famille. De l’autre, la France, sa culture d’adoption.

Besoin d’un travail ? D’un logement ? De papiers ? De capter une chaîne à la télé ? Quand Wagui rentre du boulot, il tombe parfois sur une longue file d’attente devant sa chambre. Une dizaine de résidents poireautent pour le consulter. A chacun sa galère. A 49 ans, dont 35 au foyer Bisson, Wagui est le porte-parole des résidents. Leur délégué. Et aussi un peu leur assistante sociale. « J’aime Bisson. Ecouter les gens, me mélanger aux autres, apprendre grâce à eux. » Tandis qu’il commence à conter son histoire, son téléphone sonne encore et encore. « Ca n’arrête pas. Je suis épuisé. » Aussi touchant que courageux, ce migrant d’hier, à fleur de peau, porte le foyer et ses 120 habitants sur ses épaules.

© Benjamin Girette

Les résidents, ce sont des hommes arrivés il y a une, deux ou trois décennies, venus chercher du travail pour faire vivre leur famille restée au pays. Ils bâtissent nos villes, nettoient nos bureaux ou bossent dans nos restos. Invisibles, ils s’entassent dans les quelques 700 foyers de travailleurs migrants (FTM) de l’Hexagone. Des lieux de vie imaginés dans les années 50 pour accueillir la main-d’oeuvre des colonies venue reconstruire la France après la Seconde Guerre mondiale. Des lieux de vie souvent insalubres, délaissés pendant près d’un demi-siècle par les pouvoirs publics. Depuis 1997, de vastes chantiers de réhabilitation ont été lancés par les bailleurs privés. Fin des espaces collectifs, flicage et risques d’expulsion, les transformations inquiètent les résidents des foyers. La plupart d’entre eux ont débarqué d’Afrique subsaharienne. A Bisson on vient essentiellement du Mali, de Mauritanie ou du Sénégal. « C’est l’Afrique, ici », sourit Wagui.

Dans sa petite chambre, au 4ème étage, assis dans une chaise de bureau, Wagui désigne plusieurs tiroirs métalliques noirs placés sous une table. C’est là qu’il range « les dossiers des résidents ». Abdoulaye, le voisin du délégué, a obtenu son titre de séjour grâce à lui. « Wagui aide tout le monde. Il a des contacts », assure le conducteur de pelleteuse, en servant du thé à la menthe à tous ceux qui passent le pas de la porte. Abdoulaye mais aussi Harouna et les autres… Le délégué ne compte plus les services rendus aux exilés de Bisson. Rapidement, il détourne le regard. Des larmes roulent sur son visage. Il s’en excuse. « Ca me fait souffrir de voir des résidents incapables de se débrouiller. Je n’arrive pas à les laisser seuls ici. Ils sont perdus. Certains doivent se rendre à la préfecture pour des papiers d’identité. Ils ne savent même pas comment y aller. Je leur explique. C’est comme ça pour tout. »

La barrière de la langue freine les résidents dans toutes leurs démarches. Les demandes de régularisation, les renouvellements de titre de séjour, les déclarations d’impôts… Toute cette paperasse, eux ne la comprennent pas ou la déchiffrent à peine. Encore un peu plus de travail pour Wagui. « Certains passent toute une vie dans les foyers à cause de cette barrière. Il y a des analphabètes. C’est un frein pour sortir d’ici. Et puis on se sent au pays, ici. On fait beaucoup de choses ensemble. » Un cocon qui aimante parfois les résidents. Pour briser cet entre-soi, Wagui s’affaire à relier l’intérieur à l’extérieur. « J’ai créé un lien entre le foyer et des associations. » Wagui montre fièrement la douzaine d’ordinateurs installés dans une salle aux murs carrelés. Là, l’association Raconte-nous ton histoire organise des ateliers informatique et des cours de français pour les résidents. Il y a aussi la Radio des foyers, qui a fait de Bisson son QG. Wagui, comme d’autres, cause parfois sur les ondes, quand il a « le temps ».

Du temps, Wagui en manque. Mais après une longue journée de boulot, le délégué apprécie de se poser dans son foyer. « Le soir, vers 20 heures, les gens se rapprochent de la cour et de la cuisine collective. On rassemble 40 euros pour la nourriture. Les jeunes préparent le repas pour leur communauté, ceux du même village qu’eux. Et on mange tous ensemble, on discute, on rigole. Même si tu n’as pas d’argent, tu mangeras. Ici, les gens sont généreux. Et on se connaît tous. » Une vie collective faite d’échanges et de gestes de solidarité. Wagui a 17 ans la première fois qu’il franchit le seuil du foyer Bisson. Peu avant de s’envoler pour la France, le jeune homme allait encore se baigner, tranquille, dans le fleuve Sénégal. Ses frères, qui avaient déjà posé leurs valises à Bisson avec des cousins, le persuadent de tenter sa chance. « Moi, je ne voulais pas venir ici. » Wagui atterrit à Paris. Direction le foyer.

© Benjamin Girette

Le jeune migrant se retrouve seul avec sa valise devant l’édifice bondé. « Je ne voyais que des hommes et que des noirs. Ils me regardaient. Je les regardais. » Puis l’arrivée de son frère, parti garer la voiture, brise la glace. « Ah, c’est ton frangin ! », lâchent alors les résidents. Tous serrent la main du petit nouveau. Dans la chambre de son frère, Wagui découvre un matelas, à même le sol, et des draps neufs coincés entre le lit et le mur. « J’y ai dormi pendant dix ans. » Au départ du frangin, Wagui se retrouve seul dans ses 10m2. Mais quand on vit au foyer, on se fait un devoir d’aider « la famille » en galère qui débarque. La crise économique de 2008 a poussé des milliers de migrants à rejoindre leurs proches en France. Il y a quelques mois, il a donc de nouveau fallu faire de la place. Dans la petite chambre de Wagui, son cousin enlève son uniforme de vigile et enfile un boubou. Lui, a débarqué d’Italie. Pour l’heure, le matelas est encore rangé sous le lit. Mais quand vient la nuit, on chamboule tout, « on met la table debout, les chaises, là… ». Cette promiscuité n’embête pas Wagui. L’important c’est d’avoir un lit, pour se reposer une fois la journée terminée.

Depuis son arrivée en France, Wagui n’a pas chômé. Comme beaucoup de résidents de foyers, il bosse sur des chantiers. Etancheur, il trime toute la journée sur les toits parisiens. Qu’il vente ou qu’il pleuve, dans le froid, souvent accompagné d’autres migrants, il pose des revêtements, du gravillon, déverse du goudron. Un « boulot dur ». Il faut monter et descendre l’échelle ou les escaliers avec du matériel lourd, supporter des produits parfois toxiques. Wagui endure, ne se plaint pas. « Je n’ai jamais connu une journée de chômage depuis que je suis en France. Mon père a toujours insisté sur le travail. Je suis venu pour bosser. Et je n’ai jamais demandé aucune aide de l’Etat. » S’il le voulait, Wagui pourrait travailler plus souvent dans un bureau. Histoire de ménager son corps. Mais il préfère « l’air frais, la liberté » et la camaraderie du dehors. La journée de boulot derrière lui, l’ouvrier rentre fatigué, le dos en vrac. Quand il franchit l’entrée du foyer il serre des pinces et le boulot de délégué commence.

Dans le hall, une dizaine de résidents calés derrière de petites tables vendent cacahuètes, paquets de clopes, bonbecs et briques de lait. Là, Wagui répond aux questions anxieuses, aux besoins pressants. Puis il monte dans sa chambre. Il est tard. Wagui saisit les clés des douches collectives et s’engouffre dans le couloir défraîchi. On y cause encore, par grappes, avec, en bruit de fond, le bourdonnement des télés s’échappant des chambres aux portes entrouvertes. Avec un peu de chance, le délégué n’aura pas à faire la queue devant une des trois douches de l’étage. C’est l’heure de laisser l’eau chaude délasser son corps fourbu. Enfin un moment à soi, loin des emmerdes du foyer. Quand Wagui évoque « les problèmes qui s’accumulent », on sent venir le ras-le-bol. « Marre » de tout : « des dégâts des eaux » ; de « la pression que des habitants me mettent » dès qu’un problème survient ; de gérer les relations parfois tendues entre les résidents et le gestionnaire du foyer, Coallia. « Je suis écrasé entre les deux. Parfois, je pète un plomb. »

Représenter le foyer, un vrai sport de combat. Dès décembre 1987 Wagui et les autres ont dû se battre pour garder leur chez-eux. « Cette année-là, Chirac était maire de Paris. La RIVP [NDLR : Régie immobilière de la Ville de Paris] voulait nous expulser et nous disperser dans d’autres foyers », raconte le délégué. « Personne ne nous avait averti. Et nous voulions rester ensemble. » Les résidents font bloc. « Le quartier était bouclé par la police. Tous les voisins étaient derrière nous. Ce jour-là, nous étions prêts à mourir. La RIVP n’a pas pu entrer. » L’autogestion du foyer commence. Elle va durer 14 ans.

© Benjamin Girette

Cette période marque les débuts de Wagui comme habitant engagé. « Les délégués noirs », comme on les appelait alors, sont débordés et font appel à lui. Les résidents s’organisent. Ils parviennent à réduire le montant de certaines factures. « On gérait et payait tout : électricité, gaz, travaux… Les carreaux de tout l’escalier et du septième étage ont été refaits comme ça. » En 2001, mairie et résidents se réconcilient. Un gestionnaire, Soundiata-nouvelle, est choisi. Une réhabilitation du foyer, en lambeaux, démarre en 2003. Le résultat n’est pas à la hauteur : « ils avaient mal fait le boulot ». Wagui entre en scène : « J’ai réclamé de nouveaux travaux à Bisson ». Déterminé, il les obtient… dix ans plus tard. Une soirée est alors organisée pour fêter ça. Assos, élus et résidents trinquent ensemble. Le directeur territorial de Coallia, le nouveau gestionnaire, « qui n’avait jamais été invité » de la sorte dans un foyer, encense le délégué au micro. « Tout le monde m’a félicité », se souvient Wagui. Première grande victoire pour le délégué.

Aujourd’hui le défi concerne la transformation des foyers en résidences sociales. Désormais, le foyer doit pouvoir accueillir tout type de public précaire, même non migrant. Wagui s’en inquiète. Les foyers comme Bisson, où l’on paye 343 euros par mois pour 10m², ont toujours accueilli des migrants aux poches vides, trop soulagés d’y retrouver l’ambiance et les codes du pays qu’ils ont quitté. Mais sans cuisine collective où cuit doucement le mafé, sans les rires des copains après une journée à s’abîmer au chantier, que va devenir son petit coin d’Afrique ? Autre nouveauté : le statut de délégué de foyer est maintenant reconnu par la mairie, depuis 2010. Wagui se réjouit ne plus avoir à attendre trois plombes quand il a rendez-vous à l’Hôtel de ville. Mais, en réalité, « ça n’a pas changé grand-chose », juge Susana, la responsable du foyer pour Coallia, pour qui Wagui est « un appui, très ouvert, concret, respectueux. »

© Benjamin Girette

Et pour tout ce boulot, Wagui ne reçoit pas un euro. « Pourtant, nous sommes élus comme ceux de la mairie. » Selon le délégué, une indemnité de 100 euros par an aurait été envisagée par la municipalité : « ils se foutent de notre gueule. Ils nous promettent des aides, mais rien ne vient ». C’en est trop pour l’exilé, qui a failli tout lâcher. « Je ne voulais pas me représenter à l’élection des délégués, en décembre. En plus, l’affiche avec ma photo a été déchirée au niveau de mes yeux. » L’oeuvre des « jeunes », croit savoir Wagui. Mais Coallia et des résidents influents, les « sages », n’imaginent personne d’autre à sa place. Ils ont insisté. Wagui a cédé.

La retraite venue, « je passerai plus de temps au pays », jure Wagui. La proximité tissée avec les « foyerman », comme il les appelle, compense parfois l’éloignement avec sa famille. « C’est pour mes cinq enfants que je suis venu en France, que je souffre, que je me lève tous les jours. » Une sonnerie interrompt le récit de Wagui. Le coup de fil rituel de sa femme. Il l’a épousée à 26 ans. A l’époque, « je voulais me marier avec une Française ». Ses frères désapprouvent. « Un jour, mon oncle m’appelle et me parle d’une femme au pays. » Ca sera elle, c’est comme ça. Depuis, Wagui retrouve les siens au Sénégal « un mois par an, parfois deux semaines. » Juste le temps de se rendre compte que ses enfants grandissent trop vite, loin de lui. Et de s’engueuler avec ses frangins qui l’ont longtemps poussé à faire venir sa famille en France, à la faveur du regroupement familial. Eux l’ont fait. Lui a toujours refusé. Trop habitué, sans doute, à cette vie de famille à distance.

Sur l’écran de son ordinateur les photos défilent. Ses proches sourient, dans la maison qu’il a fait bâtir voilà quinze ans au Sénégal. On y voit le fils cadet de Wagui, Khalilou, 11 ans, en boubou mauve. Encore lui « assis devant les dessins animés, qu’il regarde avant l’école ». Ses jumelles. Sa fille aînée, « qui s’est mariée ». Son neveu, qui devrait être à ses côtés. Après deux ans sans nouvelles, Wagui vient d’apprendre que la migration du jeune homme a échoué. « Je pensais qu’il était mort. Il vient d’arriver au Sénégal, avec juste son T-shirt et son pantalon. » Arrêté entre la Libye et le Niger, le neveux avait sa place réservée sur un bateau de passeurs pour traverser la Méditerranée. « Il faut pas moins de 3 000 euros, rien que pour aller du Sénégal à la Libye. Une fortune. Il n’a plus rien, je lui ai envoyé 100 euros. Venir en France, c’est plus dur qu’avant. » Avec le recul, le migrant d’hier relativise son parcours et ses galères. « Maintenant, certains vendent leur maison pour partir. Beaucoup de gens, comme les passeurs, profitent de la situation. On a des problèmes ici, en France : par exemple ce décès après l’incendie d’un foyer à Boulogne. Et d’autres petits soucis, ici à Bisson. Mais c’est rien comparé à ce que vivent les nouveaux migrants. » Wagui, lui, a pris l’avion pour émigrer il y a 35 ans. Un billet acheté et en quelques heures c’était fait.

© Benjamin Girette

« Un jour, on m’a demandé si je regrettais d’être venu ici. Jamais ! » Avec plus de 30 ans d’ancienneté comme étancheur, Wagui gagne assez pour vivre ailleurs, dans un appartement », malgré l’argent envoyé chaque mois à sa famille. Il pourrait oublier Bisson et ses soucis. Mais non, le délégué ne partira pas : « Ma vie, c’est dans le foyer. Je ne rentrerai pas non plus en Afrique ». Le Franco-Sénégalais a constamment le cul entre deux chaises, entre deux continents. « Je me sens Africain quand je suis ici, au foyer. Mais Français dehors, dans les rues de Paris. C’est une culture que j’aime. Et j’ai passé plus de temps en France qu’en Afrique. » Rien d’étonnant alors à voir le délégué s’accrocher à Bisson. Le foyer, pour Wagui c’est cet équilibre entre deux cultures. Son îlot d’Afrique en plein Paname.

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Une histoire racontée par Jérôme Le Boursicot et imagée par Benjamin Girette