9 | Poids plume

“lighted eat what makes you happy neon signage” by Jon Tyson on Unsplash

Pérégrinations d’un être de mauvaise foi, qui tente de peser autant dans l’écriture que sur la balance.

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Je l’ai tellement entendu que j’ai quelque-part fini par y croire: “c’est normal, tu as de gros os”. Avec l’âge et mon acquisition du second degré, je préfère désormais dire à ceux qui s’outrent de me voir m’empiffrer devant eux que je mange autant parce que je suis en pleine croissance, donc en excroissance.

J’ai toujours eu un lien très fort à la nourriture. Mes souvenirs les plus lointains l’érigent en le premier de mes refuges, mon premier rempart contre mon incompréhension des autres. Je me suis très vite mis à solliciter cette bouche dont je ne savais pas encore me servir pour me défendre.

Aussi loin que je remonte, je me revois, assis en tailleur sur mon lit, attendant que ma maman ne me ramène, de son boulot, de la charcuterie que je savourerai en écoutant ses quarante-cinq tours. Je troquais alors ma tristesse d’enfant sans papa contre du réconfort à la graisse de porc.

Les crasses les plus indigestes rendent paradoxalement le monde plus facile à avaler.

Sans doute est-ce le fait d’avoir été élevé par une grand-mère, qui a rendu la sustentation presque culturelle- les aïeux possèdent effectivement ce pouvoir de convaincre que tout peut être résolu par un bon plat, servi plusieurs fois si besoin.

Et le fait que cette grand-mère soit vendeuse sur les marchés n’arrangeait rien au plaisir. À l’époque où les places des villages étaient occupées par les nombreux membres d’une “famille” de marchands, j’aimais me balader, de stand en stand, pour quérir mon morceau de fromage, mon morceau de fruit, mon morceau de saucisson de cheval…

Vers dix heures, lorsque la caisse avait accueilli le paiement de quelques badauds, j’y piochais une pièce de cinq francs que j’allais dépenser plus loin, en Dragibus, chez Claudine Bonbons- charmante dame dont j’ignore toujours le véritable nom, et qui demeurera dans ma mémoire, affublée de ce ridicule aptonyme digne d’un dresseur Pokémon.

Mon entrée au Collège a assombri le tableau. Les pré-adolescents n’ont pas attendu la prolifération des réseaux asociaux pour mettre en avant, autant leur image que celle d’autrui. Il était, là aussi, culturel de pointer autant le physique avantageux de l’un que le corps disgracieux de l’autre.

Et c’est en ma qualité de tête de turc rondouillarde que je “brillerais” pendant plus de deux ans.

Au cœur de cette parenthèse sombre, je rencontrerai Valentin, mon meilleur ami. Parmi les nombreux bienfaits qu’apporterait son entrée dans mon univers, la découverte d’une série de romans pour adolescents allait bouleverser ma vie. Les Chair de Poule de R.L. Stine venaient de tracer mon avenir: c’est décidé, je serai écrivain.

En binôme avec Val, je m’attelle donc à la rédaction de notre première nouvelle, L’invasion des mutants, que je publie fièrement dans le journal du Collège. Et si l’on ôte l’idiote réflexion du documentaliste qui ne sait pas différencier l’hommage du plagiat, cette publicité est un coup de génie, puisqu’elle va radicalement inverser la tendance, et poser sur moi de plus clairs projecteurs.

Le petit gros est donc digne d’intérêt. Sans doute le seul scoop que ce torchon ait réellement offert.

Dès lors, j’écris, de tout, de rien, dans tous les styles, selon mes envies, mes lubies. La plupart du temps, un sujet m’inspire- un film, un jeu… J’ai adoré Scream- je lancerai Meurtres au Lycée. J’ai adoré Jurassic Park III- j’écrirai le IV. J’ai adoré Alien 4- je m’occuperai du 6, Val m’ayant devancé sur le 5

Je noie le marché de nouvelles peu inspirées mais blindées de bonne volonté et rédigées sous un style qui transpire la passion. Arrivé au lycée, la machine s’emballe: je me mets à côtoyer d’autres romanciers en herbe, les histoires pleuvent, tout le monde écrit, tout le monde lit, le partage est savoureux.

Et alors que je commence à jouir des bénéfices sociaux tirés de mes écrits, la nature me rattrape. La nature nous rattrape tous. Je deviens rapidement expert en un domaine qui n’intéresse plus personne. Les critères ont changé. Bienvenue dans la puberté.

Comme je l’ai vécu au Collège sur le plan des amitiés, et comme je le vivrais après le Lycée sur le plan des désinhibitions, je vois tous mes camarades céder au chant des sirènes. Les filles se parent de leurs plus beaux atouts, conscientes des possibilités nouvelles de leurs corps qu’elles ne sont plus les seules à vouloir explorer, les garçons rivalisent de style et d’effets pour se garantir une place au paradis.

Malgré mon gabarit, mon talent d’écriture et mon second degré me permettent de ne pas être éjecté des cercles de proximité. Je deviens la particule drôle d’un groupe de jeunes en pleine explosion hormonale. Je traverse dès lors le monde comme un spin-off de la vie réelle.

Je cumule un nombre record de refus de la gent féminine. Conscient que ma plume ne séduit pas assez, je me lance dans un besoin effréné de me caser- non pas que j’objectifie chacune de mes camarades, mais je me sens investi d’un amour que je transfère sur chaque adolescente qui s’ouvre un peu à moi.

C’est à cet instant que je découvre que la nourriture est un excellent déstressant. Rien de tel qu’une bonne crasse pour avaler toute cette frustration, en fin de journée. Profite jeune homme, profite, tu ne prends pas encore conscience que tu es train d’empirer les choses.

Mon passage à la Fac sera fugace, mais laissera une large trace. Je m’enfermerai, m’isolerai davantage, frappé par l’échec puéril de ne pas avoir su trouver l’âme sœur avant la fin du secondaire. Je nourrirai littéralement mon angoisse de l’image.

Mon laisser-aller sera à la fois le reflet de mon déni et de mon abandon. Cette parenthèse universitaire ne m’apportera que quatorze kilos.

J’ai vingt ans, je suis seul, je suis obèse, j’écris des textes mais je n’ai personne pour les lire. Ça pourrait être pire, au moins j’ai des Dragibus.

Ma nouvelle fonction de bûcheron m’offre un sursis, dans la mesure où je me dépense désormais autant que je m’empiffre, ramenant un peu d’équilibre dans cette existence malmenée. Ma fonte de gras ne fait cependant que déplacer le problème, puisque mes horaires dingues me rendent plus svelte, mais moins disponible. J’ai l’impression que les Scénaristes se moquent de moi.

En eaux troubles, j’entraperçois un espoir. Répondant à une annonce dans un hebdomadaire, j’intègre leur rédaction, en tant que correspondant local de presse. À l’excitation d’être enfin lu par un panel prêt à payer pour s’informer, succède l’angoisse naissante de devoir interroger les gens. Impossible dès lors d’éviter le regard d’autrui puisqu’avec mon costume de journaliste, je les attire comme les mouches et le miel.

Un problème qui se résoudra tout seul, dans la mesure où les personnes, obnubilées par l’image qu’ils veulent donner, occultent complètement la mienne.

Mes sorties loisir se limitent au strict minimum. Val, resté dans le sillon de la vie traditionnelle, enchaîne les soirées, les études, les rencontres. Nous ne nous croisons plus qu’à de rares occasions, où le contraste m’explose au visage. Mon mal-être est si palpable qu’il devient un paramètre pour ceux qui souhaitent m’aborder: ainsi, je découvrirai par hasard que mon meilleur ami est en couple, élément qu’il ne m’a pas communiqué par peur de ma réaction.

J’ai l’impression d’être le centre d’un monde qui m’entoure et m’ignore à la fois. Je me ferme de plus en plus. Mon esprit fertile m’accueille comme un réfugié. Mon cerveau et mon estomac se lancent dans un terrible jeu de sablier: quand je n’ai plus le courage de remplir l’un, je remplis l’autre.

Ma solitude me contraint à me focaliser sur l’image que je renvoie, mais la détermination me manque pour en changer. Je fixe chacun de mes reflets, dans chacune des vitres que je passe, afin de constater le perçu que les autres auront de moi. C’est inévitable, une véritable dépendance.

Et l’œil que je ne pose pas sur mon ersatz lisse, tranche la foule à la recherche de celui qui est plus gros, plus large, plus imposant que moi. Tel un Où est Charlie, où le Graal ne serait pas un jovial à pull rayé mais un appât XXXL, attirant les yeux et les invectives, se sacrifiant malgré lui pour épargner les hors-normes.

Et ce paramètre sociétal devient un véritable dogme; ma faiblesse, ma lâcheté érigées en religion me poussant à me cacher derrière ce pare-feu en surpoids, me donnant pour toute force, celle de me convaincre qu’il me reste du temps pour agir avant le drame. Comme si son excès légitimait le mien.

Au final, quoi de pire que d’avoir à la fois la force de reconnaître un problème, et la faiblesse d’en appliquer les solutions? Je suis conscient de mes travers et en même temps, une source intarissable d’excuses. Et aujourd’hui encore, assis à mon bureau, censé bosser sur de la rédaction, entre un mug de café et un rouleau de Mentos, je me fais la réflexion.

Quand vais-je cesser de reculer, pour enfin sauter?
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