Accélération des modes de vie, compétitivité, violence envers les Autres, vers soi et vers le monde

Sortir du jeu n’est-il pas la seule solution raisonnable pour le gagner ?

Parler de décroissance n’est pas nouveau. Mais ralentir ce que nous faisons déjà, ou le faire quand même, mais moins ou autrement, n’est pas décroître.

Décroître, c’est renoncer

Pour décroître, il faut choisir. Et donc renoncer. Couper net des secteurs entiers, mettre fin de manière radicale aux modes de production qui ont détruit plus de 90% des espèces végétales et animales en moins d’un demi-siècle, en plus de nous asservir sur le plan du travail et de la consommation.

Je ne crois pas que nous mesurions encore les enjeux de cette destruction biovégétale et bioanimale et son accaparement par les multinationles les plus mal intentionnées du monde (Monsanto faisait dans le Napalm avant de se mettre aux insecticides. C’est aujourd’hui le plus grand semencier du monde qui règne sur toute l’agriculture industrielle). Saviez-vous qu’il est illégal en Europe et ailleurs pour un agriculteur ou un maraîcher de reproduire ses propres semences ? Grâce une fabuleuse stratégie d’accaparement, Monsanto a breveté ses semences, qui ne marchent que si on commande avec les engrais, herbicides et pesticides Monsanto. L’ensemble du patrimoine génétique végétal du monde (en tous cas des plantes céréalières et comestibles) est actuellement entre les mains d’un empire capitaliste très très malintentionné, accusé d’écocide. Si si. Renseignez-vous.

Tout ce que nous mangeons ou presque vient de la la monoculture intensive. Les champs si bucoliques que nous voyons défiler sur le bord de l’autoroute sont le fruit d’un système industriel qui va à l’encontre même du principe de vie. Comprenez cultiver du blé et du maïs sur des milliers d’hectares, un sol mort, et donc à consommer des tonnes d’intrants (engrais chimiques), d’eau (et la polluer au passage) et de pétrole pour l’ensemble du processus de semis — traitement — récolte. Ce n’est pas pour rien que les plus grands spécialistes du sol de notre époque disent de l’agriculture moderne que c’est “une science qui consiste à maintenir en vie des plantes qui ne demandent qu’à mourir tellement elles sont malades”. L’agriculture ne sert donc plus à donner et à reproduire la vie.

De toute cette production céréalière extrèmement coûteuse pour la planète, 70% va servir à nourrir des animaux d’élevage industriel (vaches, poulets, cochons essentiellement), que nous allons faire naître à un rythme effréné (les femelles sont inséminées chaque année, voire plusieurs fois par an), séparer de leur mère (dont nous allons prendre le lait pour les vaches), puis tuer à l’âge de 39 jours (pour les poulets). La plupart des animaux sont soit gavés, soit affamés (pour les poulets reproducteurs), élevés dans des conditions lamentables (surpopulation, maltraitance, enfermement dans des locaux sans lumière du jour, maladies, brûlures, etc.). Une poule d’aujourd’hui a été modifiée génétiquement pour produire 300 oeufs par an, contre 100 oeufs il y a un demi-siècle.

“Environ 95% des cochons sont élevés dans des systèmes intensifs en France : dans des bâtiments surpeuplés, sur caillebotis, sans paille, mutilés (dents moulées, queues coupées, castrés à vif).” (www.ciwf.fr)

Décroître, c’est refuser

Se “déconnecter” quelques heures par-ci par-là, recycler plus, manger moins, consommer autrement, mais toujours consommer, finalement. Prendre un congé maladie, un autre et puis encore un autre, prendre des anti-dépresseurs, passer en mi-temps, mais jamais démissionner finalement.

A l’échelle du monde nous ne consommons pas moins, ni mieux qu’il y a vingt ans. Les centres de la surconsommation se sont déplacés, géographiquement et socialement, mais ils sont toujours polarisants et continuent de drainer les ressources en provenance des marges.

Nous sur-consommons donc toujours aux dépends des 90% de personnes vulnérables qui n’ont pas accès aux produits de la civilisation militaro-industrielle : classes pauvres, populations migrantes ou réfugiées, femmes et enfants, personnes malades ou handicapées, personnes âgées, minorités exclues de toutes sortes. Soit tout le monde ou presque. Et je ne vous parle même pas du reste du vivant dans tout ça.

On a beau dire que les choses changent, nous n’en voyons pas pour autant les résultats. Le monde du travail est toujours aussi violent. Le recrutement toujours aussi absurde. Tout miser sur la technologie et le numérique est une chimère, tout comme penser que tout le monde va pouvoir vivre en totale autonomie et retourner à la terre demain matin semble utopique. Est-ce même souhaitable ? Je n’en suis pas sûre. L’ère de la ville nous a rendu libres ou presque. S’affranchir des solidarités familiales et du foyer où se cotoyaient trois générations sous un même toit nous a certes permis de sortir d’un carcan, mais nous a aussi tous rendus très seuls et donc encore plus exposés à la violence du capitalisme.

Chacun doit assurer sa subsistance dans un monde compétitif où les inégalités sont monstrueuses dès le départ. Le moindre “accident de la vie” , comme disent les sociologues, peut nous faire plonger alors que tout allait bien ou presque. Le moindre pas de côté, qu’il soit une rencontre, une expérience, un voyage chez l’Autre, un drame ou un simple moment de crise existentielle, nous jettent hors du système, nous en montrent les limites et surtout les effroyables conséquences. Pour quelques millions de bien lôtis, dont je fais indéniablement partie (et encore), des milliards de personnes et d’animaux souffrent, disparaissent, sont méprisés, piétinés, réduits au silence dans l’indifférence (ou l’ignorance) la plus totale.

Les discours sur la nécessité de revenir à des fonctionnements organiques, naturels, “sains”, “humains”, plus collaboratifs, plus transversaux, complexes, existent aujourd’hui plus qu’hier. Il faut dire qu’hier nous étions si peu. Un milliard en 1800. Sept milliards aujourd’hui. Une croissance vertigineuse que beaucoup attribuent à la manne énergétique, celle dont on devrait voir le bout d’ici la fin du siècle. Oui oui, ce siècle. En 2080 nous n’aurons presque plus de pétrole, même en allant détruire les derniers gisements bien planqués sous feu la banquise de l’Arctique.

Pourtant nous bouffons toujours des tonnes de fast fashion, de fast food, nous tuons toujours 140 milliards d’animaux par an, nous sommes toujours plus nombreux à être atteints d’épidémies de maladies systémiques et immunitaires, nous sommes toujours plus nombreux aussi en situation de stress au travail et ailleurs, à nous surendetter et même à nous sentir honteux d’avoir été pourtant plumés par des escrocs. Nous ingérons toujours des tonnes de médicaments, nous achetons toujours de l’anti-limace toxique et du Round-up au supermarché du coin.

Vouloir faire autre chose de sa vie que de gagner de l’argent est devenu un acte de piraterie. Alors on s’échappe partout où l’on peut, vers le voyage itinérant, la spiritualité, le virtuel, on resserre les rangs familiaux, amicaux, solidaires autant que possible. L’art et la culture permettent heureusement de souffler. L’éducation change aussi la donne, heureusement.

Nous ne pourrons jamais ramener sur Terre les espèces végétales et animales qui ont mis des millions d’années à se créer. Nous ne raménerons pas les tourbières que Truffaut met en sachet pour nos massifs de fleur, qui ont mis plus de 500 ans à se créer. Surtout quand nous ne disposerons plus de la manne énergétique pour inverser la vapeur.

Georgescu-Roegen, un des plus grands économistes du XXe siècle, nous offre une démonstration claire et irréfutable à l’échelle mondiale : non seulement il ne peut plus être question de « croissance durable », ni même de « croissance zéro ». mais la décroissance est désormais inévitable pour un développement réellement durable de l’humanité. — Préface de “La Décroissance, entropie — écologie — économie” (1979)

“Et moi?” : l’individu, dans tout ça

Nous subissons cette violence nous-même, nous voilà donc obligés dans une certaine mesure d’aller avec le système pour nos proches, notre sécurité et notre avenir. Par exemple, je ne suis pas du tout satisfaite actuellement de tous les éléments de mon mode de vie, et je n’arrive pas à faire tous les changements que je voudrais faire, mais je ne peux pas tout imposer à tout le monde autour de moi. Refuser de subir est déjà un grand pas. Réfléchir, se documenter. Se renseigner librement, par-ci par-là. Rejoindre une association? Rencontrer, discuter, agir. Soutenir, partager, donner de son temps ou de son argent pour autre chose que des objets du désir. Penser au-delà de soi. Investir dans l’avenir du monde et de l’humanité. Je ne faisais rien de tout ça il y a cinq ans.

Le plus grand changement pour moi vient du refus de travailler sur le modèle classique du salariat en présentiel et à temps plein pour une institution à visée capitaliste. J’ai souhaité travailler à distance et de manière indépendante, pour supprimer les déplacements pendulaires responsables d’une quantité monumentale d’émissions de carbones (même en RER), source de stress et de fatigue. J’ai aussi souhaité me tenir éloignée de toute production matérielle dans la mesure du possible (fabriquer ou vendre des objets), dans un objectif de bien commun. Je vends mon livre en format électronique, et plus minoritairement en format papier (recyclé). Pour ce projet sur le retour en France, mon travail consiste à partager des informations synthétisées sur le net, à animer une communauté d’entraide gratuite sur les média sociaux et à faire de la recherche.

Tiens, si j’achetais plutôt trois T-shirts pour la saison, au lieu de 10 ? Et si je les lavais avec plus de précautions, triés par couleur, dans un filet à linge, avec une lessive douce pour qu’ils durent plus longtemps ?

Je réalise que j’ai consommé sans conscience pendant plus de quinze ans. J’ai cru que tout s’équivalait, que tout était innocent et identique. Manger des lentilles ou du poulet ne représentait aucun enjeu pour moi. J’utilisais ma bagnole sans trop y penser. Je fumais des clopes dont je jettais les mégots partout. Je prenais l’avion (pas beaucoup) sans trop d’état d’âme non plus.

A côté de ça je n’arrive pas à me mettre aux couches lavables pour ma fille. J’aimerais devenir végétarienne d’ici un an. J’ai un peu de mal à y arriver, même si j’ai considérablement modifié ma consommation. Je n’achète plus de foie gras (même si j’adore ça), pratiquement plus de viande de boeuf, beaucoup moins de poisson. Je remplace une motte de beurre sur deux par des margarines végétales bio. J’ai encore du mal à renoncer totalement au poulet et au porc, mais je surveille la provenance des produits et surtout les conditions d’élevage autant que possible. J’ai changé Google pour Ecosia. J’ai changé EDF pour Enercoop. Je cultive tout mon potager avec des semences anciennes non F1 provenant de l’association Kokopelli.

Je vise l’autonomie alimentaire pour notre foyer en légumes. Je n’achète plus aucun produit d’entretien ménager hormis le vinaigre blanc et le savon de Marseilles. Je soutiens Médecins du Monde et la SPA par de tous petits dons mensuels depuis dix ans. J’aimerais devenir famille d’acceuil pour une association de protection animale comme celle qui permis de sauver notre chien, que nous avons pu adopter grâce au travail de toutes ces personnes engagées.

D’ici cinq ans j’aimerais remplacer ma voiture diesel par une électrique. 
Je m’en sers le moins possible. Disons que je mesure l’importance de chaque trajet.

Ce ne sont que des petits riens.

Et pourtant quand il m’arrive de rencontrer des personnes encore à 100 à l’heure dans un boulot qu’ils n’aiment plus, pour une cause qui leur semble vide de sens, fumant clopes sur clopes après une entrecôte-frites avant de courir en taxi à une réunion bullshit à l’autre bout de Paris, je me rends compte de l’immensité de ces petits riens.


Géographe de formation, Anne-Laure Fréant est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur du Guide du retour en France. Elle anime une communauté d’entraide de 8000 personnes revenues de l’étranger sur les média sociaux. Scientifique, écrivain dans sa tête, jardinière du Dimanche, consultante pour startups et ministères quand l’occasion se présente.