Aimer, ou l’absence bienvenue de réponse toute faite

Aimer, ou l’absence douloureuse de réponse toute faite.

Au tout début voilà comment je voulais appeler ce texte.

Ça me paraissait juste. Et percutant.

Et puis je me suis dit: non.

C’est bien comme ça.


Mais je vais commencer par le début et, du coup, je vais vous raconter une histoire que vous connaissez tous et qui en vérité ne parle que d’une chose et d’une seule.

C’est ma mère qui me la racontait, enfant, pour que je puisse m’endormir.

Elle est dans l’Ancien Testament.

Notez bien: je ne crois pas que ma mère voulait que je sois versé dans la religion.

C’est simplement qu’elle aimait bien les histoires.

Alors voici:

Cela se déroule lors de la fuite d’Égypte, le moment où Moïse guide déjà les hébreux hors du pays et où ils sont tous poursuivis depuis des jours par les soldats égyptiens.

Ils sont las, fatigués — fatigués de marcher, fatigués de suivre un homme qui lui même suit un Dieu étrange.

Les armées de pharaon sont à leurs trousses et chaque instant passé les rapproche des hébreux, toujours plus hésitants à croire Moïse et à l’existence d’une Terre Promise.

Bientôt, ils arrivent en vue de la mer et il faut absolument la traverser pour échapper aux soldats lancés à leur poursuite.

Mais la mer est déchaînée et Moïse leur dit de se jeter à l’eau, d’avoir confiance dans les flots car Dieu est avec eux.

Les hébreux sont terrorisés, ils commencent à s’enfoncer dans l’eau, leurs tuniques arrachées par les courants.

Ils maudissent dieu, ils maudissent Moïse, ils maudissent les soldats de pharaon dans leurs chars qui les regardent depuis le rivage en train de s’immerger dans les eaux furieuses.

Puis, lorsque le dernier hébreux fut emporté par les flots, pétrifié et, en même temps, galvanisé par la confiance qu’il portait en la parole de Moïse, la mer se calme, les eaux se retirent et tout le peuple suivant Moïse se retrouve les pieds au secs, au milieu d’une mer ouverte où ils peuvent marcher librement jusqu’à l’autre rive.

La suite, tout le monde la connaît: les soldats de pharaon voulurent en faire autant, mais au moment où le denier hébreux atteignit le rivage étranger, la mer regagna son lit et engloutit en un instant tous les soldats.


Je la raconte de mémoire donc je peux me tromper sur un truc ou deux.

Pourquoi ai-je raconter cette histoire et pas une autre?

Voulais-je dire qu’il est important d’être las, fatigué et sans plus de volonté?

Voulais-je dire qu’il est important de se noyer, de sentir l’eau remplir ses poumons, avant de toucher terre?

La vérité est comme souvent plus simple que cela:

Lorsque ma mère me racontait cette histoire et qu’elle terminait en me disant que les hébreux avaient tous pu traverser sains et saufs la mer déchaîné, c’était marrant, je me sentais bien, je me sentais moins seul (ou je me sentais absolument plus seul). Et surtout, je me sentais capable de tout.

Et puis elle m’embrassait et me souhaitait une bonne nuit, pleine de rêves et d’oublis, et je m’endormais.


Lorsque je disais que cette histoire parle d’une chose et d’une seule, voici ce que je voulais dire: elle ne parle que de confiance et d’abandon.

Confiance à ce qui peut arriver — et cela implique Tout ce qui peut arriver.

Et abandon à tout ce qui est vivant en nous, à tout ce qui nous permet, justement, de traverser toutes les mers déchaînées du Monde car, à vrai dire nous sommes faits pour cela, les Grandes Traversées.

Marcher, les yeux fermés, le cœur confiant.

Et là où je veux en venir: il n’y a pas de plus grandes traversée que celle-ci, celle où nous apprenons, au delà des guides, au delà des maîtres, au delà de Moïse et de Dieu, que nous sommes toujours accompagnés par nous-même, toujours la bienvenue en nous-même, où que nous soyons et où que nous allions.

Une telle relation, loin d’être égoïste, ou seulement égoïste, nous permet de rayonner en commençant par nous-mêmes, nous permet d’être au clair avec nous et, partant, de nous connaître peu à peu, un pas après l’autre.

Et c’est là que nous rejoignons l’ouverture à l’autre, l’ouverture au partage d’une vie vécue à deux, rompue à deux comme l’on rompt le pain pour le partager et le tendre généreusement à la personne qui nous fait face.

Nous connaître pour voir que, dans nos yeux, il y a assez de rire pour laissez libre cours à toute nos larmes, nous connaître pour sentir qu’il y a en nous assez de cœur, assez de bonté, pour tenir à deux, à trois, à tous, ici, pour laisser l’autre entrer, l’autre avec ses valises, ses béquilles et le ciel infini qu’il porte à sa manière.


Aimer commence par un je et continue par un tu.

J’ignore si Aimer finit jamais.

En grandissant, je ressens que vivre est une danse et que danser n’implique pas forcément une fin à la musique — ni à la danse d’ailleurs.

En revanche, danser, prendre toute la place pour laisser le corps et le cœur explorer la piste, danser peut impliquer de ne jamais s’arrêter de se mouvoir au rythme de ce qui nous fait vibrer.

Et que pour cela, pour cette danse parfois sans queue-ni-tête, oui, c’est vrai, il n’y a pas de réponses toutes faites, il n’y a pas d’orientations toutes faites, ou de conseils de seconde mains donnés à la va-vite.

La véritable et grande beauté d’une telle danse réside dans l’impossibilité pour les autres de la vivre à notre place et dans l’impossibilité que nous sommes de le vivre à la place des autres.

Cela dit nous pouvons partager. Et même: Tout partager.

C’est un équilibre à vivre entre tout ce qui n’est qu’à moi et tout ce qui n’est qu’à toi. Et puis: tout ce qui est à nous.

Et ainsi marcher main dans la main, le cœur gonflé, non pas de possessions et de propriétés, de peurs et d’angoisses, mais gonflé et palpitant de tout ce qui est là, vivant, et qui, justement, ne nous appartient pas, tout ce qui est et qui n’est pas l’occasion d’une nouvelle crainte mais bien plutôt d’une ouverture où tout est remercié.

Alors, du rire au larme, de l’ombre jusqu’à la lumière que nous incarnons tous, je suggère, au milieu de sa propre solitude, je suggère qu’être là, tout nu, sans réponses, sans recours, entre la peur et le sentiment d’abandon, être là, ainsi, est peut-être simplement le commencement, le début du chemin: vers soi, vers une justesse toujours à construire, toujours à renouveler.

Chaque jours

Chaque instants

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