Celui qui semblait serein

Où l’auteur, réagissant à un texto de son meilleur ami, continue l’introspection commencée dans son précédent billet “le tournant”.

Peu après son départ pour l’aéroport, mon ami Flavien m’envoyait un texto depuis la salle d’embarquement pour me remercier de ces quelques jours passés ensemble. Il me disait également qu’il m’avait trouvé plus serein que d’habitude. C’est étonnant qu’il ait utilisé ce qualificatif pour me décrire, moi qui ai sans cesse l’impression d’être tout sauf serein. J’ai toujours été quelqu’un de nerveux, d’angoissé, de stressé, en proie à mille interrogations, perdu dans les méandres d’un cerveau qui fabrique du contenu non-stop depuis la seconde où je me réveille jusqu’à la minute où je m’endors.

Ce que mon ami a appelé de la sérénité, j’appellerais plutôt cela du détachement, du recul, peut-être un peu de “je-m’en-foutisme” même… C’est quelque chose qui est venu avec la quarantaine. A vingt ans, je m’étais fixé des objectifs de vie, j’avais posé des jalons de réussite, je pensais qu’il fallait passer par des sentiers balisés pour pouvoir m’épanouir : un boulot pépère en CDI, un appartement à moi, un compte en banque généreux, des amis fidèles, une relation amoureuse stable. Chemin faisant, alors que les objectifs “matériels” me semblaient plus importants de prime abord, je me suis concentré sur les aspects les plus “humains” de cette liste : une relation de confiance et quelques bons amis sur qui compter. J’ai relégué la carrière, le salaire, les titres de propriété au second plan. Et je ne regrette pas ce choix.

Certes, je n’ai pas connu beaucoup d’aventures amoureuses. Elles se comptent sur les doigts d’une seule main. Peut-être ai-je eu de la chance de trouver rapidement la personne que je cherchais, celle qui m’accompagne depuis presque dix-sept ans. Evidemment, il y a eu des hauts et des bas, il y a le poids de la routine et des habitudes, des années qui passent aussi. Pourtant, il suffit que cette personne s’absente quelques jours de la maison pour que tout me semble vide, silencieux, réduit à la moitié des choses. Sans elle, serais-je encore vivant aujourd’hui ?

Je n’ai pas su me faire beaucoup d’amis non plus. Mes avis tranchés et ma grande gueule ont souvent été des obstacles, tout comme mon incapacité à croire au “bullshit” perpétuel qu’on voit sur les réseaux sociaux, où chacun expose ostensiblement les meilleurs côtés de sa vie (restos, vacances, réussites professionnelles, biens matériels hors-de-prix) mais se garde bien d’en révéler les angles durs et les moments de doute. Mais malgré mon caractère parfois “borderline”, je suis quand même parvenu à lier d’amitié avec une poignée de personnes, dont cet ami Flavien, qui a toujours eu l’intelligence et la bienveillance de gratter les écailles parfois piquantes de ma carapace pour révéler les quelques qualités que je cache en dessous.

En amour comme en amitié, j’ai privilégié la qualité à la quantité.

Pour le reste, et encore plus depuis le passage de la quarantaine, je me montre chaque jour plus détaché. Alors que je m’imaginais faire carrière, gravir les échelons, gagner plus d’argent, je me suis rendu compte que le monde du travail et du “corporate” dans les grandes entreprises n’était qu’un miroir aux alouettes, un jeu stupide où les apparences et le “bullshit” (encore lui) sont encore plus exacerbés que sur les réseaux sociaux, un marais d’hypocrisie et de lâcheté qui pousse les gens à l’individualisme et à la compétition. Tout le contraire de mes valeurs, moi qui ai la faiblesse de croire encore dans l’humain et le collectif.

“Si à 40 ans, t’es pas proprio, c’est que t’as raté ta vie.”

Devenir propriétaire, le rêve indépassable de toute une génération… Quitte à passer pour un con qui déverse chaque mois son fric dans le puit sans fond de la location, je préfère privilégier la liberté de pouvoir m’en aller quand je veux et de ne pas engloutir mes modestes finances dans l’un de ces placards à balais niçois de 45 mètres carrés vendus à prix d’or, où il faut encore supporter les voisins, les embouteillages, la pollution, le bruit. Je n’aurai pas d’enfants, pourquoi donc me soucier de l’héritage sonnant et trébuchant que je ne leur laisserai pas ? Sur mes vieux jours, lorsque je ne serai plus obligé d’aller m’abrutir dans un bureau, j’achèterai peut-être une cabane au bord d’un lac ou dans la forêt, loin de l’hystérie collective qui agite les grandes agglomérations. Mais rien n’est moins sûr…

Vous me direz : mais alors, qu’est-ce qui compte dans ta vie, cher Dorian ?

Des trucs qui vous sembleront peut-être futiles. Le théâtre d’abord. J’ai commencé à prendre des cours dans une petite salle près de chez moi, et j’y ai rencontré des personnes sacrément intéressantes, différentes certes, mais motivées par faire quelque chose qui leur paraît authentique et utile. Chacun d’entre nous, chaque jeudi soir, met ses soucis et ses angoisses au placard avant de se montrer nu sur scène, sans les oripeaux du “qu’en dira-t-on” et du jugement permanent. Une véritable école d’humilité, d’audace et de défi.

L’écriture ensuite (et surtout). Parce qu’elle est, avec la course à pied, la plus efficace des façons de me reconnecter à mes sentiments, mes envies, mes souvenirs, mes désirs, tout en canalisant ce cerveau hyperactif qui a la fâcheuse tendance à ruminer sur ce qui l’agace. Elle devient alors une sorte de chef d’orchestre pour mes neurones, celle qui guide chaque musicien dans son travail tout en s’assurant qu’il s’intègre parfaitement dans un ensemble qui se veut le plus harmonieux possible.

Et enfin, il y a toutes ces petites choses qui font pétiller le quotidien, qui me rappellent de belles images du passé tout en me donnant l’envie d’un futur. Quelques bougies sur la table à la nuit tombée, le parfum de la clémentine qu’on épluche, le fumet qui s’échappe de la cocotte en fonte, la puissance des arômes d’un grand vin, la voix d’Agnès Obel ou de Goldfrapp dans les enceintes, le jingle de Mediavision avant le film au cinéma, le cliquetis des touches de mon clavier quand j’écris, un regard, un sourire dans la rue.

C’est sûrement ça que Flavien a nommé sérénité. Un détachement teinté d’un peu de nostalgie, une appétence pour des plaisirs simples, une envie de n’accorder de l’importance qu’à ce que je considère comme essentiel.

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