Contribuer au Crépuscule

On est assis à une terrasse, le soleil dans les yeux.

Elle boit un café et moi je ne bois rien.

Elle parle, parle, parle et je pense à autre chose.

C’est au moment où je sens mes mains s’engourdir par le froid que je reprends le fil de ses lèvres et ses mots me reviennent.

Elle me dit qu’elle aimerait de la folie dans sa vie, plus de folie, qu’elle aimerait que les gens soient fous, pas complètement, mais un peu fous, assez fous pour faire ce que bon leur semble, pour que chaque instant soit une fête inattendue, un peu à la manière d’une aube.

C’est comme si j’étais dans un lac à faire la planche à la surface: le corps immergé avec seulement, de temps en temps, par intermittence, ma bouche qui vient cueillir l’air à la surface de l’eau.
Et ces moments là, ces moments où je respire, ce sont les moments où l’âme parle.
Mon âme.
Notre âme.
Je sais pas…
Cela m’arrive de plus en plus souvent.
Comme si j’étais apte, peu à peu, à rester à la pointe du souffle, comme si j’arrivais de mieux en mieux à me laisser parler, à me laisser respirer.
Et à être fière de ce que je dis.
Parce que cela vient de tout ce qui est là, en dessous, profond et perdu dans le noir.
Et, en même temps, plein de vie.
Est-ce que tu penses que je suis folle?
Je crois vraiment que c’est notre capacité à danser sur les cadavres qui fait de nous des vivants.
Comme un art de perdre: perdre ci, perdre ça, dire au revoir à lui, à elle, à ce moment là, à cette période.

Tu sais, c’est qui le mec qui joue dans les films là, des vieux films.
Il avait perdu son fils d’une manière horrible je crois (je veux dire: c’est déjà horrible et inimaginable de perdre son fils mais je crois qu’en plus, c’était dans des circonstances vraiment dures) et lors d’une entrevue à la télévision, le journaliste lui demandait s’il pensait à son fils, si chaque jour, il avait une pensée triste ou tendre pour son enfant disparu.
Et l’acteur lui répondit alors:
“Non, je ne pense pas à lui chaque jour.
Je pense à lui à chaque instant de chaque jour.”
Et, tu vois, le mec…
Hein? Ah oui, c’est ça: Gregory, Gregory Peck.
Ouais, merci.
Je disais: le mec a perdu son fils, son seul fils je crois, donc d’une certaine manière, il a perdu le seul lien qui faisait de lui un père et aussi peut-être un immortel.
Et il disait oui, je sais, c’est vrai c’est comme ça que ça se passe. En même temps je suis encore en vie, lui non — je l’aime et, chaque instant, je lui dis je t’aime et je ne l’oublie pas.
Et c’est une forme de non-oubli (ça se dit, non?) qui fait que chaque jour il sait ce qui va l’ébranler au plus profond de lui et que, chaque jour, malgré tout, il continue, il continue, il continue.
De respirer.
De vivre.
Je ne sais pas, je ne vis pas à sa place et de toute façon je n’ai même pas d’enfant, mais tout ce que je sais, c’est que je ne trouve rien de plus beau qu’une personne qui a appris à faire pousser ses fleurs sur la mort et l’oubli.
Je crois que c’est le seul humus viable pour moi, celui où on apprend à vivre et profiter de chaque moment car aucun ne revient — et la seule résolution que l’on peut prendre est celle de dire au revoir avec tendresse et bienveillance à tout, comme si on comprenait ce qui nous arrive et qu’on était d’accord avec ça.
C’est dur en même temps.
Non, en fait c’est pas dur — mais, je veux dire, ça prend du temps.

Ça te va si je continue de parler de moi?
Ces deux dernières années ont été douloureuses et vraiment inconfortables.
Genre de l’inattendu qui pousse sur de l’inattendu et jamais un endroit où poser la tête.
Bon, en même temps, personne, jamais, est venu me dire qu’ici-bas, c’était rose et facile.
Mais tu vois, c’est bizarre: je dis facile, je dis difficile, mais même moi je n’y crois plus.
Ce n’est ni facile ni difficile. Ma vie.
Je vis.
C’est tout.
Je suis vécue, parfois.
J’aimerais bien planter une graine de courage, une graine pour chaque chose, chaque être, chaque instant que j’ai perdu, que j’ai eu la sensation de gâcher, de repousser, de ne pas reconnaître — une graine de courage et de compassion pour moi-même, pour me permette de, pour me permettre de…
Être juste.
C’est tout.
Avec moi. Avec toi. Avec tout.
Planter des graines.
Et danser.

Tu crois qu’on arrive vraiment à se dire au revoir?
Je me suis levée ce matin — même si, pour être honnête, ce n’était plus vraiment le matin, et, tu sais, la première pensée que j’ai eu c’était: putain, j’ai pas assez dormi.
Et la deuxième pensée: putain, j’ai trop de trucs à faire aujourd’hui.
Et du coup la troisième pensée, logique: bordel, j’y arriverai jamais.
Tiens.
Je croyais pas être si vulgaire dès mon réveil. Du coup, je viens de m’en rendre compte.
Bref.
En ce moment, je bataille avec le monde, je bataille avec moi et je bataille avec le temps.
Genre: une journée, c’est si court. Et il y a vraiment trop de trucs à faire, non?
Tu vois, quand le soleil se couche, chaque soir, moi aussi j’ai envie de me dire, pareille au crépuscule: c’est bon, tout est bon, tout est beau.
J’ai fait ma part. Je suis à ma place. Pleine et entière. Engagée dans ce que je suis, dans ce que je fais.
En vie. Et vraie aussi.
Pas avec ce sentiment tenace de toujours devoir prouver quelque chose parce que même moi, au fond, je doute de mon existence…
En fait, à tout bien réfléchir, j’ai même pas envie de me le dire — j’ai envie de rien me dire, juste le sentir, être là, entre le rire et le silence, à voir le soleil continuer sa marche et le regarder disparaître au sable de l’horizon.
Être banale comme un coucher de soleil et répétitif comme l’océan.
Aussi: me coucher là où la lumière n’est jamais la même et là où le courant ne m’a pas encore amené.

Peut être l’important n’est pas ma passion (ou toutes mes passions), ou mon travail, ou le sentiment d’utilité qui s’en dégage.
Peut être que ce qui est important, ce n’est pas de parler.
Même sagement et courtoisement.
Même une parole lumineuse.
J’en finis par croire que la seule fidélité, la seule liberté que j’ai, c’est de me donner le courage d’écouter.
De m’écouter.
Et de laisser libre cours à ce que j’entends, à cette providence discrète qui chuchote à mon oreille.
Et puis je me dis aussi que plus que tout le reste, le pardon, la bravoure ou la vérité, je crois que ce qui m’est demandé est d’être honnête, absolument honnête. Avec moi. Et du coup: avec toi, comme un ricochet.
Jusqu’à l’abandon et la confiance.
C’est peut être ça que disaient les anciens: connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux.
Je ne sais pas.
Peut être que l’infini, peut être que le chant des étoiles et des galaxies, peut-être que tout cela n’est rien d’autre qu’une symphonie qui désire être entendue.
Qui désire qu’on témoigne pour elle.
Qu’on soit là, et qu’on s’en souvienne — car elle joue pour moi et elle joue pour nous tous.
Et, à ce moment là, je pourrai dire franchement: je ne sais pas, je suis perdue, je ne sais pas du tout ce que c’est tout ça, en fait.
Le blanc, le noir. La lumière.
En même temps, je sens que j’aime tout cela, oui, je l’aime de tout mon cœur, c’est-à-dire: je serai prêt à l’entendre et à rester là jusqu’à ce que tout disparaisse.
Et je patienterai alors jusqu’à ce que tout recommence, encore, encore.
Et encore.

La peinture est de Shozo Shimamoto

Son titre est Holes