CreateRocks, la fabrique d’entrepreneurs-salariés

En un peu plus de 3 ans, les fondateurs de CreateRocks ont favorisé l’innovation de centaines de salariés de grandes entreprises. D’abord, à l’intérieur de Thales, où ils se sont rencontrés. Après avoir essaimé, chez AirLiquide, Radiall ou Dassault, ils se préparent à donner une nouvelle envergure à leur projet.

Ils sont quatre. Chacun joue la même partition, mais avec son propre instrument. Ce qui frappe quand on échange avec eux ou avec leurs clients, c’est leur complémentarité et leur alignement.

Le besoin crée l’envie ; l’envie, le besoin

Ingénieurs en informatique, ils partagent cette envie de faire bouger les choses de l’intérieur. Convaincus que les grandes entreprises ont un rôle à jouer mais qu’elles ne savent pas toujours par où commencer, ils ont développé des outils innovants adaptés à leurs contraintes (d’organisation, de structure, de budget).

Leur aventure commence chez Thales Communications et Sécurité, avec Raphaël Thobie et Gautier Scherrer. Raphaël travaille alors dans le service qui assure les télécommunications de l’armée française. Il a une frustration : l’entreprise regorge de talents, mais son fonctionnement ne favorise ni leur émergence ni leur circulation. Ici comme dans plein d’autres grands groupes, on connaît ses collègues du même immeuble, voire du même étage, mais on n’a que très peu d’idées des innovateurs incroyables des autres unités.

Il fait plusieurs essais : tester de nouveaux produits d’innovation, mettre en place des process plus agiles, répondre aux concours internes… Rien qui ne le satisfasse vraiment et pas de réel succès. Un premier mentor le repère et lui met le pied à l’étrier en l’associant à la réflexion sur la transformation digitale du groupe.

Quand il rencontre Gautier Scherrer, fin 2013, il confirme qu’il n’est pas seul à faire ce constat : des nouvelles manières de faire, de travailler et de produire se développent. Les grands groupes n’échappent pas à ces mutations ; ils peuvent même en tirer profit. Ils utilisent le réseau social interne de Thales pour s’échanger réflexions et conférences TED. En moins de six mois, 200 personnes rejoignent leur groupe. S’il fallait prouver l’intérêt des salariés pour ces questions, c’est chose faite. Mais pour y donner quelle suite ?

Ils intègrent en parallèle les groupes de réflexion sur la transformation digitale (coopération et collaboration pour Raphaël, innovation pour Gautier). De simples observateurs, ils en deviennent rapidement animateurs. Et quand Thales Communications et Sécurité organise un “management meeting”, avec le top 150 de ses managers, Raphaël et Gautier ont une idée décalée — un des ingrédients de leur succès. Plutôt que de faire des critiques frontales et binaires du fonctionnement de l’entreprise, ils créent une petite pièce de théâtre qui met en scène les difficultés d’un collaborateur face à sa hiérarchie, et se termine par une vidéo pour promouvoir la création d’une plateforme de crowdsourcing. « C’était le MVP du MVP, se souvient Raphaël, mais les gens n’étaient pas encore prêts. On a compris aussi qu’il ne fallait pas aller trop vite. »

C’est là qu’Andre Mechaly, Directeur marketing et stratégie des organisations business de Thales, les découvre un peu plus. « J’ai beaucoup aimé leur approche et cette manière de tourner en dérision, tout en finesse, les difficultés qu’ont parfois les collaborateurs à trouver une écoute favorable au sein du groupe. »

Raphaël et Gautier font aussi la connaissance de Yannis Torres et de Jule Marcoueille, qui travaillent tous les deux au service R&D. « On a senti qu’ils avaient le même état d’esprit que nous, la même envie de faire évoluer la boite », raconte Gautier. « Ce qui m’a plu dans leur approche, complète Jule, c’est qu’ils ne s’intéressaient pas seulement aux problèmes : ils proposaient des solutions pour les résoudre. J’ai eu envie d’agir avec eux, de mener des actions concrètes identifiables, en lien avec les objectifs managériaux — on demande aux équipes d’innover sans toujours s’engager pour permettre cette innovation.»

Thales, terreau fertile de l’expérimentation

« Nous pensons que le numérique se fera avec les grandes entreprises, poursuit Gautier. Le sentiment d’appartenance peut y être très fort et elles ont aussi leur multitude. On est parti de cette impression, qu’on avait tous les quatre, d’un immense gâchis (de ressources, humaines et matérielles) et on s’est demandé comment on pourrait mettre ces capacités au service de la boite. »

Ils ont d’abord l’idée d’adapter le format des TED talks aux contraintes de Thales. Un moyen de faire parler les salariés, de raconter leurs belles histoires, et de commencer à insuffler un peu de leur culture entrepreneuriale. Ils coachent les cinq premiers speakers à l’heure du déjeuner, qui partagent, en janvier 2015, leur expérience avec des centaines de collaborateurs, sur des thématiques variées (égalité hommes/femmes, agilité, jeunes embauchés…), en live et en replay. Un premier succès. « Ils ont répondu à une attente, analyse Andre Mechaly : permettre aux salariés de trouver un lieu d’expression, qui encourage l’innovation au sein de Thales. » Ils ont depuis organisé plus d’une dizaine de séries de talks, en continuant leur travail en parallèle.

Le succès du premier événement les encourage à accélérer et à aller plus loin. Ils adaptent alors à Thales un autre type d’événements : les startup weekend, ces marathons de l’innovation en équipe pluridisciplinaire, qui se terminent par des pitchs. « Notre objectif, avec les MakeItUp, c’était de créer un écosystème entrepreneurial, avant, pendant et après l’événement. On nous a donné carte blanche, et offert la liberté de casser les barrières, d’aller à l’encontre des « on dit » qui peuvent brider intellectuellement les collaborateurs. »

En décembre 2015, l’équipe, qui a réussi à obtenir un jour par semaine, grâce au succès des talks, pour travailler sur ce projet, organise son premier MakeItUp : 15 projets y sont présentés, dont deux continuent encore aujourd’hui, comme HeroPolis. « L’effet de levier est très puissant, détaille encore Andre Mechaly. La notion d’épuisement est très importante. Le fait que l’événement soit borné dans le temps impose l’idée que quelque chose doit aboutir. Ça génère un bon stress et une meilleure productivité. Il sort d’ailleurs des MakeItUp des sujets que l’entreprise ne soupçonne pas toujours. Et il y a souvent un alignement entre la boite à idées et le business. »

HeroPolis, pur produit MakeItUp
Jean-Yves Ingea, responsable offres de Thales, ne cache pas son épiphanie. « Ce premier MakeItUp, c’était comme un weekend de Pentecôte : ils ont transformé 60 personnes, habituées aux lourds process, en apôtres de la culture digitale. Le logiciel cerveau bascule ; le temps s’accélère… » Lui aussi se laisse emporter. Il arrive avec une idée, qu’il pitche au début de l’événement. En 54 heures, il a connu les montagnes russes et a fini par « pivoter », c’est-à-dire faire évoluer son idée. « Des premiers secours, nous avons étendu le champ de l’application à d’autres dimensions sécuritaires. » Un an et demi plus tard, Jean-Yves est CEO à mi-temps de cette startup interne à Thales, HeroPolis, qui compte 6 salariés. Il espère passer à temps plein d’ici 1 an, quand le produit aura réussi à trouver son marché, notamment auprès des mairies et d’autres collectivités.

« On a voulu prouver à Thales que quand on les laisse faire, les gens ont de bonnes idées », se rappelle Jule. Devant les nombreuses réactions enthousiastes, ils veulent recommencer et développer aussi les événements (Talks, MakeItUp) sur d’autres sites du groupe. Ils espèrent pouvoir passer à deux jours par semaine. Mais c’est trop pour leur management. « Je crois que j’ai décidé à ce moment-là de démissionner pour me consacrer à temps plein au projet », confie Raphaël.

Essaimer au sein d’autres grands groupes

Quelques mois plus tard, l’équipe organise son deuxième MakeItUp. S’il a été moins intense que le premier opus, il a confirmé ses atouts, transposables à d’autres grands groupes. « Ce qui peut plaire aux entreprises, décortique Andre Mechaly, ce ne sont pas seulement les idées qui peuvent sortir de ces événements, c’est aussi un outil à détecter les talents, pour ensuite encourager leur expression et l’accélération de carrière de collaborateurs qu’on n’avait pas forcément repérés. »

Dès 2016, le bouche à oreille leur apporte de nouvelles opportunités. CreateRocks met en place les premiers talks chez Dassault. L’un des géants français de l’électronique, Radiall, veut aussi organiser un séminaire d’un tout nouveau genre. « Nous voulions repenser complètement la manière dont on transforme l’organisation, explique Marie Jadeau, chargée de communication interne du groupe, et sensibiliser les participants — nos managers internationaux — à l’adoption d’une posture d’entrepreneur ou d’intrapreneur. En somme, nous hacker nous-mêmes ! »

Pour l’imaginer, ils se sont beaucoup inspirés de l’expérience Thales, qui a le même genre de contraintes qu’eux, notamment en terme d’organisation et de structure. « L’énergie dégagée était incroyable. Les gens ont travaillé jusqu’à 2h-3h du matin, sans ménager leurs efforts. Et l’enthousiasme de l’équipe et de ses coachs a été communicatif. » 25 projets ont été présentés au début, 12 ont été pitchés à la fin — « un très bon moment » de restitution sous forme de marketplace -, et trois sont toujours en cours d’élaboration — les plus prometteurs et les plus proches de notre corps de métier.

Au-delà de l’événement en lui-même, la difficulté, c’est plutôt d’accompagner et de donner une suite aux projets. « On sent bien qu’on manque encore d’un levier en interne, poursuit-elle. On aimerait créer une structure d’accompagnement pour encourager nos collaborateurs à développer leurs idées, sans attendre ce genre d’événement. » En pleine réflexion sur ses valeurs, qu’elle réinvente dans une démarche collaborative, Radiall a aussi prévu d’organiser très bientôt des talks avec l’équipe de CreateRocks.

Le besoin d’accompagnement et de suivi, c’est aussi en substance ce que souligne Maëlle Rafton, directrice du Pôle Formation et développement RH d’Air Liquide France Industrie. Le groupe, spécialiste de l’énergie, a organisé l’an dernier un double événement avec CreateRocks, autour de sa convention commerciale annuelle. « On a un peu tordu leur modèle, reconnaît Maëlle. Les collaborateurs étaient nombreux (deux fois 200 !, à 15 jours d’intervalle) et surtout, ils n’étaient pas volontaires. » Un challenge pour l’équipe, qui se demande dans quelle mesure elle peut convertir des réfractaires.

Grâce au partage d’expérience et au questionnaire de satisfaction, ils aménagent ensemble une deuxième session aux formats transformés, aux workshops raccourcis… « Leur capacité d’adaptation est impressionnante. Mais ce que j’ai beaucoup aimé, c’est qu’il y a aussi des points sur lesquels ils n’ont pas voulu transiger : conserver un lieu de partage des pitchs filmés, la consultation des collaborateurs via une plateforme commune… ». Adaptabilité et intransigeance : deux atouts qui ont permis à CreateRocks de confirmer que le meilleur terreau pour un MakeItUp réussi, c’est un cadre relativement ouvert et des collaborateurs volontaires, curieux de se faire un peu bousculer.

Une approche qui ne s’adresse pas qu’aux grands groupes industriels : « Après un super essai de Talks chez Ardian, société d’investissement, on s’est aperçu que notre démarche touchait et intéressait tout le monde », raconte Raphaël.

Complémentaires et alignés

On dit souvent que ce n’est pas seulement le projet qui génère la confiance, mais bien l’équipe qui le porte. Ça semble encore plus vrai pour CreateRocks. Pour Jean-Yves Ingea, leur atout, au-delà de leur capacité à délivrer, c’est leur état d’esprit : « Ils ont su reconfigurer eux-mêmes leur logiciel cerveau alors qu’ils étaient dans une grosse boîte. C’est fort de le faire tous seuls ! Ils ont fait les bonnes rencontres et acquis la foi qu’ils pouvaient changer les choses. Leur force principale est là. »

Comme le dit joliment Andre Mechaly, leur devise pourrait être celle de la Française des Jeux : « 100% des gagnants ont tenté leur chance. CreateRocks permet aux gens de jouer sans le risque de perdre, avec de fortes possibilités de gagner. » S’ils marchent souvent en binôme, chacun a sa botte secrète. On m’a vanté les qualités humaines de leader de Raphaël ; la parfaite connaissance des coutumes, du contexte des corporate et la maîtrise des méthodes de créativité de Gautier (aussi à l’origine des Hacktivateurs); la geekerie et les qualités d’effectuateur de Yannis ; la grande franchise de Jule, le « bad cop » qui n’a pas peur de dire quelques vérités pas toujours agréables à entendre.

« Ce que j’aime, m’explique Yannis, c’est démarrer la preuve de concept (POC) et me mettre dans l’exécution. Notre plus-value avec Jule, c’est d’apporter cette dimension. On sait donner une identité visuelle, un graphisme, bootstraper un site MakeItUp ou une landing page en un tournemain. On met les mains dans le cambouis le plus tôt possible avec une démarche outillée et sympa. C’est une démarche complète qui naît de collaborateurs comme eux, et c’est aussi ça qui séduit. »

Changer d’échelle avec la plateforme numérique
Organiser des événements, ça plaît énormément aux quatre fondateurs de CreateRocks. Mais l’accompagnement humain a ses limites. Pour aider toutes les entreprises à se transformer en profondeur, ils ont imaginé un relais numérique. Leur plateforme permet de déployer un écosystème entrepreneurial interne à l’échelle de toute l’entreprise, pas seulement des services d’innovation. Elle offre un espace aux créateurs de projets internes. Elle permet aussi à tous les collaborateurs de proposer leurs compétences, et aux managers et directeurs d’investir une partie de leur budget dans un ou des projet(s). C’est un véritable passage à l’échelle de l’innovation dans une grande entreprise.

Ceux qui ont travaillé avec eux soulignent leur capacité incroyable à trouver les bons outils, les mots justes, pour provoquer le changement, tant chez les collaborateurs qui trouvent un terrain de jeu et d’expression, que chez les top managers, qui comprennent mieux comment repérer et mettre au service de l’entreprise ces différents talents.

« On aide aussi les gens à se former, poursuit Raphaël, à comprendre ce qui se passe dans les grandes entreprises numériques ou startups, à acquérir des soft skills beaucoup plus que des hard — pas seulement des compétences concrètes mais de nouvelles façons de travailler, plus performantes. Ce qu’on essaie de faire, c’est d’insuffler un état d’esprit pendant nos événements qui se prolonge après le retour au travail quotidien. »

Une ambition qui converge vers le même objectif : aider les grosses entreprises à trouver des nouveaux modèles, en parfaite harmonie avec leurs exigences de rentabilité, grâce aux événements ou aux méthodes numériques qu’ils continuent de développer. Les transformer, pour qu’elles redeviennent les meilleurs endroits où travailler — pas pour le salaire ou la sécurité de l’emploi, mais pour l’épanouissement qu’elles permettent grâce à la prise de risque et à la créativité.

Avec cet article, je lance une nouvelle offre pour les startups et les porteurs de projet dont je partage les valeurs : utiliser les formes journalistiques (le portrait, l’interview, le reportage…) pour les aider à communiquer autrement. Merci à CreateRocks d’avoir été pionnier, et à MaiLan, binôme magique, d’adjoindre ses dessins à mes textes.