Demain tout commence

J’ai vingt-neuf ans et demi. À mon âge, les demis sont importants. Tout autant que quand j’avais cinq ans et demi et que j’attendais l’arrivée de mes six ans avec une impatience mal dissimulée. Avoir six ans signifiait beaucoup : pouvoir faire mon entrée dans la cour des grands, ce lieu plein de mystères, de découvertes et de nouveautés. J’ai vingt-neuf ans et demi et l’impression de pouvoir faire une nouvelle fois mon entrée dans la cour des grands.

J’AI CINQ ANS ET DEMI ET QUAND JE SERAI GRANDE JE…

Quand je repense à la petite fille de cinq ans et demi que j’étais, celle qui disait « quand je serai grande je serai, je ferai, j’aurai… », bref, celle qui avait 1000 idées à la minute, je me demande ce qu’elle penserait en me voyant aujourd’hui.

Elle aimait faire du vélo à toute vitesse pour sentir le vent dans ses cheveux, aller le plus haut possible sur la balançoire pour sentir son cœur se soulever et pouvait sauter dans une piscine où elle n’avait pas pied alors qu’elle ne savait pas nager. Son insouciance était son arme fatale, celle qui lui permettait de ne douter de rien et de tout à la fois. De regarder tout ce qui se trouve autour d’elle comme si c’était la première et la dernière fois qu’elle les voyait. Bref, de regarder le monde avec des yeux d’enfants.

A côté de ça, elle s’imaginait sans doute la vie d’adulte comme quelque chose de très rangé, d’organisé avec des caps à passer et des cases à cocher à chaque étape. Un peu comme un bulletin de notes : les compétences sont acquises, on peut passer dans la classe supérieure. Prochaine étape : le mariage, les enfants, l’achat d’un appartement, le tout dans un ordre plus ou moins précis.

A cinq ans et demi, j’étais déjà, à l’école, une bonne élève qui faisait tout pour rester dans les clous et ne pas trop sortir du droit chemin. Mais j’avais aussi quelque part ce grain de folie, cet amour du risque et de l’aventure, cette curiosité qui me donnait envie d’aller voir ce qu’il se passait dans la cour d’à côté, celle des grands.

A vingt-neuf ans et demi la bonne élève n’a pas complètement disparu et m’est d’une grande utilité dans ma vie d’indépendante pour m’auto-discipliner, m’auto-fixer des règles et des objectifs (autrement dit éviter de looser en pyjama chez moi toute la journée les jours de flemme). Mais elle est tellement présente dans la vie professionnelle, elle met tellement d’ordre et de règles, elle fait tellement ce que l’on attend d’elle pour ne pas décevoir que justement, dans la vie perso, j’ai envie de l’envoyer balader. De laisser le bazar s’installer, de traverser hors des clous et de ne pas m’attacher à ce que l’on attend de moi.

Et finalement, est-ce que la petite fille de cinq ans et demi serait déçue de voir la vie que je mène aujourd’hui ? Une chose est sûre, elle avait pour moi de grandes ambitions. A cinq ans et demi, elle aurait voulu me voir rire aux éclats et pourquoi pas tirer la langue parfois, même si on lui a appris que c’est mal poli. Et tant pis si, pour ça, il faut une vie un peu plus dissolue que celle des adultes qu’on lui a montré en exemple.

Parfois je la fais venir, je la convoque et je lui vole un peu de sa légèreté, de son manque de sérieux et de son goût du risque. Je m’imagine mettre des lunettes magiques me permettant de voir la vie comme si j’avais cinq ans et demi et elle m’apparaît alors tellement plus douce, plus folle et simple à la fois.

J’AVAIS VINGT-ANS ET JE SAVAIS QUI JE SERAI QUAND JE SERAI UNE ADULTE

Il y a quelques temps, je me suis perdue sur une plage. Si, si c’est possible ! C’est d’ailleurs le genre de choses qui m’arrive souvent. Je me perds dans mes pensées et dès lors, je déconnecte complètement de ce qui se passe autour de moi. Je sortais d’une session de surf, vidée et le courant m’avait pas mal déportée. Je le savais et je me suis dirigée vers l’endroit où nous avions posé nos affaires. Mais j’ai été incapable de le retrouver. J’ai fait des allers et retours pendant près de quinze minutes. À un moment, j’ai eu l’impression d’avoir cinq ans et demi. J’avais perdu mes repères, je savais qu’on allait finir par me chercher et me trouver puisque je n’étais pas venue seule et pourtant, j’ai vraiment eu la sensation d’être perdue. Evidemment je n’ai pas paniqué. C’est ma sœur qui m’observait depuis cinq bonnes minutes déjà qui est venue me trouver. Autant dire qu’en plus de la bonne grosse honte que j’ai ressenti quand elle m’a dit « bah, tu t’étais perdue ! » j’ai vraiment eu la sensation d’être une enfant. De me revoir à cinq ans et demi, quand ce genre de mésaventures m’arrivaient quasiment constamment.

A vingt-ans, je ne pensais jamais à la petite-fille de cinq ans et demi. Je voulais à tout prix m’éloigner d’elle pour prendre mon indépendance et voler de mes propres ailes. Pourtant, la jeune femme de vingt ans était tout aussi insouciante que la petite fille, même si elle ne s’en rendait pas bien compte à ce moment-là. Elle avait alors une insouciance démesurée, incontrôlée, qui le permettait de tout faire sans se poser de questions, d’avancer tête baissée.

Je me retourne parfois vers mes vingt ans en me disant que je ne les reverrais jamais. Qu’ils sont aussi beau qu’un amoureux d’été laissé sur la plage. Un lointain souvenir qui sent bon les embruns. Une madeleine de Proust qui se réveille parfois à nous.

Et parfois, je meurs d’envie de revoir mes vingt ans. Il m’arrive de tomber sur eux par hasard, en soirée. Il m’arrive de les questionner, mes vingt ans, et de leur demander comment ils m’imaginaient à trente ans. Je ne sais pas si c’est pour me rassurer mais souvent, ils me glissent à l’oreille qu’ils sont fiers de ce que j’aspire à devenir à trente ans. Au fond d’eux, dans ce qu’ils avaient déjà d’adulte à, dans leur connaissance de moi, mes vingt ans savaient que j’en serai là, à vingt-neuf ans et demi, à me poser mille questions à la minute sur la vie. Rien ne les étonne et rien ne les déçoit.

J’AI VINGT-NEUF ANS ET DEMI ET JE ME DEMANDE À QUOI RESSEMBLE LA COUR DES GRANDS

A cinq ans et demi, alors que les vacances d’été touchaient à leur fin, je me souviens qu’elles m’avaient paru interminables. J’étais si excitée à l’idée de faire mon entrée dans la cour des grands. Je m’en faisais l’idée d’un monde fait d’aventures, de nouveautés et d’inconnu. Et déjà, à cinq ans et demi, cela avait pour moi une saveur un peu spéciale, un je ne sais quoi qui attisait beaucoup ma curiosité.

C’était presque la fin de l’été et cela marquait déjà pour moi le passage à l’âge rond. Déjà, à cinq ans et demi, je sens bien que c’est le bazar. Les sentiments s’entremêlent voire s’entrechoquent : l’excitation fait place à une pointe d’appréhension, l’appréhension se cache pour laisser place à l’excitation qui finit par reprendre le dessus. Bref, personne ne sait vraiment comment se positionner dans tout ça, et surtout pas moi.

A vingt-neuf ans et demi les choses n’ont pas vraiment changé. L’excitation et l’appréhension sont toujours là et n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord. J’ai vingt-neuf ans et demi et je ne sais pas très bien à quoi m’attendre, ni ce que l’on attend de moi concrètement.

Demain tout commence mais je ne sais pas par où commencer.

Quelque chose me dit qu’il est peut-être temps de lâcher mes précieux « demis ». Malgré leur côté rassurant, ils me retiennent et m’empêchent peut-être un peu de prendre l’âge rond à bras le corps. Mais ce qui me retient aussi, ce sont aussi ces questions existentielles qui n’ont cessé de tourner en boucle dans ma tête ces dernières années et pour lesquelles je n’ai toujours pas trouvé de réponse. La plus importante à vingt-neuf ans et demi étant « C’est quoi être adulte ? » Elle reste pour moi un mystère de la vie qui reste pour moi une énigme. Alors oui, on ne va pas se mentir, j’ai bien une petite idée mais je crois que celle que je me fais, ou plutôt celle que l’on tente de me servir, ne me satisfait pas le moins du monde. L’âge adulte ne me séduit pas assez pour avoir envie de le rencontrer. On devrait pourtant matcher lui et moi ! Nous sommes beaucoup trop proches pour pouvoir nous éviter complètement. Mais au fond, je ne veux pas de ce match, je préfère swiper à gauche et continuer à scroller tranquillement.

Je me suis sans doute un peu trop épuisée à chercher une réponse alors à la veille de 30 ans, je prends une vraie décision d’adulte : j’arrête de chercher.

Cette cour des grands, très peu pour moi. À la veille d’y faire mes premiers pas, je ne suis pas certaine de vouloir y mettre les deux pieds en même temps. Elle ne m’attire pas autant que celle de mes cinq ans et demi et si j’y vais à reculons, je risque de ralentir l’avancée des plus grands. L’avancée de ceux qui sont parvenus à faire leur entrée en grande pompe et avec brio. Je les ai observés avec une pointe d’admiration, mais sans avoir une seule fois envie de les imiter. Allez savoir pourquoi, au lieu de plonger pour les rejoindre et me laisser porter par les flots, j’ai plutôt tendance à aller à contre-courant.

ON FERA QUOI DEMAIN, QUAND TOUT COMMENCERA ?

Demain j’aurai trente ans et l’appréhension a laissé place à un sentiment plus profond : celui que tout commence. En attendant que demain soit là, je profite de mes vingt-neuf ans et demi pour renouer avec l’insouciance de mes cinq ans et demi et celle de mes vingt-ans. J’aimerai pouvoir la rattraper, cette insouciance mais depuis le bord de la route je l’observe partir en fumée. Je la regarde s’envoler doucement, incapable de la retenir complètement. Parfois je la retrouve et je la respire à plein poumons, comme pour prendre une dose d’inspiration.

Alors on fait quoi demain ?

On attend que ça passe ? On laisse filer les dix prochaines années comme on a laissé filer les précédentes.

J’ai vingt-neuf ans et demi et demain ne sera plus jamais comme avant. Demain m’amènera vers de nouvelles aventures et de nouvelles questions : est-ce qu’on a le droit de ne pas avoir envie de grandir ? De ne pas vouloir mettre son costume d’adulte ? D’arrêter la mascarade ?

Une chose est sûre, que ce soit la petite fille de cinq ans et demi ou la jeune fille de vingt-ans, elles aimeraient toutes les deux que je trouve un moyen de grandir sans devenir une adulte reloue.

J’ai trente ans et j’ai grandis dans ma vie, je suis bien dans mes baskets et je ne compte pas devenir une adulte reloue.