Des mots d’amour et d’au revoir

Il y a trois questions importantes, trois questions qui viennent avec l’aurore:

“Qu’est ce que tu ferais si je disparaissais demain?
Et qu’est ce que tu ferais si je te disais que je ne t’aime plus, que ce n’est plus possible entre nous?
Et, Dis moi, est ce que tu m’aimes?
Vraiment?”

Peut être que cela fait quatre questions. Et non pas trois — je ne sais pas.

C’est ce que tu me dis le matin avant de te lever.

Tu me les poses en gardant ta main sur la poitrine — mais ce n’est pas de la pudeur.

Je vois tes dents, leur bord transparent un peu comme des dents d’enfants.

Quel est le mot pour cela, pour cette transparence?


Mon père me disait souvent d’être honnête, d’être fidèle.

D’être vrai, il disait.

Cela fait beaucoup.

Il me disait aussi, lorsque j’étais encore insouciant et que nous nous baladions, main dans la main, sur la jetée au vieux port de Marseille :

“Il y a plusieurs manières de rencontrer quelqu’un.
Il y a plusieurs manières de regarder le soleil se lever.”

Il me disait qu’il faut prendre le soleil au petit matin comme on prend une personne, sans retoucher sa beauté, sans médire de sa lumière — même si, parfois, elle aveugle, même si, parfois, on la trouve trop absente, trop atténuée.

Plus tard, un soir où il pleurait (c’est l’une des rares fois où j’ai vu mon père prendre sa tête ente ses deux mains, amener ses paumes contre ses paupières et pleurer, pleurer, jusqu’à à ce que ses yeux deviennent rouges), il me dit de faire attention, de faire attention, surtout, et de ne pas laisser passer l’occasion de dire ce que j’ai sur le cœur, de dire ce que je ressens, même si je passe pour un moins que rien, même si je suis ridicule — car ce que l’on ressent, c’est tout ce que l’on est, cette part de nous qui n’est pas fausse, pas contrefaite.

Voilà ce qu’il pouvait me dire, les yeux embués par ses propres démons.


Associer les larmes et l’amour.

Mon père m’a donné ses larmes. Ma mère m’a donné son amour.

Elle m’a toujours dit, aussi loin que je m’en souvienne:

“Fais les choses avec amour”

Ce sera peut-être mon seul héritage.

Une phrase qui est revenue comme un sésame à des moments réguliers de ma vie.

Ma vie.

N’y a t’il rien de plus creux que de dire ma vie?

Comme si je pouvais avoir la moindre idée de ce que c’est, La Vie.

Comme si je pouvais m’approprier quelque chose que j’ignore totalement, en fait.


Un soir j’ai tourné la clé de l’appartement, je suis rentré.

Il avait plu dehors.

J’ai vu que tu n’étais pas là, qu’il n’y avait personne.

Je me suis senti stupide, je ne sais pas pourquoi.

J’aurai aimé que tu sois là.

J’aurai aimé que tu me dises que je suis trempé, que je pique.

J’aurai aimé que tu me dises que mes chaussures sont sales, qu’il faut que je les retire, vite.

J’aurai aimé que les choses soient différentes, peut-être.


Le courage.

Quel sorte de courage est ce que c’est, celui où nous décidons de nous séparer, de ne plus vivre ensemble, parce que c’est trop dur, parce qu’il y a eu trop de mesquineries, trop d’irrespect — Parce que quand on parle, plus personne n’écoute?

Aux trois questions que tu me posais le matin, je ne savais jamais trop quoi répondre, du coup j’inventais des histoires.

Cela pouvait durer longtemps.

Parfois j’inventais des pays, un prince, des trésors fabuleux (même si cela n’avait aucun rapport avec tes questions).

Parfois, aussi, les histoires étaient pleines de déserts, de caravanes et de mystères insondables.

La plupart du temps, c’était toi le trésor fabuleux, le mystère insondable.

C’était ma manière de répondre à tes questions: par le détour d’une histoire.

De temps en temps, tu me regardais, le visage serein, au creux de mon épaule. Et puis, brusquement, tu te mêlais à mes histoires, tu te mettais au milieu du lit, tu parlais avec tes mains — et les draps blancs mis en boules autour de tes hanches soudain s’animaient.

Tu m’interrompais (et souvent c’était en plein milieu de l’histoire), tu me disais:

“Tu dis n’importe quoi la”

Ou

“Non, tu ferais pas ça quand même!”

Alors je changeai mon histoire.

J’essayais de trouver quelque chose qui te fasse rire, quelque chose qui te fasse comprendre à quel point tu étais importante et précieuse pour moi.

Et tu riais.

Ou bien tu te moquais de moi — Et on riait, tous les deux.

Généralement, après le rire venait l’amour.

Nous nous levions rarement tôt, du coup.

Aux trois questions que tu me posais le matin(ou aux quatre), je ne savais pas quoi répondre, sauf à la dernière.

Pour cette question, la réponse restait inchangée, chaque matin.

Je disais simplement:

Oui
Oui
Oui

Bien qu’ils viennent du coeur, ce n’étaient que des mots, juste des mots, et j’avais la journée pour que mes mots deviennent des gestes et pour que tu viennes trouver le repos et la paix dans mes gestes.


Maintenant.

Qu’est ce que c’est la vie à deux — ou plus?

La vie partagée avec plus que nous, plus que simplement nous?

Je ne sais plus dans quel pays du sud de l’Afrique, il y a un peuple qui, un peu à la manière des inuits qui ont des dizaines de mots pour dire neige ou bien pour dire renne, utilise très exactement seize mots différents pour dire le mot courage et rendre vivantes toutes ses nuances.

C’est une tribu qui n’a pas de mot pour le mensonge. Pas de mot non plus pour parler de ce qui est faux, de ce qui fait semblant.

Je me souviens, j’avais vu ça à la télévision (il faisait nuit et j’étais seul et avachi sur mon canapé), il y avait un mot faisant partie des seize désignant le courage, qui signifie très exactement: le courage de vivre avec un autre et le risque que c’est, de montrer son cœur sans peinture ni maquillage.

C’est un mot qui commence par un a.

Akwadadea. Aknadeada. Je ne sais plus.

Est ce que donner un nom à quelque chose lui donne aussi la possibilité d’exister?

La possibilité de trouver sa place, sa juste place, parmi la création?

Tout ce que je peux dire, maintenant: l’aurore n’apporte plus de questions.

Ni une, ni deux, ni trois.

Et aussi:

Les derniers mot que tu m’as dit avant de partir, ou de me laisser partir (j'ignore qui de nous deux pris réellement l’initiative. Mais est-ce important?):

“prends soin de toi”

Et

“À bientôt”

Qui sait?

Je suis heureux de t’avoir rencontré, heureux que nos routes se soient chevauchées de la plus belle des manières qui soit.

Alors, oui, peut-être:

“À bientôt”

Avec, dans la bouche, d’autres questions, d’autres histoires, et dans les yeux, des aurores encore jamais devinées.