Grandir en Tendresse

Ce matin j’ai pleuré.

Je découpai patiemment un citron en fine tranche, sentant l’astringence de son jus mordre mes doigts et mes ongles.

J’ai sorti le pot de miel pour en prendre une cuillère et, ainsi, accompagner le citron.

C’est au moment où je l’ai ouvert que j’ai pleuré.

Du jus de citron coulait de mes mains et une odeur de fleur d’acacia et de ciste commençait à envahir mes narines.

Honnêtement, je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré — d’autant plus que les larmes se sont transformées en rire au bout de quelques instants.

Puis, sans raison, je repensa à une fille, une en particulier, une à laquelle j’avais été lié, peut être plus que d’autre.

Je me souvenais d’un moment où j’étais sur ma terrasse avec ses dalles de calcaires et ses gros cailloux et la ville face à moi.

Au dessus de moi: le soleil.

En dessous: je ne sais pas — je ne sais jamais ce qu’il y a en dessous des choses, leur fondement.

Je sautais à cloche-pied d’une dalle à l’autre.

J’étais au téléphone avec elle.

Nous parlions des vacances qui arrivaient, du pays que nous désirions découvrir, du pays que nous allions explorer.

Serait-ce l’Italie, la Russie, la Pologne, le Kazakhstan, le Chili?

Ou bien l’Inde et son monde à nul autre pareil? Ou alors le Canada, ou bien peut-être la Tunisie encore une fois? Ou l’Algérie alors?

Je me souviens que nous nous étions engueulé à un moment, je ne sais pas pourquoi.

On était peut être pas d’accord sur les mêmes choses, va savoir.

On était peut être pas d’accord sur nos besoins respectifs, sur les manières de les mêler, de les partager. Sur la façon de les traduire par une demande claire.

Peut être, tout simplement, on ne comprenait pas ce qui se passait en nous, en l’autre.

Parfois c’est difficile de savoir comment ça se passe, je veux dire: ça peut prendre du temps, vraiment (et parfois ça semble vraiment trop long, alors à quoi bon), d’être assez courageux et enthousiaste pour tenter d’explorer ce qui se passe vraiment en nous, en l’autre.

Car, à la fin, nous, l’autre, c’est la même vie, le même mystère.

Enfin, c’est ce que je me dis.


Je me souviens à un moment donné m’être dit que ce n’était pas une relation qui me grandissait, que je trouvais qu’on ne se parlait pas avec respect, en tout cas pas là, maintenant, tout de suite (et le téléphone ne facilitait pas un tel échange).

Je ne sais pas trop comment on s’en est tiré, mais on s’en est tiré.

On a même raccroché en faisant un de ces jeux d’enfants que l’on faisait si souvent au début de notre relation, avant de se dire au revoir derrière le combiné: on comptait jusqu’à dix, ou on partait de dix et on allait jusqu’à zéro, puis on raccrochait. Mais à chaque fois ça prenait une plombe, et à chaque fois c’était moi qui raccrochait.

En tout cas, on est pas allé dans tous les pays cité plus haut cette année là.

Et c’est là que j’en reviens à mes larmes.

Ente le miel et le citron, je m’étais juste dit: tiens j’aurais aimé que tu sois là, j’aurais aimé qu’on rigole à gorge déployé, sans aucune raison, j’aurai aimé que tu puisses lécher mes doigts pleins de jus puis que tu fasses une grimace étrange comme toi seule sais les faire (c’est un truc, dans ton regard).

On aurait souris de nos bêtises, de nos manières, comme de notre amour.

Et aujourd’hui, là, seul dans ma cuisine parmi les ustensiles posés ça et là sur la plaque électrique, j‘ai pensé à la tendresse — et ce n’était pas un vain mot.

Cette sensation où nous n’avons besoin de personne pour saisir notre cœur avec une infinie délicatesse. Où nous nous sentons responsable de nous et simplement de nous.

Et j’ai songé: maintenant que tu es seul, maintenant qu’elle n’est plus là pour arriver dans ton dos et mettre ses bras autour de tes hanches et poser sa bouche contre ton épaule, il y a toi, toi et seulement toi pour accueillir cette tendresse là, te dire oui je suis digne de cela, digne d’aimer, digne d’être aimé.

Et surtout: digne de m’aimer tendrement, même sans personne pour venir poser ses mains sur mon torse.


Le passé: finalement, cette année là nous ne sommes pas partis – c’est à dire oui, en fait, on est quand même partis mais pas en Inde, pas en Italie et pas dans le désert.

On est sorti de chez nous on a pris des sacs pas trop grands, de quoi tenir quelques temps (on avait pas peur d’être sales) et on a remonté notre rue et on a tourné: vers nous même, vers un peu de simplicité, de tendresse. Ensemble. Juste un instant.

Cette année là, on a parcouru la France à pied.

La lumière était belle, partout.

C’était bien.


Maintenant, c’est de cela dont je me souviens avec force.

Maintenant, je sais la naissance de mes larmes.

Maintenant, je reconnais le rire, entre chaque sanglot

.