“Il est temps de repenser notre manière de travailler !”

Sauf que le burnout, lui, n’attend pas l’arrivée d’un Chief Happiness Officer.

Quatorze ans après l’attaque du World Trade Center, le 11 septembre 2014, je suis tombée malade du burnout. Il y a tout juste un an de cela, je venais parler de ce syndrome, ici-même à MiXiT, accompagnée de mon ancien collègue et dorénavant compère de conférences, Goulven Champenois (vidéo disponible en ligne). J’avais mobilisé une quantité immense d’énergie pour participer au dîner organisé pour les orateurs le mercredi soir, trop d’énergie pour me permettre de récupérer en une nuit et être prête pour le premier jour de conférences le lendemain. Même après plus de 6 mois d’arrêt maladie, j’étais encore clairement inapte à supporter plusieurs heures d’efforts de discussion avec des gens que je ne connaissais pas ou peu. C’est dire comme le burnout vous entraîne bas dans vos ressources physiques et émotionnelles.


Et s’il n’était qu’un symptôme ? un signal envoyé par une société malade qui ne veut plus occuper de “bullshit jobs” ?

“Le burnout est encore trop souvent vécu comme un drame de l’insuffisance individuelle, alors qu’il relève d’une pathologie sociale, sinon même de civilisation.”
Marie Pezé, psychologue, docteure en psychologie et fondatrice de Souffrance et Travail (source)

  • Marie Andersen, “La manipulation ordinaire — Reconnaître les relations toxiques pour s’en protéger” : ce livre nous aide à reconnaître ce qui n’est pas de l’ordre d’une relation saine et à nous en protéger. Il fut une clé indispensable dans ma progression en m’aidant à reconnaître que certains membres de mon entourage professionnel et personnel n’étaient absolument pas bienveillants envers moi, alors que j’étais incapable de le percevoir. Il m’aide encore au quotidien.
  • Samuel Michalon, Baptiste Mylondo, Lilian Robin, “Non au temps plein subi !” : ce “plaidoyer pour un droit au temps libéré” traite du temps que nous passons au travail, à nous adapter et adapter nos rythmes de vies à ce dernier. Ne pas travailler n’est pas envisageable aujourd’hui, les gens qui souhaitent faire autre chose de leur temps, ne serait-ce que se reposer d’une activité trop intense, sont vivement critiqués. Les trois écrivains proposent une nouvelle vision sur l’activité humaine et sur notre rapport au temps.
  • Danièle Linhart, “La comédie humaine du travail — De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale” : cet ouvrage capital dans mon parcours de recherche est proposé par la sociologue et chercheuse au CNRS Danièle Linhart, qui s’intéresse à la question du travail depuis plus de 30 ans. Incroyablement abordable et captivant, ce livre déstabilise notre vision du management et de la manière dont nous envisageons l’organisation du travail aujourd’hui. C’est grâce à lui si j’ai pu faire avancer ma réflexion sur le burnout.

« Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent pas échapper. Le conditionnement des individus les pousse non seulement à être heureux de leur sort et de la caste à laquelle ils appartiennent, mais les détermine à penser qu’une situation autre est inenvisageable. »
-Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

Les quelques générations avant la nôtre qui ont connu le plein emploi sont celles qui réagissent de manière la plus épidermique aux rêves des jeunes gens d’aujourd’hui.“Quoi ? Entrepreneur ? Actrice de théatre ? Écrivain public ? À TEMPS PARTIEL ? Ne rêve pas enfin, joue la carte de la sécurité et vise plutôt un CDI. Pense à ta retraite. Et sans CDI, tu n’achèteras jamais de maison.” Combien de salarié-es dans des structures grandes ou petites restent en poste ou enchaînent les contrats sans jamais s’arrêter, en rêvant toute leur vie d’un chemin professionnel différent ? Combien trouvent enfin la force de tout envoyer balader à 55 ans, pour devenir restauratrice ou antiquaire ? Le poids du CDI, l’injonction à travailler à plein temps et à faire de notre travail non seulement la seule source de revenus, mais aussi la seule source de plaisir, d’émancipation et de progression dans nos vies a des effets terribles sur notre épanouissement personnel. Au bout de quelques semaines d’arrêt maladie, alors que j’étais encore prise d’angoisses terribles et que l’idée même de reprendre mon travail me faisait fondre en larmes, mes parents me firent part de leur inquiétude : « tu ne vas quand même pas rester sans travailler ??? »

  • 66% des activités non rémunérées sont occupées par des personnes à la retraite.
  • De l’activité humaine rémunérée, nous attendons qu’elle couvre 80% de nos besoins financiers.
  • Dans les 15 prochaines années, c’est entre 15 et 45% des emplois salariés qui vont disparaître face à la robotisation.

“The most common way people give up their power is by thinking they don’t have any.” — “Comment faire pour que les gens abandonnent leur pouvoir ? Faites-leur croire qu’ils n’en ont pas.” — Alice Walker

“Don’t empower, emancipate!”

L’holacratie est un principe d’organisation dite libérée (dont fut entre autres tiré un système (framework), Holacracy). La hiérarchie pyramidale par strates, principe le plus répandu dans nos organisations, ne résout qu’une complexité relativement limitée. Dès qu’un problème complexe apparaît, elle apporte de l’inertie et fait perdre du temps et des ressources à cause d’incessants allers-retours dans une structure inflexible. L’holacratie relâche les carcans de la pyramide en nous incitant à faire confiance à toute personne dans l’organisation : quiconque peut prendre des décisions sans être labellisé « chef-fe », il suffit qu’il ou elle ait consulté les experts sur le sujet et les gens sur qui la décision finale aura un impact. C’est tout. Et surtout, sans chercher le consensus classique, où tout le monde fait des concessions pour que chacun-e soit “satisfait”, mais où la solution est finalement inadaptée au problème que l’on cherchait à résoudre.

Travailler autour d’un objectif & remettre nos valeurs en avant :

Au long du burnout, j’ai mené un travail personnel très profond, jusqu’à me poser la question de mes valeurs intrinsèques, à remonter petit à petit jusqu’à mon objectif et mes décisions du quotidien, pour faire tendre mon existence vers cet objectif. Si vous souhaitez en savoir plus sur ce processus, vous pouvez en voir la première phase de définition d’un objectif personnel dans “Designer, où vas-tu ?” chez IxDA Lyon, puis son évolution et ses applications dans « Se réinventer et être soi à l’ère du numérique » à Blend Web Mix 2016.

Redonner goût au travail :

Pierre-Yves Gomez nous propose une définition du travail et comment y (re)donner goût. Il faut pouvoir :

  • participer à la définition de ce qui doit être fait, et comment cela doit être fait,
  • obtenir de la reconnaissance pour le travail accompli, y trouver une utilité sociale, de l’estime de soi,
  • pouvoir s’approprier le sens / l’objectif global de l’entreprise et du sens du poste qui contribue au sens global (un aspect totalement éliminé par le taylorisme !),
  • trouver suffisamment de place pour prendre des initiatives et rester entrepreneur de soi,
  • avoir le sentiment de s’engager dans un projet collectif,
  • obtenir une rémunération décente et pouvoir entretenir un équilibre de vie émotionnel et physique.

Accepter et anticiper les mutations,

en créant des organisations suffisamment souples pour s’adapter aux nouvelles technologies (et pas l’inverse !), en créant des postes adaptés au plus grand nombre, en prenant en compte la diversité des individus et de leur potentiel de contribution.

Autres modes de pensée :

Et si on ne rémunérait plus les personnes en fonction de leur travail, mais simplement parce qu’elles font partie de la société ? Essayons d’envisager le travail autrement, pas juste comme le paramètre social et économique ultime. J’ai souvent des discussions avec mon entourage, dont certains membres sont continuellement effarés quand je leur parle de revenu de base. « Mais tu ne vas pas payer les gens à rien faire !! »

Vous avez besoin de temps pour vous :

Le cerveau DOIT s’aérer. Le corps DOIT se reposer. Vous avez besoin de (et DROIT à du) temps. Restez entrepreneur-euse de vous même. Prenez rendez-vous avec vous-même de temps en temps, une ou deux fois par an, et posez-vous des questions essentielles :

  • Est-ce que je trouve dans mon activité toute la stimulation dont j’ai besoin ?
  • Où ai-je envie d’aller personnellement et professionnellement ?
  • Mon poste et mon tracé de carrière actuel contribuent-ils toujours à m’y mener ?

Agir :

On ne peut pas tous et toutes se permettre de refuser une offre d’emploi discriminante. Mais certains et certaines d’entre disposent d’un privilège, celui de ne pas être précaire, de ne pas avoir à accepter les conditions de subordination impropres pour livrer des repas à vélo. Utilisons notre parole plus libre, notre situation meilleure que nos pairs pour faire passer un message clair à ceux qui veulent employer des personnes : n’achetons pas les produits et les services d’organisations irrespectueuses des humains. Refusons de travailler pour des clients à l’éthique douteuse. Refusons les emplois aux conditions honteuses, dénonçons les entreprises qui tournent sur les stagiaires non payés et les traitent comme des salariés, ayons le courage de mettre fin à un entretien d’embauche quand on nous demande si on compte faire des enfants ou pas. Formons les jeunes femmes qui vont entrer dans le monde du travail à les refuser, elles-aussi.

Agir pour soi :

Changer le monde, ça commence déjà par changer le plus petit monde : le nôtre. Celui qui existe dans notre corps et notre esprit, au sein de notre microbiome. Puis nous pourrons nous atteler à inspirer notre entourage, notre entreprise, notre ville… pour voir toujours plus grand. Je vous invite à entamer dès aujourd’hui un travail personnel sur la définition de vos valeurs et de votre raison d’être. Ce n’est pas toujours un travail confortable, il demande de se dévoiler à soi, de faire face à ses problèmes et à ses inconforts et de prendre conscience de son privilège ou de sa vulnérabilité. Mais tout ce qui en ressortira sera positif, promis juré. Si vous souhaitez parler de cette démarche, je serai ravie de vous aider à mettre le pied à l’étrier ! Je le propose d’ailleurs aux entreprises via des ateliers de définition des valeurs, de la raison d’être et des objectifs, pour poser les bases solides d’une culture d’entreprise.


“What if we stop trying to force the future into existence? What if instead we simply dance with what wants to emerge? — Frédéric Laloux, Reinventing Organizations (crédit photo)

Et si on arrêtait de tout le temps projeter sur le futur ? Et si, à la place, on essayait simplement de danser avec ce qui émerge naturellement ?

Merci à Goulven Champenois, élu World’s Best Sparring Partner.
Fonte :
Crystal Sky par Sam Parrett
El Empleo, Opus Bou

L’armée des 12 signes” du burnout
La communauté « Burnout : rallumons la flamme »
Guide d’évaluation d’épuisement professionnel
holacracy.org
Pierre-Yves Gomez :
son blog, « Le travail invisible », « L’intelligence du travail »
Les conseillers du salarié
Association Souffrance & Travail à Lyon : 04 72 60 86 14

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Stories that matter. Emotion first and foremost.

Marie-Cécile Godwin Paccard

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UX Designer, facilitator, speaker. Let's talk about inclusive design, society, ethics, collapse and burnout - author on @guerirleburnout @commonfutures #FR #EN

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