Il n’est jamais trop tard pour se rapprocher de son père

Samuel B. Rozenbaum
Apr 11 · 5 min read

DDes chaussettes épaisses remontées, un pyjama court. Adélaïde est enrhumée alors elle se promène sans bouger du canapé. Depuis le réveil, elle a déjà visité trois fois le monde, l’ordinateur posé sur les genoux. Par terre, un terril de mouchoirs blancs usagés, et à sa droite, un plateau pour la tasse de thé encore fumante d’où lui provient une odeur de jasmin dont elle ne peut se délecter. À travers la fenêtre, si elle le souhaite, elle peut observer le printemps qui s’installe. Sans se lever, apercevoir les églantiers.

Au détour d’un clic, elle découvre une récente session live de Babx. Elle presse délicatement l’ordinateur de son doigt, active la lecture, et piquée telle une héroïne de conte de fées, tombe sous le sortilège. D’abord d’une note de musique unique, répétée, insistante, inébranlable, puis d’un motif grave et mystérieux. Les premiers mots éclosent pour la bouleverser.

❝ Omaya s’endort sous les mandariniers.❞

Ce n’est pas flou, c’est touffu. Dans sa tête, mille et une lianes se cramponnent à l’ostinato hypnotique du piano. Par les paroles simples et singulières, mots égrainés dans une quasi-nonchalance, des idées espèrent sortir de l’ombre.

Adélaïde ne saisit pas ce qui la remue autant en dedans. Le montage des visions mentales se condense. Sa respiration aussi devient haletante. Souvenirs et images imaginaires se mêlent à la vidéo, s’entrechoquent. Des boucles aléatoires défilent devant ses yeux. Elle ne sait plus différencier les sources de ces plans cadrés serrés. Une main sur un piano, un vélo ; un abat-jour, une larme qui coule sur une joue ; une bouche ensanglantée, une larme alarmée ; puis un linceul, une basse blanche ; puis un canapé, des verres à terre, cassés ; une oasis en plein désert, un jardin minuscule mais vert. Une platine. Un vinyle qui tourne sur cette platine. Et un saxophone baryton. Écran noir dans sa tête. Respiration gênante au cœur de cette accumulation débordante. Mais respiration de trop courte durée. Des flashs. Des flashs. Une discothèque à Orlando, les locaux de Charlie Hebdo, un hôtel au Mali, la promenade des Anglais de nuit, le Bataclan, une porte de sortie. Au secours. C’en est trop. L’univers entier est concentré dans cette mélodie.

Le ventre retourné, elle écoute la chanson une fois de plus, et une fois encore. Et encore et encore. Elle voudrait y voir plus clair, remonter aux racines de tous ces plans en vrac, comprendre son spleen divisé en split screen. Elle pleure. Elle pleure sur le canapé. Sa vue est si troublée qu’elle en a l’ouïe déformée. Adélaïde a l’impression que la voix de Babx est trafiquée malgré la captation presque nue. Quelques micros, un piano, des mots ; une basse, une batterie, et le souffle d’Archie Shepp. Archie Shepp. Ce souffle apaisant, ce saxophone rassurant, réparateur, calmant. Ces notes qui prennent dans les bras, qui consolent, qui disent ça ira, tu verras. Adélaïde ferme les yeux.


Elle a onze ans de nouveau, peut-être douze. Il est tard mais elle épie son père depuis l’escalier qui surplombe le salon. Plus tôt dans la journée, il a appris que son frère s’était suicidé. Il n’a pas réagit, il n’a pas su ou pas voulu devant les enfants. Alors comme d’habitude, il est allé ranger son vélo au garage, calmement, puis s’est assis à table pour le diner familial. Après, il est allé saluer son gazon, petit jardin d’Eden minuscule, aire de repos futile et nécessaire au beau milieu de la ville. Et maintenant qu’il est seul, maintenant qu’il fait nuit dehors, maintenant que sa lampe préférée l’éclaire, solitaire au salon, maintenant que la pièce est habillée des motifs de l’abat-jour qu’il adore, le chef de famille pose un disque sur la platine et pleure. Il se laisse-aller assisté par les notes d’Archie Shepp, soutenu par ce souffle clément, envoûtant, compatissant. La jeune Adélaïde, toujours plantée là-haut, observatrice silencieuse du désespoir paternel, ne sait comment réagir. Elle n’a jamais vu pleurer son père.


❝ Chez moi il y avait beaucoup de non-dits. Il ne nous manquait que la parole pour être heureux.❞

Nous sommes en deux mille dix-huit. À cinq mille kilomètres de notre France commune et avec le Saint-Laurent pour second confident, Adélaïde cesse de parler. Elle sait maintenant qu’elle a été piquée double avec Omaya, qu’il est temps qu’elle s’abandonne aux émotions qu’on lui a appris à étouffer. C’est pour ça qu’elle chantera désormais. Elle comprend que ce n’était pas seulement les sanglots d’une génération qu’elle laissait s’exprimer à chaque écoute, l’an dernier, pas seulement le deuil d’une liberté assassinée qu’elle a porté. Derrière, il y avait aussi des larmes ancestrales, ces larmes cachées mais indispensables que son père a laissées sortir, lui aussi, autrefois. Les mêmes larmes nées du même souffle vital d’un musicien primordial.

Écoutez Omaya PART. III de Babx, avec Archie SheppEntrevue réalisée à Petite Vallée, à l'été 2018.
Pour en savoir + :
Adélys, Babx, Petite Vallée
Texte & photos :
Samuel R.

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