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L’éducation nationale contre l’autonomie et la créativité ?

Réflexion sur l‘absence de projet national quant à la formation et la stimulation de l’imagination, faculté fondamentale pour penser et créer.

Depuis mon arrivée dans l’Education Nationale, au lycée, je suis frappée par l’absence quasi-totale de prise d’initiative de la part des élèves. Le travail doit être préparé, donné à eux sous une forme digeste. La créativité est absente. En philosophie, nous apprenons à argumenter. Lors d’une dissertation sur la responsabilité, 90% des élèves d’une classe de S retranscrit le cours sous sa même forme, parfois en changeant le mot «conscience » par « responsabilité », avec exactement le même plan, les mêmes formules, mêmes tournures de phrases. Le plus effrayant est qu’ils ne comprennent pas quand alors je leur rends une mauvaise note. Ils me disent: « mais j’avais appris tout mon cours! ».

En classe de Terminale, la grande majorité des élèves ne savent pas penser, du moins autrement que via le constat d’opinions. Ils ne savent pas argumenter, imaginer une situation, des interlocuteurs qui se critiquent, s’opposent, vérifient les fondements d’une affirmation, prouver et justifier, supposer et interroger. Ils savent retranscrire le cours. Ils ne savent même pas adapter le cours à un sujet différent mais ressemblant. Alors je ne sais plus quoi faire. Je continue, je leur montre exactement comment faire. Ils sont avides de « méthode ». Ils pensent que la méthode sera la clef de leur réussite. Pourquoi? Parce que la méthode est un rail à partir duquel ils pensent pouvoir combler le manque de réflexion. Ils pensent que la méthode les fera penser. Ils ne pensent pas une seule fois à lire un livre de philosophie en entier, ni même un roman. Le cancer de l’école, du lycée, est la passivité extrêmes des adolescents, à l’heure où ils pourraient et devraient être réactifs et actifs, stimulés et créatifs.

Le lycée ne laisse aucune voie libre à l’autonomie. Les élèves entrent en cours avec leurs portables allumés, parfois même avec leurs écouteurs, s’assoient à leurs tables, me regardent, écrivent quand je prononce les mots « notez », et puis repartent. Je me demande parfois ce qu’ils voient: une femme s’agiter devant eux, écrivant des schémas au tableau, des mots, posant des questions de manière insistante, soufflant puis se reprenant. Je ne sais pas si mon cours a un sens pour eux. Or c’est important car j’enseigne la philosophie. C’est une matière qui doit éveiller les consciences. Mais elle ne peut pas faire de miracles. Si les consciences ne sont pas éveillées depuis l’enfance, alors en quelques mois nous ne pourrons rien faire. 
Pourquoi la philosophie n’est-elle enseignée qu’en Terminale? 
Pourquoi les matières comme l’Histoire, la SES, le Français, ne demandent pas une invention totale, une argumentation qui ne soit pas du par coeur mais une innovation? C’est drôle d’entendre parler d’innovation, de créativité partout autour de nous dans l’actualité, mais de ne la voir nulle part à l’école. Le cas exceptionnel est le TPE. C’est la seule entreprise autonome menée à l’école. Elle dure une année. L’année suivante l’autonomie est encore abandonnée. La philosophie est la seule matière qui ne demande pas de par coeur et surtout qui interdit le par coeur. Cela m’a étonné. Je pensais que l’Histoire et la SES demandaient elles aussi une dissertation qui est totalement inventée par l’élève. Or apparemment, comme les élèves et les professeurs concernés me disent, il suffit d’apprendre le plan et de le « recracher ». C’est ce qui explique alors les différences de notes d’un très bon élève qui aura 16 partout et 9 en philosophie. Au lieu de continuer, pourquoi ne nous posons-nous pas de question sur cette manière d’éduquer? L’éducation ne doit-elle pas former des esprits? L’a-t-on abandonner pour former des exécutants? Comment donner aux élèves le goût de l’innovation s’ils ne pensent pas par eux-mêmes? Comment ces élèves vont-ils réussir dans la vie active s’ils n’ont aucune autonomie? Comment notre société progressera démocratiquement si les individus se réfugient dans la facilité ?

J’ai très souvent des réflexions d’élèves telles que « ah mais il faut écrire…. » « ah mais il faut faire des phrases ». L’écrit n’est plus maîtrisé. L’effort fait peur. La mise en forme et le déploiement de la pensée fait peur ou rebute. Beaucoup préfèrent parler, mais même l’oral est laborieux lorsqu’il s’agit d’apporter de véritables arguments et non de simples opinions générales sur un sujet. Or cette capacité à raisonner activement et de manière autonome est ce qui qualifie une personne humaine. C’est ce que Arendt dans son rapport sur “Eichmann à Jérusalem” pose comme la condition de l’humanité, et ce qui, précisément, manque à ce responsable nazi. Or cela peut engendrer comme on l’a vu, des crimes atroces. La pensée n’est pas qu’un exercice de style et de rhétorique mais la condition de juger ce qui est bien et mal, vrai et faux. Penser par opinions et par rapport à des autorités toutes faites est dangereux. Hannah Arendt montre qu’Eichmann ne parlait que par clichés, lieux communs, qui ne sont que des moyens de se protéger contre la réalité complexe et ambigue du monde. Il ne pensait que par Hitler, autorité suprême, incarnation du bien et du vrai. C’est un exemple dramatique, mais je pense qu’il doit nous instruire sur la manière dont la pensée, au sens du jugement réfléchi, doit être transmise aux adolescents. J’ai par exemple des élèves qui, dans une dissertation, construisent leur plan de cette manière: I/ Selon Freud, II/ Selon Sartre, III/ Selon Kant. Ils pensent par autorité, références. Comment ces élèves feront-ils la différence dans un discours entre un argument fondé sur l’autorité d’une personne et un véritable argument rationnel, bien-fondé? Il va là d’un enjeu primordial pour nos sociétés démocratiques. Je ne comprends pas que l’on ne mesure pas l’urgence, surtout dans le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron, qui insiste tellement sur l’innovation et l’autonomie. La question qu’il devrait se poser est : comment former des élèves créatifs, novateurs? L’innovation commence là. Elle ne peut pas se faire par le biais d’adolescents, et d’adultes à qui on ne demande pas plus que d’apprendre des cours.

La mémoire est certes importante mais apprendre un cours est accessible à la totalité des élèves car cela ne nécessite pas véritablement d’intelligence humaine. Un robot a la capacité de fournir beaucoup plus d’informations. Aujourd’hui nous n’avons pas besoin de personnes avec une mémoire immense, puisque l’information devient de plus en plus facilement accessible. Nous avons besoin au contraire, et d’autant plus aujourd’hui, de personnes sachant trier, analyser, comprendre et interroger les informations. 
Retranscrire un cours ne permet pas de penser, d’analyser, de comprendre les enjeux, de poser les questions adéquates, d’être pertinent. Or ce sont ces qualités qui sont demandées en entreprise dans des postes autres que ceux d’exécutant. L’école se montre condescendante et aveugle aux besoins de chacun lorsqu’il ne propose pas de formation pour stimuler l’imagination, la créativité, l’argumentation, la rationalité dans le discours, la compréhension de l’implicite. C’est cela qui sera apprécié dans la vie, c’est cela qui différenciera les élèves venant d’un bon lycée, souvent plutôt en centre-ville, des élèves d’un lycée de campagne ou de banlieue plus défavorisés.

C’est donc la capacité à critiquer, qui repose sur l’imagination, qu’il faut stimuler, former, enrichir. L’imagination est le fondement de la création de nouvelles idées, de la capacité à argumenter et interpréter, bref à aller au-delà du simple constat de fait . C’est ce que les élèves ont le plus de mal à faire. C’est là où le travail est le plus nécessaire.

Hannah Arendt a montré que l’imagination est la faculté qui seule rend possible la capacité à se mettre à la place d’autrui, et ainsi d’avoir conscience du mal, de la souffrance d’autrui. L’imagination est une faculté majoritairement laissée de côté au lycée, mais c’est elle qui permet d’argumenter, de dialoguer, de comprendre les valeurs des autres, de les comparer avec les siennes, et ainsi de pouvoir juger du vrai et du faux, de créer de nouveaux systèmes, de trouver de nouveaux problèmes et de nouvelles solutions, de gérer de nouvelles situations. Ne pas stimuler l’imagination est ainsi bien plus dramatique qu’on ne le pense. Ranger les arts et la philosophie au rang secondaire implique une méconnaissance du cerveau humain.