Photo: Evan Kirby

La Fleur du 17 Mai

(English version here)

C’est fragile, l’amour. Réfléchissez-y une seconde. Tout le monde a, au moins une fois dans sa vie, eu en tête cette image d’une fleur sur le point de se faire écraser sous la botte de la colère, de l’argent, de la lutte des classes, de la guerre, du populisme, de la dictature, de la maladie, de la mort.

Mais cette fragilité, ce n’est pas juste une image quand vous êtes gay. J’ai plus de 90% de chances que vous soyez hétéro, alors je m’explique :

Envisageriez-vous de planifier votre mariage en fonction de la date des élections présidentielles ?

Envisageriez-vous de vous faire passer pour frères ou soeurs en passant la frontière d’un pays hostile (et quand vous êtes gay, ça fait un paquet de pays) ?

Envisageriez-vous de rédiger un testament en béton, au cas où quelque chose vous arriverait à vous ou à votre moitié avant le jour prévu de votre mariage ?

Quand je regarde ma femme, eh bien, voilà, c’est ma femme, bien sûr. Mais c’est aussi une femme qui vit dans un monde patriarcal, c’est une lesbienne qui vit dans un monde homophobe. La fleur, c’est elle.

Personne ne s’attend à quoi que ce soit de notre part. Nous sommes en-dessous des attentes de la société — et quelque part, nous en sommes aussi libérées. Mes collègues ne s’attendent pas vraiment à ce que je tombe enceinte. Ils savent que je le peux (nous sommes en 2017 et en Europe, après tout). Mais ils ne s’attendent tout de même pas à ce que je prenne un congé maternité. Si ce jour vient, ils se diront probablement : “Ah dis donc. On ne s’y attendait pas, à celle-là.”

Alors chaque jour, j’honore notre amour. Je nous honore. Enfin j’essaie. Je profite de ce que nous avons, tant que nous l’avons.

Nous nous sommes mariées un 17 mai. Le 17 mai, c’est la Journée Mondiale de Lutte contre l’Homophobie et la Transphobie. Les gens nous le font souvent remarquer, avec un sourire. Mais nous ne l’avons pas fait exprès. Nous avons eu le choix entre le 17 mai et le 4 octobre. C’était les deux seuls jours de disponibles pour le lieu que nous voulions louer. C’est vrai que c’était un peu à la dernière minute. Pourtant, nous avions été très organisées et nous avions bien réservé un lieu, puis encore un autre, dans les mois qui avaient précédé. Nous étions censées nous marier en juillet. Mais finalement, les deux autres lieux nous avaient renvoyé nos chèques et nos réservations par la Poste, parce qu’ils refusaient tous les deux “de louer un lieu pour le mariage d’un couple homosexuel”, comme ils nous avaient dit. Il faut dire que le mariage pour les gays, c’était une loi encore récente à l’époque. J’imagine qu’ils avaient besoin d’un peu plus de temps pour s’y faire.

Alors nous avons choisi le 17 mai. Nous nous sommes dit que nous avions plus de chances d’avoir du soleil en mai qu’en octobre.

Ce 17 mai, on parle beaucoup de PMA dans les journaux. Tenter de s’engager dans une PMA en 2017 en France, pour nous, ça nécessiterait des calculs d’expertes. Quand devrions-nous commencer ? Combien d’essais devrions-nous faire avant les élections présidentielles ? Deux candidats voulaient empêcher ma femme d’adopter mon enfant si je tombais enceinte (plus précisément, ils voulaient annuler le droit d’adopter qui est inclus avec le droit de se marier, mais seulement pour les couples gays). L’un des candidats voulait carrément annuler notre mariage. Les gens nous disaient qu’il ne pouvait pas faire ça. Moi, je savais pas trop. Je me souvenais de la Prop 8 en Californie. Et si ce candidat essayait de faire mieux que la Prop 8, et de faire un truc rétroactif ?

Au final, c’est un candidat en faveur de “la PMA pour toutes” qui a gagné. Mais il ne l’a pas mis dans son programme de l’année, et le Premier Ministre qu’il vient de choisir avait signé une tribune très énervée quand “la PMA pour toutes” avait été discutée.

Enfin bref, pour faire une PMA en France en 2017, nous aurions dû tout planifier en fonction des élections. Et pendant que moi j’aurais suivi le traitement lourd que suppose une série d’essais de PMA, ma femme aurait dû faire plein d’heures supplémentaires, pour payer les milliers d’euros de chaque essai dans un autre pays européen, et puis aussi pour payer d’éventuels frais d’avocat après la naissance de l’enfant en France — mieux vaut prévenir que guérir, comme on dit.

Et puis il nous aurait fallu trouver des médecins courageux. En France, fournir une aide médicale à une femme célibataire ou gay pour qu’elle tombe enceinte, c’est s’exposer à 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende. Ca inclut la simple prescription d’une prise de sang hormonale, ou d’une écho visant à déterminer si vous allez ovuler. Ca inclut aussi tout examen visant à déterminer si vous êtes fertile ou stérile. Si vous êtes une femme célibataire ou gay en France, c’est illégal de vous aider à en avoir le coeur net.
Alors ma femme, nos médecins et moi, nous aurions dû faire très attention. Nous aurions dû mentir à la pharmacie, et aussi au laboratoire dans les moments où nous serions aller faire mes prises de sang. Enfin, où je serais aller faire mes prises de sang : il n’aurait pas fallu qu’ils se rendent compte que nous sommes deux femmes.

On entend tout le monde dire que nous sommes maîtres de notre propre destin. Je vois ça partout sur le net : de belles épingles Pinterest, des statuts Facebook colorés et d’élégants tweets sur Twitter. On y lit que “chacun écrit sa propre histoire”.

En fait, ça dépend si vous êtes hétéro ou gay.

A l’heure où j’écris ces lignes, si vous êtes hétéro, c’est vous qui écrivez mon histoire. Si vous êtes hétéro, vous avez plus de votes que moi.

Ils disent tous que faire un bébé quand vous êtes gay, c’est un problème moins urgent et moins important que les problèmes économiques globaux, comme le chômage, le terrorisme et le réchauffement climatique. Mais c’est sûr que quand vous êtes gay, fonder une famille, c’est urgent et important parfois. Chaque essai fait à l’étranger est un problème économique global pour votre foyer, et bien souvent, vous ne pouvez pas.

Bon, je suis désolée si ce texte a un peu cassé l’ambiance. Allez, on sourit ! Ca ne sert à rien de ruminer le futur, n’est-ce pas ? Il n’y a pas grand chose à y faire.

​Je ne sais pas si le chômage, le terrorisme et le réchauffement climatique seront terminés d’ici là, pour qu’on puisse peut-être faire un bébé, mais cette année en août, je me suis dit que j’emmènerais ma femme quelque part. Elle adore camper. Elle adore ça quand on randonne toutes les deux, toutes seules, un matin tout froid. La Finlande. Pourquoi pas la Finlande.

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Autrice de voyage, Blogueuse.
Visit my blog @
http://carriespeaking.com