La justesse d’une plume

Je suis assis avec un ami, chez lui.

On est sur son toit. On rigole sans raison ou, mettons, des raisons sans grande importance.

On se dit que la ville est belle vue d’ici.

On se dit aussi que si on avait plus d’argent on achèterait tout cet immeuble, là-bas. Ou on raserait ce bâtiment, là, juste celui-ci.

Parce qu’on aime pas cette architecture.

On se dit des choses comme ça.

Il fait soleil, ce qui est inhabituel en cette saison où le vent et la pluie règnent en maîtres jaloux sur les éléments.

A un moment donné, silence.

Mon ami baille, fort, puis se gratte le dos.

Puis il se tourne soudainement vers moi et me dit alors:

Nous faisons du mieux que nous pouvons.
S’il y a bien une phrase que je n’ai jamais compris, c’est celle là.
Genre: ça veut dire quoi?
Et puis, tu vois, récemment, alors que j’avais toujours pris en grippe mes parents ou n’importe qui de vieux, ou en tout cas, de plus vieux que moi, me disant cette phrase que je voyais comme le summum de la résignation, et bien, récemment, je crois avoir compris ce que tous ils voulaient dire par là.
Mais du coup, ce que j’ai compris, moi, c’est pas du tout que nous faisons du mieux que nous pouvons.
Ou que l’ordre cosmique ou les voies de Dieu sont impénétrables et mystérieuses et qu’on fait avec.
Il y a un peu de ça, mais c’est pas vraiment le fond de cette phrase à mon sens.
L’autre jour j’ai vu une phrase, c’était sur un mur, comme un graffiti, où il était question des méchants, qui eux aussi faisaient du mieux qu’ils pouvaient.
Ou des méchants qui eux aussi avaient besoin d’être aimés.
C’était pas la tournure exacte mais ça donnait quelque chose comme ça — dans mes souvenirs en tout cas.
Et puis je me suis dit là, devant le mur avec ses grosses pierres fendues et le graffiti tout poussiéreux: eh, mais c’est moi le méchant. Moi. Toi. Nous.
Et que nous sommes les méchants tant qu’on ne comprend pas qu’on fait du mieux que l’on peut, c’est-à-dire déjà avec les moyens du bord et aussi avec la conscience que nos choix sont simplement l’écho d’une situation, d’un moment précis et pas d’un autre.
Un moment qui n’est plus le présent et qui s’enfuit déjà en détalant dans notre passé. Un moment qui n’est déjà plus, donc.
Oui, bon je sais, rien d’extraordinaire dit comme ça.
Mais ça m’a fait relativiser plein de trucs — des trucs qui prenaient et qui prennent toujours une importance colossale dans ma tête: ma famille, ma place de frère cadet, le ressentiment que j’éprouve à l’égard de mon père biologique…
Mon ami avait été adopté. Et lorsque il avait réussi à trouver la trace de son père, c’était pour apprendre que celui-ci s’était suicidé il y a des années de cela.
…et tout un tas de trucs de mon adolescence, du moment où je suis vraiment tombé amoureux de quelqu’un, du moment où on s’est séparé avec perte et fracas … De tous les moments où je n’ai pas su quoi faire et où je me sentais irrémédiablement perdu. Et en colère.
Et, je sais pas si tu vois ce que je veux dire mais j’ai eu l’impression de mourir dans cette rue.
C’est ce qui a dû se passer tu me diras.
Et puis, d’un seul coup, je me suis senti léger, léger. Si léger.
J’ai même dit merci au mur et au graffiti.
C’est dire.
Quand tu parles à un mur, c’est que t’es rendu loin, non?
Et puis j’ai marché longtemps, après ça.
En marmonnant dans ma barbe des trucs, des mots de pardon envers moi, envers mon père, envers mes deux sœurs, envers tellement de monde qu’à la fin c’était comme un grand cirque dans mon corps et qu’à chaque voix qui venait et qui parlait et qui me disait je suis là, je suis là, regarde moi j’existe, et bien je disais pardon, pardon, pardon.
Je savais même pas pourquoi je disais pardon.
Sérieux.
À la fin je me suis dit que tout cela n’avait pas de sens.
Et puis, plus rien.
Et puis encore:
L’ordre des choses.
Voila ce que nous sommes.
C’est ce que je me suis dit et après je suis rentré chez moi.

Honnêtement, si à chaque fois que j’avais fais une connerie dans ma vie j’avais reçu une brique, aujourd’hui j’aurai de quoi construire un village.
Franchement.
Tous ces moment d’inconfort, ces moment de: putain mais pourquoi à la fin, hein?
Pourquoi je dis ça, pourquoi je fais ça, c’est pas du tout comme ça que j’avais imaginé le truc…
Et après je me sens con.
Après, je me sens vide, con et injuste avec moi-même. Et encore plus avec le monde, avec les autres.
Du genre, je suis vraiment passé à côté de quelque chose, à côté de ce que je voulais dire, à côté de ce que je voulais qu’on écoute, qu’on comprenne.
Et je dis ça, tu vois, la semaine dernière je me suis embrouillé avec une de mes ex pour un truc qui n’a aucun sens. je lui ai fais une remarque, elle a fait celle qui comprend pas.
Moi je voulais juste qu’on fasse la paix, à la base.
Mais non, tout ce que j’ai réussi à faire c’est envenimer la situation, dire des choses blessantes que je ne pensais pas, ou en tout cas pas plus d’une ou deux secondes. Et du coup je l’ai blessé.
Et je n’en ai pas envie.
On ne vit plus ensemble, ni rien.
En même temps, c’est une personne que j’aime vraiment, une personne que j’ai envie de traiter avec égard. Une personne dont je suis heureux de me dire: elle existe. Elle est là. je ne sais pas où elle est, je ne sais pas ce qu’elle fait, mais elle est là. Elle respire. elle vit. Et le monde en est plus beau.
En fait, il me faudrait un pote avec un bâton à côté de moi perpétuellement et qui, dès que je vais dire une connerie, lèverait le bâton et me taperait avec. Pour pas que je dise de conneries du coup.
Ouais. Bon.
Non, t’as raison: chelou comme idée.
Et puis non, surtout, je me suis juste dit que tout ça, en fait, c’est simplement le préliminaire à l’amour.
Tout ça, tous ces moment où j’oscille entre “trop bon, trop con” et où j’ai la sensation de me faire arnaquer, de pas me respecter moi-même et aussi les moments de “merde, je suis encore allé trop loin”. Bref, tous ces moment où de toute façon tout ce qui ressort c’est plutôt mais pourquoi j’ai fait ça, tous ces moment où on aimerait se dire que non, c’est vraiment pas nous, c’est genre le fantôme en nous, le fantôme de l’injustice et de la douleur en nous qui fait cela, qui est responsable de tout cela.
Mais la réalité, c’est que c’est nous.
La réalité, c’est qu’il n’y a pas de fantôme.
La réalité, c’est que nous sommes multiples et incertains et que nous avons au moins mille voix pour chaque jour et chaque instant.
La réalité, c’est que pour chacun de ces instants est donné une occasion à peine déguisée de nous dire que nous nous aimons comme ça. Oui, juste comme ça. Et que c’est ok.
Les adversaires et les ennemis, t’as pas besoin d’aller les chercher bien loin: le pire et le meilleur il est toujours à côté de ton cœur, là, juste là.
Regarde.
Écoute.
Et je crois aussi que tous ces moments sont l’occasion de nous aimer, de nous dire: ah oui, c’est marrant d’être aussi con quand même, d’être aussi minable ou peu importe l’adjectif que tu veux mettre, celui qui te correspond le mieux, c’est marrant parce que le fond de tout de truc, c’est que je m’aime, c’est que je t’aime, c’est qu’il n’y a rien d’autre que l’amour.
Tout le reste du temps, on fait semblant.
Enfin, en tout cas, moi je fais semblant.
À chaque fois que je m’en veux, tu vois, je me dis juste: ah tiens. Bon, d’accord.
Est-ce que je peux m’aimer, me respecter même quand je suis aussi injuste avec moi et, du coup, avec les autres?
Et surtout, je me demande: bon comment faire du coup, maintenant, avec ça dans les bras?
Et j’essaie des nouvelles manières d’être, des nouvelles façon de m’aimer, même quand vraiment je crois ne pas le mériter.
De toute façon, quand je crois ne pas le mériter, à chaque fois, mais à chaque fois hein, sans exception, je m’aperçois que c’est n’importe quoi ce truc de mérite. Je m’aperçois que je me raconte des histoires. Et que je ne suis pas honnête avec moi-même. Et que tout cela n’a rien avoir avec le mérite. En fait. Absolument rien à voir. Et que tout ce que je fais, tout ce pour quoi je me blâme n’est pas plus lourd qu’une plume.
Oui.
Voilà.
Pffiiiuuuuu…
Beaucoup de paroles.
Et maintenant, des actes.

On a laissé cette plume symbolique, fine et délicate, s’envoler, sans bruit, dans le vent hivernal.

Et bientôt, dans les airs, portée par notre regard, plus de différence entre cette plume, les nuages et le ciel.


La peinture est de Phil Guston. Le titre est Return.