Samuel B. Rozenbaum
Apr 15 · 4 min read

IlIl e vent dans les feuilles, il voit le sentier de glaise qui mène à la falaise, là où elle s’est assise, certainement, un jour, calme, face à la mer, calme elle aussi. Il sait que pour certains c’est déjà la mer, c’est grand, c’est bleu, on ne distingue pas la rive d’en face. Il y a ici une saveur d’infini où l’on puise la force de continuer. D’autres y voient un fleuve, chemin pour l'ailleurs qu’ils espèrent meilleur, une route à emprunter pour le départ prochain. Peu leur importe la largeur qui dépasse les normes, peu leur importe la salinité pareille aux océans.

Il entend le vent et sait qu’avant de devenir son arrière-grand-mère, Rolande a été la mère d’une fille-mère. Il entend la rumeur, les esclandres et les messes basses des villageois qui ne comprennent pas. Un bébé sans père légitime ça a toujours été envoyé en adoption. La Révolution tranquille est inimaginable au début des années cinquante, alors la seule chose que lui peut imaginer, c’est Rolande qui fait fi des traditions risibles. Il voit en noir et blanc les regards de travers des bien-pensants, les gros plans oppressants sur les sourcils froncés des fidèles du clergé. Sans cette femme forte, entêtée, prête à douter de l’ordre des choses, lui, Marc-Antoine, n’existerait pas.


Automne deux mille seize. Une guitare solitaire et acoustique accompagne une voix aussi chétive qu’envoûtante. Marc-Antoine est allongé dans son lit, comme tous les soirs. Et ce soir encore, le casque sur les oreilles, il écoute Je redeviens le vent. En pensée, il voit une nouvelle fois le sentier de glaise qui mène à la falaise, là où Rolande s’est assise autrefois, assurément, face à la mer. Dans sa chambre muette, on pourrait croire que rien ne parle de ce jeune homme d’un quart de siècle. Ni la table de chevet minimaliste ni la commode basique. Idem pour les cadres absents des murs.

Pourtant, il faudra mieux observer, il faudra voir la chaise berçante en bois, à côté de la fenêtre. Celle qu’il chérit, celle sur laquelle il s’amusait petit, celle qu’il escaladait pour rejoindre cette arrière-grand-mère, parfois en quête d’une histoire, parfois dans l’espoir d’un câlin. Entre eux, c’est évident, c’est au-delà du lien du sang. Depuis qu’il est enfant, il redoute le moment qui s’en vient, ce moment où elle devra tout quitter, le moment de bascule. Impossible pour lui d’accepter une vie sans celle qui joue le rôle d’ancre, sans son attache au monde. Je redeviens le vent devient son médicament d’avant, sa chanson remède pour se préparer, le gilet de sauvetage auquel on s'accroche face à l’inéluctable qu'on voit venir dans le creux de la vague.

Et demain déjà, ce sera novembre. La lumière sera partout trop vive. Dehors, la neige prendra la teinte des murs aseptisés trop éclairés par les néons. Il ira avec elle à l’hôpital, accompagner celle qui l’a accompagné dans tous les moments de sa vie. Une fois encore, c’est elle qui le rassurera, qui lui dira que tout va bien, que tout ira bien. À chaque tic d’une horloge trop insistante, il luttera contre ses flashbacks pour essayer d’accueillir dans l’instant ces derniers instants ensemble. Il acceptera que la mort s’éloigne de la laideur ; au revoir pudeur, adieu barrières. Tout devient dicible lorsque c’est la dernière fois. Il pourra lui tenir la main sans retenue, jusqu’au dernier souffle, et dans un souffle nouveau, commencer à cicatriser. La mort est belle.

❝ J’ai quitté mes amours, j’ai quitté mes amis, sans nous désunir. J’ai quitté mon parcours, j’ai quitté aujourd’hui, je deviens souvenir. Je redeviens le vent. ❞


C'est maintenant deux mille dix-huit. Marc-Antoine est assis face à moi et aux falaises. Dans son dos, le Saint-Laurent, fleuve mastodonte, la salinité pareille aux océans.

❝ Tu sais, je n’avais jamais parlé de son départ.❞

Il accepte désormais les caresses des courants d’air chaud provenant de la mer et des générations qui l’ont précédé. Il me décrit les violons, la batterie et le piano qui emportent sa chanson médicinale vers un final instrumental riche et cérémonial. “ Ce passage-là est extraordinaire ” me dit-il.

Ça y est. Celle qui fut pour lui un remède est devenue un puits d’accalmie. La lumière sera. La lumière saura. Lui aussi va pouvoir à son tour écrire la suite de sa vie.

Écoutez Je redeviens le vent de Martin Léon.Entrevue réalisée à Petite Vallée, à l'été 2018.
Pour en savoir + :
Marc-Antoine, Martin Léon, Petite Vallée
Texte & photos :
Samuel R.

Scribe

Stories that matter. Emotion first and foremost.

Samuel B. Rozenbaum

Written by

Si ma croissance est terminée, pourquoi mon front continue-t-il de grandir ? ● Explorateur de mots, de notes, et d'images.

Scribe

Scribe

Stories that matter. Emotion first and foremost.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade