La place des enfants dans l’espace urbain

Quelques réflexions sur l’aménagement des parcs et aires de jeux, entre Paris et San Francisco

Une de mes grandes surprises en arrivant aux États-Unis a été la ségrégation très claire des enfants et des adultes dans l’espace public : les mineur.e.s ne sont pas autorisé.e.s dans le café LGBT du coin de ma rue, le terrain de basket d’à côté de chez moi est interdit aux plus de 18 ans, les adultes sans enfants ne peuvent pas accéder au rayon “albums illustrés” de la bibliothèque, ni aux aires de jeux. Ce type de ségrégation existe bien entendu aussi en France : on ne rentre pas dans les écoles ou dans les crèches comme dans des moulins, on se prend parfois des regards de travers quand on va sur les balançoires, et la galerie pour enfants du Centre George Pompidou n’est pas accessible sans enfants (et c’est franchement injuste). Cette ségrégation s’exerce différemment, en plus d’être moins flagrante, puisque j’en ai l’habitude.

Il y a bien sûr des dynamiques locales différentes. Il faudrait d’abord signaler que San Francisco est une “ville sans enfants”. Pour un certain nombre de raisons, les gens préfèrent avoir des chiens (j’évoquerai le sujet du matériel de puériculture pour chiens, et des boutiques de friandises qui leur sont réservées un autre jour). Les États-Unis peut-être décrite, probablement plus que la France, comme une “société du risque,” et l’inquiétude semble particulièrement forte concernant ce qui pourrait arriver à leurs enfants, en dehors de la maison (voir sur cette question la littérature sur la perception des crimes/de la pédophilie). Ce qui est factuellement injustifié, puisque la majeure partie des violences subies par les enfants leur sont infligées par leurs famille (ce qui ne veut pas dire que les très jeunes filles ne subissent pas un harcèlement sexuel dans l’espace public, ou que ce harcèlement n’est pas grave). Sur ce dernier point, notons que c’est également vrai pour la France, et qu’il y est estimé que deux enfants meurent à cause de la maltraitance familiale tous les jours.

Si Paris échappe quelque peu à cette dynamique de désertion des enfants, il y a un clair mouvement vers l’extra-muros lors de l’arrivée du deuxième enfant. Entre les deux villes, on note de grandes différences dans les politiques de l’enfance. Par exemple, l’accueil en crèche et maternelle semble être vue d’un très mauvais œil aux États-Unis—un San Franciscain rencontré la semaine dernière qualifie ces politiques de “kidnapping légal par l’état,” rien que ça.

Quel rapport avec les aménagements urbains, me demanderez-vous ?

SF’s parks and recreation

San Francisco est légèrement plus grande que Paris (121,4 km2 vs 105,40 km2), et a une densité de population moindre (6 658.9 vs 21 067 hab./km2). Les données sont de Wikipédia, et la densité de population de San Francisco a probablement augmenté récemment, mais les ordres de grandeur sont assez clairs. Elle a notablement une beaucoup plus grande proportion d’espaces verts, voulu pour favoriser la santé publique et amener les parcs nationaux aux urbains à la fin du XIXe siècle (pas de références sur internet, mais je l’ai lu chez une asso dédiée au développement urbain). Le Golden Gate Park ne fait pas moins de 412 ha (parc de la Villette : 55 ha). Il y a un vrai bout de forêt dans la ville, des petits parcs et des “community gardens” un peu partout. Les parcs sont donc, logiquement, en moyenne bien moins densément occupés que les parcs parisiens (et souvent ouverts toute la nuit, mais je précise surtout pour dire que c’est génial et qu’on devrait faire pareil). Mon impression étant par ailleurs qu’ils sont souvent aménagés moins strictement qu’en France.

Enfants et restriction d’accès

Maintenant que j’ai planté le décor, revenons en à nos moutons. En passant par Paris, j’ai emmené deux enfants de 2 et 6 ans (plus géniaux chaque fois que je les babysitte, big up à leurs parents bienveillants) au Jardin des Plantes, plus précisément le Jardin Botanique. Théoriquement, aucun espace n’y est interdit aux enfants. Et comme il faisait très chaud, et qu’on est tous un peu des enfants, on a joué avec les jets d’eaux tournants. Il s’agissait de s’en approcher, d’attendre qu’ils tournent, puis d’essayer de les éviter, tout en restant dans les allées. On a par exemple joué avec les jets d’eaux du jardin alpin (et discuté de l’adaptation des plantes au climat, à l’altitude, à la composition et l’inclinaison des sols au passage). Et puis une salariée du parc est venue nous signifier qu’en fait, les enfants n’y étaient pas les bienvenus. Sous un prétexte fallacieux d’abord (“l’eau n’est pas potable, c’est dangereux,” alors que tout le principe était d’éviter les jets d’eaux), puis plus clairement : “c’est un jardin botanique, ce n’est pas pour les enfants.” Parce que les enfants, ça fait du bruit, et ça apprend du monde différemment des adultes, notamment au travers de leurs expériences sensori-motrices. Notons que dans tous les autres jardins botaniques en plein air que j’ai visité, des enfants criaient et couraient, y compris à San Francisco… et s’arrêtaient de temps en temps pour regarder une plante de plus près et poser des questions.

Bref, après ça, cette personne nous a aussi fortement conseillé d’aller à l’aire de jeux pour enfants “plus adaptée.” Une aire de jeux toute petite, qu’on a eu bien du mal à trouver sur la carte.

Cette aire de jeux avec 5 petites installations, parcourue par des nuages de poussière parce que la ménagerie juste derrière était en plein nettoyage. Un peu plus tard, pendant une course dans une allée, un autre employé est intervenu pour préciser que cela ne se faisait pas, et qu’une chute dans les gravillons pouvait être grave. Avant de recommander de retourner à l’aire de jeux… ou à la ménagerie (8€ l’entrée). Cet exemple est un bel exemple de la manière dont les enfants sont exclus de certains espaces publics et restreints à d’autres : pas d’interdiction claire, mais des attitudes et des règlements les excluant de facto, auxquels s’ajoutent le fait que les espaces dans lesquels ils sont effectivement bienvenus sont bien plus restreints que ceux réservés aux adultes (les 10 ans et moins, représentent ~13% de la population — l’espace qui leur est réservé dans les parties accessibles à tous.tes de ce parc semble quelque peu sous-estimé).

Espace, pouvoir, et droits des enfants

On pourrait se dire qu’il s’agit simplement de la politique du Jardin Botanique, et que cela se justifie parce qu’il s’agit aussi d’un lieu de travail pour les botanistes. Mais comme on l’a vu, cette interdiction de facto semble très spécifique à ce jardin botanique parisien, alors qu’ils sont tous des lieux de travail. On pourrait aussi penser qu’il s’agit d’une bienveillance visant à préserver la santé des enfants — bien que chercher à éliminer le risque de s’égratigner les genous en tombant lors d’une course me semble assez extrême. Cela étant dit, c’est un excellent exemple de l’articulation des dynamiques urbaines et des dynamiques de pouvoir entre enfants et adultes.

Comme le montre Ariès, la construction de l’enfant comme “autre,” avec des besoins spécifiques est assez récente [1]. Ces besoins spécifiques incluent désormais des lieux spécifiques protégés (par ex., les aires de jeux. Dans lesquelles d’autres relations de pouvoir se jouent). C’est ainsi qu’on parle de “spatial agency” (agentivité spatiale) des enfants (Hackett, Seymour & Procter, 2015). Cette agentivité spatiale est en fait très réduite : en contexte urbain, l’arrivée des voitures personnelles a privé les enfants de l’accès à la rue, et les lieux qui leurs sont dédiés sont “éclatés” un peu partout dans la ville (Christensen and O’Brien, 2003). Lieux entre lesquels il leur est difficile de naviguer seuls. En contexte plus rural, la situation est différente, la possibilité d’accéder librement à des lieux extérieurs restant souvent déterminée par l’âge et le genre (Sanders, 2004).

Parce qu’on estime que les enfants sont considérés comme plus à leur place dans certains lieux réservés et sécurisés, on a tendance à condamner leur(s) utilisation(s) du reste de l’espace public, qui ne rentre(nt) pas dans les schémas prévus (Hackett et al., Holloway & Valentine, 2004). Et notamment le bruit et le mouvement qu’ils peuvent faire. Qui plus est, cela les condamne globalement à rester à l’intérieur (ce qui est plutôt contradictoire avec les messages encourageant à plus d’activités physiques), où les enfants développent d’autres formes de socialisation, et renforce l’importance de l’accès à internet (je connais mal cette littérature, mais c’est un argument de danah boyd — dans tous les cas, internet leur ouvre d’autres espaces, comme ces camps de vacances en ligne).

On voit donc des différences dans la régulation de l’accès à l’espace public, entre Paris et San Francisco. A San Francisco, les lieux formellement interdits aux adultes semblent plus fréquents, provoquant une concentration d’un nombre (par ailleurs assez faible) d’enfants dans des lieux donnés. A Paris, ces interdictions sont moins claires, mais la cohabitation n’est pas encouragée. Le fait que si peu d’espaces verts soient disponibles expliquent probablement une partie des obstacles à la cohabitation adultes-enfants (Paris ayant peu de parcs, et étant une ville particulièrement bruyante, il est difficile d’y trouver un endroit tranquille). Dans les deux cas, ces dynamiques s’inscrivent dans une logique de maîtrise des “risques” encourus par les enfants, et dans une limitation forte de leur accès à l’espace urbain, notamment dûe aux inquiétudes autour des risques causés par les modes de transports urbains (pour les accidents de voiture, c’est un risque très réel — pour la peur des méchants adultes en impers dans les bus, beaucoup moins). La question de fond est donc bien plus large que le fait que dans certains parcs, les enfants ne sont pas les bienvenus. La question de fond, c’est l’inclusivité des espaces urbains, le manque de représentation politique des enfants dans les instances de décision, et puis aussi le fait qu’on pourrait peut-être essayer d’arrêter de les voir comme une gêne, et apprendre à interagir un peu plus avec eux , dans des modalités qui leur conviennent— je suis sûre que ça aiderait plein de parents, en plus.

[1] Notons que le texte d’Ariès, bien que fondateur, peut être abondamment critiqué. En déclarant qu’à cause de la mortalité infantile, il n’y avait pas ou très peu de liens affectifs entre parents et enfants, il impose une lecture contemporaine des sentiments probablement très éloignée de la réalité. Cela étant dit, il démontre avec beaucoup de justesse comment les enfants sont devenus objets d’affection alors qu’ils étaient précédemment avant tout des ressources économiques et contribuaient financièrement à la famille. Qui plus est, la situation a changé depuis la rédaction du livre, et les enfants sont désormais souvent présentés comme des investissements pour le futur, dont on attend des retours affectifs et sociaux, mais aussi économiques. J’en profite pour recommander chaudement la série Master of None, qui traite de certains de ces sujets très justement.

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