La postérité, laisse-la à Mick Jagger

Ce matin, en me rasant, j’ai demandé : « Miroir, miroir, dis-moi qui est celui qui réussit le plus sa vie ? ». Il m’a répondu « C’est le voisin». Je ne l’ai pas mal pris, j’accepte. Je l’ai brisé, j’en ai pris pour sept années de chkoumoune.

Dans cette société qui nous exhorte à ne pas rater notre vie, je suis bon élève. Je picore un peu de richesse, de notoriété afin de tutoyer le bonheur. Et surtout, je passe ma vie à me comparer, la voie royale pour entrer dans la compétition et avoir une chance de gagner. Attention, pas à n’importe qui! J’ai un certain standing, je vise le haut du panier : L’imagination de Steve Jobs, l’ascension de Macron, l’argent de Bernard Arnaud, le verbe de Yann Moix, le courage d’Aung San Suu Kyi, j’veux me mouvoir like Jagger avec le cul de Kim Kardashian. Oublie le dernier point, vieux fantasme.

La vie, telle qu’ils me la vendent, est un building. L’ascenseur social en ligne de mire. Dans un sens, pas dans l’autre. Le dernier étage est suffisamment dur à atteindre pour que je ne puisse me détourner de ma quête. Dans cette boîte, j’appuie avec frénésie sur les boutons pourvu qu’ils me fassent grimper, pendant que d’autres bâillonnent la porte afin de conserver leur dû. Il y a ceux du bas, dont on ne connait pas le visage, et ceux d’en haut. C’est noir ou blanc. C’est terne ou clinquant. C’est visible ou invisible.

La société aime à élever certaines personnes au rang d’exemple afin de nourrir l’espérance de la masse. Elle te fournit un kit prêt à l’emploi pour réussir ta vie. Chacun rentre dans le jeu, tombe dans le traquenard. Jusqu’à se persuader que le mimétisme est roi. C’est ainsi et pas autrement. “Tiens, identifie-toi, envie-les, fais comme eux!”. Sans l’être. Il paraît que le bonheur est dans le clone. Là-haut, tout en haut.

Sans répit, jour et nuit, je sniffe mon rail de réseaux sociaux. Je me connecte au monde avec Facebook : « Fais attention garçon, en ce moments, ta vie est moins excitante que tes potes. Tu es à deux doigts d’être une merde. » Ce dont ils ne tiennent pas compte, c’est que leurs projets ne sont pas les miens. Leurs envies et besoins non plus. Ils font comme tout le monde, comme moi, ils montrent ce qu’ils jugent digne d’être divulgué ; suffisamment bien mis en scène pour engranger du capital social. Et lorsqu’ils sortent du cadre, quand le décor se démonte et que le quotidien reprend son cours, il reste quoi ? Une réalité friable bien moins bandante que d’apparence.

On me le martèle : la réussite se travaille. Je n’aurais rien sans effort dans ce monde du « Toujours plus ». La richesse, la pseudo-célébrité dans mon quartier, le prix de « l’employé le plus dévoué du semestre », la médaille du frigo le plus rempli sont mes Leitmotiv. J’ai la nue-propriété de ma vie, mais ils en sont usufruitiers. Quelque part, en leur laissant les clés, Je me déresponsabilise. On a vite fait de chuter dans la facilité. C’est pratique de leur faire confiance, ils guident mes désirs. A trop y croire, cela devient ma réalité, je finis par tout déléguer. Il faut du courage pour s’extirper de cet assistanat et aller se confronter à son essentiel.

« Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort. » (Fort Boyard…)

Un matin je me réveille cloué au lit. Je suis un spectateur devant son écran. Merde, je n’étais pas censé avoir le premier rôle ? J’ai tout pour être bien et la seule chose dont j’ai conscience, c’est le vide autour de toi. Je me suis caché, j’ai fait abstraction de mon Moi indivisible. Je m’acharne à laisser une trace. Je fais ce que je peux, la barre est haute. Je m’épuise. Je crois quoi, que la terre, alors même qu’elle trime pour survivre, me gardera en souvenir ? Que l’Histoire va encombrer sa mémoire ? Non. La norme a pris le dessus sur mon désir profond. Je le paye. Le temps me fuit et je ne peux rejouer le passé. L’irréel se superpose au réel. Je me perds. C’est con, je ne suis pas éternel.

Tout ce que je suis, ce que j’ai, ce que je fais disparaîtra. Tout a une fin. Je suis l’heureux possesseur d’une vie que l’on m’a prêtée. « Félicitations ! Ça fait quoi ? » C’est chouette, j’ai fini par m’y attacher. C’est le risque. Sauf que je dois la rendre, sans savoir quand. La mort, certains la voient venir, d’autres non. Je nais, je meurs, c’était le deal. Dès le départ. J’ai beau serrer mon chapelet je ne tromperai pas le Tout-puissant.

Pourquoi a-t-on peur de mourir ? En elle-même, elle ne m’effraie pas. C’est ce qu’elle signifie, ce qu’il y a après. L’inconnu. Est-ce que tout s’arrête ? Est-ce que tout recommence ? Je ne sais pas. Je ne sais rien. Le rien m’angoisse. Alors même qu’il nous reste tant d’aventures. Si tu savais. Elle nous prend par surprise et nous efface toute perspective. Je suis comme sous assistance respiratoire. Si je débranche, tout s’arrête. N’importe où. Même maintenant. Souffle. Respire. J’suis toujours là ? C’est quand même bon. Souvenons-nous, nous ne faisons que passer. Puisque c’est ainsi, que rien ne dure et que nous finirons tous à poil, ne jouons pas la vie d’un autre.

« Il leur restera rien de nous, pas plus que d’eux,
 J’en mettrais bien ma main à couper ou au feu,
 Alors souris. » (Raphael)

On veut me faire tout consommer, tout acheter, tout vendre, même mon rein. Chaque chose à son prix. En même temps, on est bien incapable d’évaluer le coût de mes ressentis. C’est trop immatériel. Pourtant si réel. Tant mieux. Ils ne me l’enlèveront pas. Ils ne me voleront pas ce big bang. Sauf à grandes bouchées de psychotropes, mais ça, ça me regarde. Ma perception de la vie m’appartient. A moi et à moi seul. J’ai encore ce Droit dans ce putain de monde.

Je crois que j’ai une bonne nouvelle, à tout moment, on peut renverser l’ordre établi et l’assumer.

La vie est une traversée. Prends ton sac et arpente-la. Elle est cette succession de petites choses qui comptent. Elles t’apporteront du bon et du moins bon. Elles te changeront. Tu n’es pas obligé de mener des révolutions pour être heureux, tu n’as pas besoin de tout détruire. Regarde, touche, sens, écoute, goûte. Cela semble basique. Ça l’est. C’est humain. Ce n’est pas pour autant futile. C’est gorgé d’énergie. Ne va pas sur Mars pour trouver la vie. La destination n’est pas le plus important. Au bout, personne ne gagne, personne ne perd. Malgré les déséquilibres, nous sommes égaux devant ce fait. L’argent, la célébrité, ne m’apportent pas l’apaisement sur un plateau télé.

Il faut savoir prendre ce que le voyage nous donne. Extirpons-nous des relations de façade. Dix personnes peuvent nous noyer de solitude. Parfois, une seule suffit à nous maintenir à flot. Soyons réceptifs aux rencontres qui nous construisent, elles sont ce qui compte le plus. Engageons-nous à être empathique, à comprendre l’autre, à échanger. Attisons les relations, elles deviendront notre bouclier de protection. Ce n’est pas facile, ce n’est pas tout lisse. C’est tendre et violent. C’est déraisonné, désordonné. Mais elles ont cet avantage de durer jusqu’à la fin en passant par des chemins imprévisibles.

L’Homme est un animal social. Seul, il fabrique un bonheur singulier. En meute, il bâtit un bonheur partagé.

Trouve ton sens. Du sens à ton travail, du sens à tes journées. Personne ne peut le chercher mieux que toi. Il est une façon d’être fidèle à toi-même. Il est de ta responsabilité de vivre selon ce qui t’anime et non selon ce que certains attendent de toi. S’il le faut, désobéis ! Vivre en accord avec ce feu en toi t’amènera à plus d’amour. Plus de passion. Plus de paix intérieure. Tout cela se construit au jour le jour. Cela commence maintenant. Déleste-toi de la postérité.

Le bonheur aime l’effort, il se provoque. Plus que tout, il faut l’autoriser. Mais ne l’attend pas, il ne prévient pas. Un jour, Il te tombe dessus sans crier gare. Il irrigue tes joies, tes souvenirs, tes expériences. A partir de quand a-t-on conscience de nager en plein bonheur ? Au bout de combien de temps oublie-t-on son goût ? Il est une catin, tu as beau te retrouver entre ses cuisses, la jouissance n’est pas acquise. Si tu ne l’alimentes pas, il se tire. Sans prévenir. Et tu te retrouves comme un con à te frotter à chaque instant susceptible de te la faire raidir.

Je crois que l’essentiel est dans l’instant. Tu te dis que c’est niais. Moi je crois que c’est vrai. Au fond, tu le sais. On a tous besoin de trouver des raisons d’exister dans le présent pour accepter demain. Les chemins, on ne sait pas où ils nous mènent. Ils sont cet amas de ronces et de cailloux qui nous écorchent. Ça fait mal, c’est comme ça. Les plaies se referment et on s’en remet. Parce qu’on n’est pas ce ceux qui s’abattent, mais de ceux qui cognent et qui se relèvent. Notre tête est un big bang d’espérance qui nous offre les perspectives pour avancer. Vivre c’est s’aventurer. Tenter tout ce qu’il y a à tenter. On ne peut pas se défiler. La vie emmitoufle les peureux, met en lumière les courageux. Et du courage il en faut pour traverser le brouillard. On a qu’à se dire qu’au bout, il y a une éclaircie. Il y a toujours une éclaircie pour les téméraires.

A la fin, je te demanderai « Tu te souviens ? ». Tu te souviens comme t’avais faim ? Faim de rencontres, d’être imprudent, de découvrir. Tu as tout donné. Pour toi. Pour eux. Pour elle. Pour tout ça. La vie n’est pas neutre, aimer ce n’est pas anodin. Et bon sang, que tu as aimé ! Tu ne t’es pas dérobé. En regardant dans le rétroviseur on verra tous ces rêves réalisés et tous ces moments qui nous ont pris aux tripes. C’est peut-être cela notre postérité, avoir maintenu l’idée que le plus beau des souvenirs est le présent. Sur l’étagère du jugement dernier, ce ne sont pas le succès et la reconnaissance qui comptent. Ce sont les émotions les plus simples, les plus profondes. On pleurera d’avoir tout dévoré, de s’être tué de vivre. On chialera de bonheur. Approche-toi, enlace-moi. Souviens-toi comme ce fut bon.

Alors, tu la joues cette partition? On ne te demande pas d’être Schuman ou Mozart. Bat la mesure, trouve ton rythme. C’est toi le chef d’orchestre. Chaque son complète le précédent et s’ouvre au suivant. L’important n’est pas tant la succession de toutes ces notes qui forment une vie, que toute cette vie que tu mets dans chaque note. Temps forts, temps faibles, le tout s’accorde et monte. Il monte crescendo pour qu’un jour tu crèves au firmament de ton œuvre.