Photo: Julian Bialowas via Unsplash

La Rando des Mots

English version here.

Le français est connu pour son vocabulaire gastronomique unique. Le néerlandais a conquis le monde avec son lexique nautique. L’anglais épate la galerie par sa capacité constante à combiner des mots pour en créer de nouveaux.

Parfois, certains mots d’une langue finissent par porter un sens si spécifique que très peu d’autres langues parviennent à lui trouver un parfait équivalent. Mais bien souvent, le fait de devenir “intraduisible” est justement le signe qu’un mot a littéralement randonné d’une langue à l’autre… Je vous propose de suivre la piste de 7 de ces mots en français.

Empaquetez toutes vos affaires dans votre “barda”.

Barda désigne un sac à dos lourd et encombrant, typiquement celui que vous épaulez pour une longue randonnée de plusieurs jours. Il s’agit en fait d’un terme militaire du XIXème siècle, que nous avons emprunté à l’arabe berdâa, qui signifie “bât” (sac accroché à une selle).

Cherchez le “dépaysement” !

Dépaysement désigne le sentiment de perte d’habitude, l’impression de différence que l’on ressent lorsque l’on arrive dans un lieu très différent de notre lieu d’origine.

Dépaysement est difficilement traduisible, voire intraduisible dans les autres langues. Par exemple, c’est un mot très différent du homesickness de l’anglais, puisqu’il n’implique aucune nostalgie ou autre sentiment négatif. Le dépaysement est même quelque chose que vous recherchez lorsque vous partez en voyage, n’est-ce pas ?

“Crapahutez”.

Crapahuter signifie “randonner longuement sur un terrain difficile”. C’est à l’origine un terme d’argot militaire qui a fini sa route dans le langage courant. Il vient du mot crapaud — mais, plutôt que de renvoyer à l’animal, il renvoie à un dispositif de gymnastique qui vous donnait l’air d’un crapaud tandis que vous vous exerciez dessus.

C’est l’heure d’un casse-croûte “gourmand” !

Quelqu’un de gourmand aime les mets fins, en général composés d’ingrédients très riches ou sucrés. Il les mange en quantités raisonnables, harmonieuses et appropriées.

Ce mot français est dérivé du mot gourmet, emprunté aujourd’hui dans de nombreuses langues, notamment en anglais. Gourmet est apparu en français au XIVème siècle… lorsque nous l’avons emprunté à l’anglais grom (aujourd’hui groom) qui à l’époque désignait un valet chargé du service du vin.

Profitez de cette pause pour “flâner”

Flâner signifie “se balader tranquillement, sans but, la tête dans les nuages”. Il ne porte pas le sens de perte de repères que l’on trouve souvent dans ses équivalents étrangers, notamment dans l’anglais wander.

Mais contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, flâner n’est pas un mot typiquement français : nous l’avons emprunté au XIXème siècle au normand, qui l’a lui-même hérité du vieux-norrois (scandinave) flana “s’atteler à une tâche de façon insouciante, sans faire attention”.

Faites une joli “trouvaille” en chemin

Trouvaille désigne une découverte inattendue, qui a éveillé votre intérêt ou vous a ravi par son originalité. Il se réfère à un objet (comme ce chouette chapeau abandonné que vous avez trouvé dans un arbre) ou à un lieu (comme ce super spot secret, parfait pour un bivouac).

Trouvaille est en fait un mot très poétique. Il est évidemment dérivé du verbe français trouver, lui-même dérivé du latin vulgaire tropare “trouver les mots pour composer un poème”… ce qui était précisément le boulot des trouvères et des troubadours.

Montez votre “bivouac” pour la nuit

Beaucoup de langues connaissent ce mot, et notamment l’anglais, qui nous l’a emprunté. Il désigne un campement temporaire, typiquement celui que l’on monte pour une nuit pendant une rando de plusieurs jours.

Ce mot est en fait plus à sa place en anglais qu’en français, puisque nous l’avons emprunté au XVIIème siècle au suisse allemand : biiwacht désignait les renforts envoyés à une garnison. Après son léger changement de sens et de forme, le mot a re-crapahuté du français vers les autres langues d’Europe (notamment l’anglais) pendant les guerres napoléoniennes du XIXème siècle.

Conclusion

Les mots n’appartiennent à personne. Ils sont nomades, changeants, facétieux et inconstants. S’offusquer de leur emprunt, de leur reformulation, de leur réassignation, vouloir en figer l’orthographe et le sens, que ce soit pour des raisons politiques, identitaires ou simplement chauvines, est le pire affront que nous puissions leur faire. Laissez-les donc voyager, et partez avec eux !

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Autrice de voyage, Blogueuse.
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