La saveur des commencements

Sans aucune force et avec une grande facilité: c’est ainsi qu’elle était entrée dans ma vie.

Il y a six ans — sept peut-être.

Et maintenant on était dans la forêt, à la lisière de la ville.

Cela faisait quelques temps qu’on ne s’était pas vu et j’avais oublié à quel point elle était belle, comme ça, sans maquillage ni fioriture.

Elle avait gratté la terre à ses pieds et faisait des boules avec les morceaux marrons qui venaient tâcher sa peau de marques bienvenues.

Des marques noires et profondes, comme une entaille faite avec du néant.

Elle appelait les oiseaux, cueillait une fleur — ou plutôt, non: elle s’accroupissait, tenait la tige, se demandait si elle allait l’arracher et la mettre dans ses cheveux.

Et puis elle décidait que non.

Elle se relevait, époussetait ses vêtements d’une poussière invisible tel un geste machinal et nous continuons notre marche à travers les frondaisons de la petite forêt.

Elle voulait qu’on se voit parce que.

C’est ce qu’elle m’avait dit au téléphone.

Sans attacher une raison particulière au parce que et j’avais pu sentir son sourire à travers le combiné.

Elle aimait bien rester énigmatique comme une pudeur, un hommage, rendu à ses sentiment véritables.

Moi, je savais qu’elle était triste.

Ou plutôt: elle était essoufflé. Un peu Patraque.

Et on se voyait pour ça: pour redonner espoir, pour le regain des forces.


Elle avait lu quelque part que le plus important dans la vie, c’était les relations.

Plus que tout ce que nous pouvions croire ou imaginer.

Les relations, les relations, les relations.

C’est la nourriture pour ceux qui ont faims et soifs de l’or de la vie.

C’est des chercheurs, des Américains qui ont trouvé ça ou qui ont compris ça.

Moi, je trouve que ça tombe sous le sens et en même temps quand elle me l’a dit, cela m’a fait du bien, comme une parole apaisante, une main posée sur mon épaule.

On a parlé de son travail, de ses projets.

De ce qui lui tenait à cœur et de la magie des choses, le génie du quotidien.

Quand j’y pense, en ce moment, je suis terrifiée et excitée à la fois.
Mais bon, quand même bien terrifiée parce que je ne sais pas combien de temps ça va me prendre, de tout mettre en place, tu vois ce que je veux dire, que ça prenne forme.
Que ça paye.
Que je puisse me retourner, regarder et me dire: ah Ben oui, c’est moi ça, c’est tout moi.
Être fière, honnêtement fière de tout ce que je vois, même les trucs vraiment honteux dont je ne parle à personne — ou seulement aux inconnus, parfois.
En même temps, je suis peut être simplement fatiguée.
Et je ne sais pas quoi faire.
Et je serai vraiment terrifiée d’entendre qu’il n’y a rien à faire, rien de connu, rien de précipité.
Tu vois, tu me connais moi: j’aime quand ça avance, quand ça, quand ça…
C’est ça lâcher? Arrêter de contrôler ?

Rester droite.
Ça me fatigue.
Rester droite.
Tous ces deniers mois, je me suis fatigué à faire, à faire, à faire et le pire dans tout ça c’est que la seule chose à laquelle je pensais c’était ça: rester droite.
Ne pas courber l’échine.
Vis-à-vis de moi.
Tenir parole, être digne.
Être digne jusqu’à se sentir vide et disloquée comme une galaxie ou il n’y n’aurait que du noir et si peu d’étoiles.
Tenir, tenir quand même, tenir sans rien ni personne.
C’est comme si, je veux dire cela ne m’a jamais empêchée de me juger ou de me mettre des bâtons dans les roues mais, c’est comme ces mecs qui courent là, le saut de haies, et bien à chaque fois, je cours, je cours et j’en prends une et une autre et ainsi de suite et à chaque fois je continue ma course.
De sorte qu’à la fin, je ne suis pas la première, mais ça, ça m’est bien égal car ce que je veux depuis le début, c’est seulement arriver, avoir la patience, la persévérance de l’arrivée.
Et me retrouver assise, essoufflée au bout de la piste, et être fière.
Pas parce que j’ai réussi ou que c’est cool.
Mais parce que c’est moi, franchement, c’est juste moi.
Vivante et présente à chaque instant.

On a continué de regarder les oiseaux caracoler.

On a continuée de parler de ça:

Lâcher, lâcher, lâcher.

Le jeu que l’on se joue, l’illusion que l’on s’est donnée.

Pour retrouver simplement le sens de sa parole, pour retrouver l’honnêteté de ses mots, de ses gestes.

Et ainsi nourrir ce qui est vivant en nous et qui ne demande qu’à être reconnu et accompagné.

Prendre soin de moi.
C’est un peu simple, non, comme résolution.
Qu’est ce que tu dirais toi?
Qu’est ce que tu me souhaiterais?

Je te souhaiterais de te sentir pleine de vie et de prendre soin du chant de ton cœur, sans personne comme excuse ou prétexte pour t’en détourner ou te rabaisser.

Et d’être heureuse et en paix, telle que tu es, pour profiter de chaque instant qui t’es donné à vivre.

Ahaha…
Telle que je suis.
Tu veux dire: avec mes cernes, mes cheveux gras et ma capacité à tout faire foirer tout le temps?

Oui, comme ça,

exactement comme ça.


La peinture est d’Anna-Eva Bergman

Le titre est N°26–1955 - Quatre formes