La vie aquatique

« En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur en créer de factices ». Paul Lafargue

Sous l’eau. Tout le monde est sous l’eau. Nous évoluons dans un monde de plongeurs sous marins. Les dossiers, le yoga, le psy, les dossiers, les fiches d’impôts, les dossiers, les mails, le dîner, Netflix (ou sa variante CanalPlay), les mails, et au lit. Mais que font tous ces gens attablés à des terrasses de café à 11h du matin ? En boite de nuit le mardi soir ? A l’aéroport le jeudi après-midi ? Quelle idée surprenante leur prend pour remonter à la surface ? Pendant que tout le monde est sous l’eau franchement, c’est scandaleux.

La vie aquatique se révèle être un objet d’étude absolument passionnant. L’entreprise en elle-même me passionne. En échange d’un salaire, nous remettons notre liberté dans les mains d’un tout puissant qui nous impose tout un tas de contraintes afin d’asseoir un peu plus son autorité sur nos pauvres sorts. Angoissés du vide abyssal de leurs existences, les salariés tournent comme des hamsters dans leur roue pendant huit à douze heures par jour, pour aller, exténués d’avoir trop roulé, se coucher dans leur petite maison de hamster qui se trouve dans toute cage de hamster qui se respecte. Et environnés de tous ces hamsters, nous vivons joyeusement ce manège enchanté dans la roue qui tourne, tourne, tourne, indéfiniment. Que ceux qui n’ont pas eu la chance quand ils étaient enfants de connaître les joies que procure la possession d’un hamster me pardonne cette métaphore poétique.

Après trois années de vie de quadrupède rongeur, j’ai finalement, moi aussi, cédé aux sirènes de la nouvelle tendance : l’entreprenariat. Nouvel archétype de la Réussite, il s’agissait alors de donner toute puissance et responsabilité à l’humain, sans longueur décisionnaire et N+1 dérangeant.

La figure de l’Entrepreneur contemporain, seul contre tous, mériterait de figurer dans les célèbres Mythologies. Voici — entre autre — ce qu’il y aurait écrit, avec bien plus d’esprit. Pardonnez par avance mes anglicismes, et mes maladresses :

“ Sous l’appellation désormais célèbre de founder, l’Entrepreneur moderne est une forme de demi-dieu. Pour reprendre le Larousse, du latin fundare, le verbe transitif fonder, signifie : “Être à l’origine de l’existence d’une ville, d’une institution, etc., en être l’initiateur, le créateur.” Romulus, selon la légende, fonda Rome. Le founder a donc — on l’aura compris — une responsabilité capitale.

Identifiable par son lexique anglo-saxon omniprésent, l’entrepreneur évolue dans un microcosme fermé appelé “L’Écosystème”. En juste chaman de la société, il reçoit via son inspiration créatrice les idées novatrices qui façonneront le monde de demain. Ce canal divin est sa particularité. Épaulé par de riches bienfaiteurs, ses business angels, il est couvé par des incubateurs, chargés de garantir son bien-être et de palier ses contraintes administratives.

Fort de ces expériences, il part à la conquête du monde grâce à des levées de fond effectuées via le système de Venture Capitals. Ivre d’un tour de table évalué à plusieurs millions, l’Entrepreneur est régulièrement pris de délire narcissique. Se revoyant dans son T2 travaillant à son Business Model, il se rêve tout à coup en futur Steve Jobs.

Le premier passage sur BFM Business dans Tech&Co (émission dont l’audience dépasse environ les 100 personnes, chiffres officiels non communiqués) consacre le début de sa légende personnelle. Il se voit déjà membre de la délégation d’État pour l’innovation, que le président emmène en voyage à San Francisco à la CES (acronyme de l’effrayant Consumer Electronic Show) sous l’appellation très gemmologique de pépites de la French Tech.

L’Entrepreneur ne lâche rien. Il vit sa boite, respire sa boite, dort dans sa boite. Il est sans cesse connecté à l’inspiration créatrice qui lui a donné l’idée initiale, connecté aux Muses, et tout particulièrement à sa boite mail. L’Entrepreneur prend alors le rôle de modèle, pour les membres de la société, qui se doivent de suivre pas à pas les conseils du prodige.” Je cesserai ici l’exercice de style.

Car dans nos vies aquatiques, nous croulons sous l’avalanche des modes d’emploi de la réussite. Des bestsellers pour “vendre un stylo à un million d’euros”, les clés de la réussite selon la théorie comportementale, les 10 habitudes qu’il faut abandonner pour réussir, les secrets du Leadership par Simon Sinek, les 5 morning routine qui boostent la journée. Oui, il s’agit bien du mot “booster”. Oui, il y a vraiment des gens qui vous expliquent ce que vous devez faire quand vous vous levez le matin (la méditation, le podcast, le lait d’amande ?).

Autant de gourous du développement personnel et entrepreneurial — la frontière devient de plus en plus mince — qui constituent apparemment la botte secrète de tout entrepreneur qui “réussit”. Puisque cela va de soi, pour devenir soi, il faut entreprendre. Nous avons détourné l’origine première du verbe “entreprendre”, qui n’est plus synonyme d’un commencement, mais celui d’une reconnaissance sociale. Il n’a jamais été aussi simple d’accoler à son profil LinkedIn le terme de founder. Il n’a jamais été aussi simple en quelques photos Instagram et achat de followers fictifs de devenir un influenceur. Une étiquette sociale en deux clics ou les merveilles de l’ère contemporaine.

Pour ceux dont c’est le cas, j’en suis infiniment heureuse, mais ne l’érigeons pas en diktat de vie. Car cette “normatisation” du chemin pour parvenir à la réussite est plus grave qu’elle n’y parait. A trop vouloir cocher les cases de ce que doit être la Réussite, et de comment y parvenir, nous en oublions nos particularités, nos envies, nos désirs, nos personnalités. La Réussite ne se conjugue ni au présent, ni au futur, mais à l’impératif.

Plus grave encore que le chemin pour y parvenir, l’injonction absolue de la réussite en elle-même. La Réussite pour la Réussite. Comme le Bonheur pour le Bonheur. Dans Éthique à Nicomaque, Aristote l’affirme : le bonheur est une fin en soi. Nous voulons de l’argent, certains pour la survie, d’autres pour le confort. Nous voulons de la gloire pour la reconnaissance. Mais nous voulons être heureux, pour être heureux, et seulement pour cela. Cela s’illustre d’ailleurs très bien dans le cinéma d’art et d’essai (Nikoumouk). Nous avons donc changé de paradigme. Nous avons remplacé le mot Bonheur par le mot Réussite. Notre fin ultime, c’est Elle.

La Réussite, ça serait comme une sorte de nouveau parti politique, ça s’appellerait quelque chose comme l’ UMAP (Union Mondiale pour l’Accomplissement Capitaliste). Et tous les membres s’échangeraient des tips sur Medium pour monter une Licorne (ndlr : startup valorisée à plus d’un milliard de dollars). Ah, c’est peut-être déjà le cas. Comme l’éclaire toujours Aristote : la nature a horreur du vide. Donc en même temps, face à un désengagement massif de la politique, il fallait bien remplir la case.

Dans ce contexte, trois cas de figures se dessinent : il y a ceux qui adhèrent au parti, qui collent au schéma, qui s’y épanouissent même. Qui se révèlent à eux même dans cette possibilité de s’accomplir sans poids d’une hiérarchie, dans ce système qui donne à l’humain une forme de toute puissance, d’auto-légitimation. Pic de la Mirandole serait ravi.

Ensuite, il y a les plus nombreux : ceux qui veulent y coller, qui essaient de toute leur force, qui s’y frottent, y réussissent parfois, s’y vautrent de temps en temps, mais veulent suivre à tout prix, prendre une part du gâteau. Car l’injonction est trop forte. On nous sert sur un plateau d’argent la solution magique à tout problème d’orientation ou de recherche de sens. Nous sommes avant tout des produits sociaux. “Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père” écrivait Marc Bloch. Nous devenons le miroir réfléchissant de notre société, l’éponge du discours ambiant. Avant tout en quête de sens, la smartbox bien pensée nous le sert tout cuit. Pourtant, pour eux, souvent le sens est ailleurs.

Et puis il y a le troisième cas. Les timides, les frileux, les marginaux, les amoureux, les aventuriers. Ceux qui ne savent pas se vendre. Ceux qui ne s’y retrouvent pas. Mais qu’en faire ? Brûlons les résistants, dans la chasse aux sorcières de la Réussite. Les mauvais élèves de la Réussite. D’ailleurs faisons un grand autodafé des romans qui ne servent à rien d’autre qu’aux femmes au foyer. Gavons nous de développement personnel.

En écrivant cela, je voudrais leur parler à eux. Je voudrais leur dire : vous n’êtes pas seuls. Je voudrais leur dire : votre réussite, c’est la cachée, c’est la non-dite, elle n’est pas placardée dans les prospectus d’écoles de commerces, elle n’est pas dans les pages interview de Challenges, mais elle n’a pas moins de valeur. Celle d’un écrivain rangeant ses manuscrits ratés dans ses tiroirs pour écrire le prochain, d’un adolescent qui rappe sur Youtube, d’une mère s’occupant toute une vie d’un enfant plus fragile que les autres, d’une enseignante qui tous les jours fait 3 heures de trajet pour faire en sorte que ses classes de REP+ trouvent leur chemin, d’un compte Instagram faisant de chaque repas un Festin. Je me permets de citer ces exemples qui peuvent résonner “a bit rosy” ou presse féminine. Pourtant, ils sont réels, tangibles, et ils sont ceux que j’admire autour de moi.

Qui sommes-nous pour dire “La réussite c’est ça” ? Qui sommes-nous pour dire “Il n’est pas ambitieux”? Qui sommes-nous pour dire “Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt” ? Qui sommes-nous pour donner le mode d’emploi d’un entretien d’embauche ? Qui sommes-nous pour dire “Tu aurais dû” ? Qui sommes nous pour dire tout court : Il Faut ?

Nous ne connaissons rien de l’autre et de son combat. La réussite n’est pas une, elle est multiple. Elle n’est pas absolue, elle est relative. C’est en ce sens qu’elle est plurielle. Il y a des réussites. En face de nous, chaque “autre” mène un combat dont on n’a pas idée. Qui n’est pas mieux ou moins bien que le nôtre. Mais qui est différent car il n’est pas le nôtre. La plus belle réussite, c’est la réussite de soi vis-à-vis de soi. Du surpassement de ses doutes. De ses victoires personnelles. Pas d’un modèle copié-collé à l’infini de New-York à Tokyo.

Dans notre schizophrénie ambiante, ce nouvel impératif catégorique est en réalité une injonction contradictoire. D’un côté, il faut RÉUSSIR, entreprendre, monter les échelons, gagner de l’argent. De l’autre, il faut être CRÉATIF, peindre à ses heures perdues (mais en reste t-il ?!), tenir un journal, oui faire du journaling comme on le vante dans les divers talks sur l’entrepeneurship auxquels j’ai assisté : trouver un créneau entre la dernière réunion d’équipe, le yoga, et le diner entre amis, il paraît que le temps c’est une question d’organisation, non ?

En permanente recherche de cocher les cases de nos cahiers des charges personnels, nous ressentons une satisfaction immédiate dans l’accomplissement de tâches qu’il faudra recommencer demain. Le danger devient alors de ne pas les cocher, provoquant automatiquement une baisse d’estime de soi. La to-do list nous éteindra.

Attention, il ne faut pas se méprendre. Je ne juge pas ce mode d’emploi, je juge de l’ériger en diktat. Je pointe du doigt le danger intrinsèque que contient cette injonction de la Réussite, cette notice pré-établie, normée, consensuelle de ce que doit être la Réussite.

Je ne défends pas la paresse. Je défends, comme Paul Lafargue bien avant moi, le droit à la paresse. Le droit à la lenteur. Le droit à la timidité. Le droit de ne pas avoir envie de parler devant l’auditoire d’un TED talk. Le droit de ne pas cocher. Le droit à la différence. Le droit à un système alternatif. Le droit à l’unicité. N’épousons pas les rêves des autres. Ne suivons pas un discours emprunté. Un mode d’emploi qui ne nous ressemble pas. Ce n’est pas de la négligence, c’est le droit de refuser. Dans la droite ligne camusienne, Consentir au monde, c’est aussi pouvoir lui dire non. Bonheur des synchronicités. En écrivant ces dernières lignes, je tombe par hasard en une d’une revue sur cette citation de Camus : “Vivre, c’est ne pas se résigner”. Il n’y pas d’autre mot.