L’Adieu aux limites

Je ne sais plus dans quel pays on dit que lorsque un enfant pleure, il parle avec dieu.

C’est joli — comme expression je veux dire.

C’est une amie qui m’avait dit ça.

Elle revenait d’un long voyage en Amérique du Sud qui l’avait éprouvé — elle en parlait avec fascination et en même temps avec du dégoût, ou quelque chose qui y ressemblait.

Lorsqu’elle en parlait, elle utilisait souvent le mot limites.

Celles qu’elle avait connues, celles qu’elle avait fréquentées.

Elle s’était baignée dans leurs eaux brunes et sombres et en avait découvert leurs goûts profonds avec ferveur.

Maintenant, elle se demandait:

Que vais-je faire de tout ça?

Moi, je lui disais: rien, rien du tout.

Tu ne vas rien faire et tu ne vas rien en faire.

Elle me regardait de son air désabusé et je voyais, derrière ses cils, qu’elle savait très bien ce qui l’avait poussé à poser cette question. Et elle savait très bien que ma réponse n’était pas la mienne. C’était juste une réponse et elle s’apercevait que oui, c’était ça en fait, il n’y a avait rien à faire et tout à accepter.


Mon amie écrit des poèmes.

Au Paraguay, en Uruguay et en Argentine, elle a vécu avec différents cercles de poètes: des poètes Chiliens, des poètes Argentins, des poètes du Pérou, des poètes apatrides — comme cela arrive souvent.

Elle a même vécu (je veux dire intimement) avec certains. L’un de ses amants lui écrivait un poème par jour.

Peut-être en gage de son amour et en témoignage de sa vigueur.

Elle m’a dit:

C’est amusant comme je me sens aujourd’hui, maintenant que c’est le temps du retour, maintenant que c’est ça que je vis:
mon retour.
Tu sais c’est comme …
Est-ce que tu crois qu’on peut être à deux endroits à la fois?
Le mot pour ça.
Il y a un beau mot pour ça, un peu vieillot.
Ubiquité.
Oui.
Être partout. Et du coup: être tout.

Je ne me sens pas déchirée, ni ballotée — je ne me sens pas perdue non plus d’ailleurs.
Je me sens en pièces. Une pièce par-ci, une pièce par-là.
J’aimerais beaucoup faire un rêve où quelqu’un, un beau garçon peut être, voudrait me trouver et parcourait le monde comme j’ai pu le parcourir et, dans chaque pays, il trouverait une pièce qui est une part de moi, de mon cœur, et au fur et à mesure, il assemblerait toute les pièces.
Et lorsqu’il aurait parcouru le monde et qu’il aurait trouvé chacune des pièces, j’apparaîtrai, je prendrai vie dans ses bras et il m’aimerait au premier regard car je serais tout pour lui et il serait tout pour moi.
J’aimerais vivre ce rêve.
Et pister moi-même celle que je suis devenue (parce que bon, la vérité, c’est que je n’ai pas besoin d’un garçon pour cela).

Aussi: j’ai l’impression d’avoir perdu mon odeur.
Mes aisselles ne sentent plus pareil.
Mon sexe non plus, c’est comme si son odeur était restée en terre de feu.
Ça m’était arrivée une fois, après une séparation (avec Marc, tu te souviens?)
L’odeur était revenue après un certain temps.
Mon odeur, mon corps.
J’avais pu retrouver le contact avec le corps d’un homme après cela — pas avant.
Je crois, en fait, c’est simple: c’est juste que je ne sais pas trop où j’en suis.
Plus jeune, j’aurais pleuré.
Ce soir, là, avec toi, ça ne me fait rien.
Ou plutôt si: ça me donne envie de sourire. Et je sens que ce sourire, tout doucement, pourrait prendre toute la place.
Tout est une question de place, de juste place.
C’est le titre de l’un des poèmes que m’avait laissé un des hommes que je voyais à Asuncion.
Je sais plus trop exactement, mais il y était question de place.
Et de justesse.

On a continué de se voir régulièrement elle et moi durant plusieurs mois.

C’était sa manière d’atterrir et ma manière de l’aider.

Elle est repartie depuis — ça fait quoi ? Six, sept mois, un truc comme ça.

En partant, elle m’a laissé un mot magnifique, un mot qui m’a vraiment touché. Et un poème aussi.

Il est de Kabir, un homme qui a vécu et qui est mort, maintenant.

Il y a une partie qui me parle beaucoup.

La voici:

Celui qui vit dans la norme est un être humain.
Celui qui vit au-delà des limites est un saint.
Rejeter les limites et l’absence de limites :
Voilà une pensée d’une profondeur sans mesure.
Où que j’erre c’est un pèlerinage,
Quoi que je fasse c’est une prière.
Mon sommeil est ma pénitence:
Maintenant je ne vais ni ne viens,
Ni ne meurs ni ne vis.

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