Le bruit de l’eau

Qu’est ce que tu aimes?

“Hein?”

Qu’est-ce que tu aimes?

“Quoi, un truc en particulier?”

Non, je sais pas.
J’aurais pu te poser la question comme ça:
Est ce que tu t’imagines faire quelque chose,
genre toujours la même chose, jusqu’à la fin de ta vie?
Et, tu sais, chaque jour, te remettre à l’ouvrage.
Avec patience. Et confiance.

“Ah.

Là, non.

Non, même en y réfléchissant bien.

Non, je ne vois rien.

J’aimerais voir hein, mais je ne vois rien.”


Certains matins d’hiver, lorsque l’on se tient sur les rochers de Malmousque et que l’on regarde en direction des îles du Frioul, dans la baie de Marseille, on ne distingue pas les îles, prises dans l’humidité parfois épaisse des mois de février et de mars.

Certains matins d’hiver, on se lève et on ne voit rien.

Si ce n’est nos propres pieds sur les rochers blancs, et les rainures noirâtres dans les plis de la pierre.

L’écume qui vient mourir doucement, juste en dessous de nous.

Les eaux grises et noires, parfois bleues profondes, parfois vertes avec des reflets vifs comme si les feux follets venaient danser sur l’arrête de ces vagues minuscules.


Certains matins, on ne peut voir que nos propres pieds sur la roche.

On entend le bruit des vagues.

On devine ce qu’il y a devant nous.

On essaye de se rappeler ce qu’il y a là, pas si loin, presque à portée de mains.

On se dit que là, dans ces nuages tombés bien bas, il y encore un château valable, quelque chose de beau et de surprenant, quelque chose encore à découvrir.

Certains matins, on ne voit rien si ce n’est nos pieds et le brouillard.

Parfois on reste sur le rocher.

On patiente.

(En tous cas, moi je patiente).

Et parfois…

Parfois on saute.

On saute et on va voir ce qu’il y a de l’autre côté des nuages, là, derrière le brouillard, voir ce qu’il y a quand on décide de remonter cette trace imprécise qui est celle de la pluie fine et des eaux froides.

La trace d’un inconnu, flou et impalpable.

Oui, peut-être, se tenir là face aux nuages revient à se tenir là face à ce que nous ignorons, face à ce que nous essayons d’imaginer.

Cela peut être notre passé, notre avenir. Cela peut être rien d’autre que notre présent, le moment du choix, le moment ou nous nous demandons, voguant dans nos propres souvenirs, ce que sont devenus l’innocence et l’insouciance, cette volonté obscure de toujours aller voir les choses. Et de les goûter.

Se jeter à la mer parfois demande un tel courage: se rappeler ce que c’était quand nous étions insouciants, quand nous vivions de nos rêves. Et que l’on se mesurait à la brume.

Ce temps où l’on tentait de caresser nos rêves, de les toucher du doigt, vigoureusement.

Juste pour voir ce que cela fait de toucher un rêve.

Peut-être est-ce un peu comme de toucher un nuage.

Qu’est-ce que j’en sais, après tout.


Le sillon de l’amour,

Le sillon de l’effort,

Sont un seul et même sillon.

C’est écrit sur un rocher, à Marseille, dans le quartier d’Endoume.

C’est écrit comme ça, à même la pierre.


Et si je te repose la question maintenant qu’est-ce que tu réponds?

“Quoi, quelle question?”

Et bien, la même, toujours: est-ce qu’il y quelque chose que tu aimes tellement que tu es prêt à le faire, à le vivre toute ta vie?

“…

Je ne sais pas.

Il y a plein de trucs que j’aime, tu vois, je les aime vraiment mais ce n’est pas des choses que je me vois faire toute ma vie.

Genre danser.

Ou faire la fête.

Ou voyager.

Ou bien même écrire.

Mais il y a des moments, je suis juste trop fatigué pour tout ça.

Alors je me demande:

Est ce qu’il y a quelque chose derrière la fatigue?

Une fois franchit les portes hautes de la lutte et de la fatigue:

Est ce qu’il y un truc qui en vaut la peine?

Un truc qui nous dirait:

Oui, tu as bien fait, c’était le bon choix.

Je n’en sais rien.

Peut-être n’y a t’il pas d’autres réponses que le silence.

Le silence que l’on ressent parfois quand on est pris dans le brouillard, tu sais, un peu comme dans les champs à l’aurore ou à la montagne, durant les journées pluvieuses.

Et peut-être que c’est très bien comme ça.”


Certain matins, les pieds sur la roche, la tête face à la brume, on se demande:

Que faire?

On se dit,

Je n’aime rien.

Ou: je n’aime rien assez longtemps pour faire quoique ce soit.

Certain matins semblent difficiles.

Certains matins, les pieds sur la roche, on ferme les yeux et on se demande:

Quel est donc le goût de la mer?


Dis moi, alors:
Si tu étais sur un rocher et que tu ne savais rien de rien et que tu avais peur mais genre, une peur terrible, de tout ce qu’il y a autour de toi mais tu ne vois rien puisque tu es perdu dans le brouillard.
Il n’y a que ce rocher qui te tient au sec, bien que tu aies froid, bien que toute magie semble bannie de cette petite roche.
Du coup, le brouillard cache tout et peut-être qu’il n’y a rien, peut être qu’il y a tout, à portée de nage.
Tu es sur le rocher et tu regardes le brouillard.
Tu restes là, tu patientes.
Un jour arrive où tu te surprends toi-même à te rappeler la nécessité du choix, et tu es là, debout, les pieds sur la roche battue par les vents et les flots.
Et tu te rappelles aussi que, quoi que tu fasses, tu ne sais pas si c’est bien, tu ne peux pas être entièrement assuré du bien fondé de ta décision.
Qu’est ce que tu fais?

“…

Je crois…

Je crois que…

Non, je sais.

Je sais que je fermerai les yeux.

Et que je plongerai.

Et, ainsi, j’irai goûter la saveur de la mer.”


La peinture est d’Egon Schiele.

Son titre est Soleil Couchant.