Le Cœur Déchiré

Voici comment ça commence:

J’ai sept ans — pas plus.

Je suis avec mon père, à Marseille.

On est descendu sur les roches escarpées du front de mer pour se baigner.

J’ai sept ans et je ne vois pas mon père si souvent que cela car mes parents sont séparés.

Lorsque mes pieds touchent l’eau salée, je ne suis pas conscient de cela — je n’ai pas les mots, ils ne roulent pas dans mon esprit.

Ce dont je suis conscient: nous sommes là tous les deux et je sais que ce moment est béni.

Il y a quelques pêcheurs en short avec leurs jambes poilues et efflanquées.

Certains boivent déjà du pastis et grattent leurs crânes aux cheveux blancs et épars.

Mon père me rejoint dans l’eau en sautant tête la première et rien que cela me donne des frissons.

La mer a un goût de printemps, mêlée à la saveur éternelle que charrie l’eau s’abîmant depuis trop longtemps dans les criques marseillaises.

Nous jouons à nous éclabousser, à faire des bruits avec nos bouches, nos mains, puis mon père se retourne vers moi, m’attire contre sa poitrine et, dos à la mer, commence à pédaler avec ses jambes de sorte que je n’ai aucun effort à faire à part me laisser porter sur lui.

Nous allons vers le large, ainsi.

Il fait de grands mouvements de brasses pour s’aider et fendre l’eau un peu plus vite.

Nous partons loin et la mer est noire en dessous de nous, tout autour de nous.

Je m’imagine des pieuvres géantes, des requins et de grands monstres marins qui demeurent là, en dessous, dans les profondeurs. Je m’imagine qu’ils nous regardent tous et veillent à ce que nous restions bien à la surface car là est notre domaine: la surface.

C’est généralement le moment où, accroché à ses poils de torse avec plus ou moins de douceur, je lui pose de grandes questions.

Comment a-t-il rencontré maman? (C’est une question que je lui posait souvent et encore aujourd’hui je pourrai lui poser tellement cela n’est pas fixé dans ma mémoire: à chaque fois qu’il me donnait une réponse, j’avais l’impression de réapprendre leur rencontre).

Comment tout s’est déroulé? Comment se sont-ils aimés? (j’étais vraiment curieux à l’époque).

Comment était son père? Et sa mère?

Quand est-ce qu’il a commencé à faire de la moto?

Où a-t-il appris le karaté?

Quelles étaient les odeurs de l’Afrique, le Bénin, le Gabon, lorsqu’il y était allé plus jeune, alors que je n’étais pas encore né?

Parfois, aussi, je le laissai aller au rythme des vagues qui nous berçaient et je restai la bouche close pour ne pas avaler d’eau.

Il y avait une place subtile à prendre entre ses hanches et son bassin où je ne dérangeais pas ses mouvements et où lui n’était pas dérangé dans sa nage si j’avais envie de me reposer.


On partait longtemps.

Je crois même qu’un jour, on a dépassé le château d’If.

Ce ne sont peut-être que des souvenirs et ma mémoire me joue des tours.

Je n’en sais rien.

Ce que je n’ai pas oublié:

Parfois, comme ça, sans se consulter, on se regardait, sans un mot.

On ne bougeait plus, on se laissait porter, complètement.

On était dans ce vide médian où nous abandonnions nos gestes à la houle, au vent et au bruit de l’eau et où, tout à coup, mon père se retournait et montrait cette fois son dos à la côte et nous rentrions ainsi.


Sur la rive, après nous être séchés, on allait souvent manger une pizza à Endoume ou un couscous (c’était plus rare) à Belzunce, rue d’Aubagne.

Sans mentir:

La plupart du temps, en fait, c’était juste un kebab sur la Canebière alors qu’elle était encore tout ce que j’avais connue d’elle depuis ma naissance: fourmillante de monde (peu importe l’heure), sale et puante, noirâtre dans ses murs et, en même temps, pleine de vie.

Je prenais toujours la même sauce pour accompagner la viande et lorsque le sandwich était fini, bien rempli, je ne tardais pas à m’endormir assis à ses côtés sur le siège passager lorsque il était l’heure pour nous de revenir à l’appartement et de s’en remettre pleinement à la nuit.


Maintenant:

je n’ai plus sept ans.

Et mon père n’est plus de ce monde.

D’ailleurs sa mort est liée à la mer mais cela est une autre histoire.

Il y a une vingtaine d’année, lorsque nous étions tous deux en maillots de bains, trempés et heureux après nos traversées ordinaires dans la Méditerranée, il y avait presque toujours un moment où il s’essuyait sa moustache avec le pouce et l’index dans un geste spiralé.

Puis, il venait à moi (et il me semblait être si frêle et si fragile à côté de lui et en même temps si puissant puisque après tout j’étais son fils et qu’il était mon père: à mes yeux, nous partagions tous deux le même sang, la même force) et, s’emparant de la seule serviette que nous prenions lors de nos sorties à deux, il venait à moi et me frictionnait jusqu’à ce que ma peau devienne rouge et brûlante.

C’était à la fois douloureux et magique et nous rions beaucoup dans ces moment-là tout en s’étonnant que je puisse réagir si facilement.


À toutes les questions que j’ai pu lui poser, jeune enfant, dans ces instants que nous partagions avec la mer, je ne me souviens précisément d’aucune de ses réponses.

Elles étaient pour moi comme les maillons d’une histoire sans début ni fin, comme des contes ou je partais à l’aventure de mes propres origines.

Une fois, il m’a dit qu’il se sentait très faible.

Non, pardon, il m’a dit:

C’est difficile d’être père.
Je ne sais pas trop comment être avec toi.
Tu sais, mon père nous as quittés pour aller faire sa vie ailleurs, maman, ma sœur et moi lorsque j’avais douze ans et je me dis que jusqu’à tes douze ans, je vais pouvoir assurer, je vais pouvoir te donner l’exemple.
Mais après je ne sais pas et cela me fait peur.
J’aimerais arriver à faire de toi un homme mais, même à mon âge, je ne sais toujours pas ce que c’est, un homme.
Et ça me déchire le cœur.
Je sais avoir un travail, faire un enfant, perdre un travail, voyager, séduire des femmes, que cela soit ta mère ou d’autres personnes, mais je ne sais pas ce qui fait que tu es un homme.
J’ai peur d’être comme mon père.
J’ai peur de me perdre en route, de prendre peur et de faire mal.

S’il y a bien une chose dont je me souviens lorsque je pense à mon père, c’est le sourire qu’il prenait lorsqu’il me disait des choses comme ça, un sourire qui semblait me dire qu’il n’était pas dupe, qu’il ne baisserait pas les bras, qu’il s’enfoncerait dans sa propre nuit pour être juste avec lui et avec moi, avec toutes les personnes qu’il rencontrerait dans sa vie.

Un sourire qui rendait tout plus réel — un sourire qui semblait porter un serment au creux de ses dents, le serment d’accepter absolument tous les risques que l’on peut prendre pour rester vivant. Et droit.

J’aurais aimé qu’il rencontre mes enfants.

Qu’il les prenne dans ses bras et que eux aussi s’amusent à tirer les poils de son torse ou de sa longue moustache — qu’il avait fini par raser, à la fin de sa vie.

Que puis-je dire d’autre qui ne soit pas un lieu commun?

Mon père est mort et, en même temps, il n’a jamais été aussi présent dans ma vie, jamais aussi bienfaisant même auprès des personnes qui ne l’ont jamais connu car il est là, quelque part, dans un lieu que même moi j’ignore et que je porte pourtant, un lieu chaud, proche des battements perpétuels du cœur, un lieu d’où viennent aujourd’hui ces mots pour dire à quel point il n’existe rien,

strictement rien,

sinon l’amour.


Je dédie ce texte à mon frère V. et à ma sœur J.


La peinture est de Paul Cézanne.

Le titre est La Baie de Marseille.