Le chant des lendemains

Je suis avec une amie, sur les bords de Seine.

On se balade souvent ici. C’est un peu comme se souvenir de la mer.

Un lointain souvenir, enfoui.


On se retrouve là pour parler.

De la vie, de nos histoires.

Et d’écritures.

Je suis en train de faire passer une série d’entrevues à des artistes, amis ou inconnus, réputés ou isolés.

Je pose des questions simples.

Et là, c’est à elle que je pose les questions (elle est écrivain).

Je continue de croire que l’important se loge non pas tellement dans la question et la réponse qui s’ensuit, mais dans la relation sincère qui peut advenir si l’on tend assez l’oreille et que l’on patiente pour voir arriver spontanément ce que l’on était venu chercher sans attendre.

Pour le dire autrement: je parle peu.

Je saupoudre notre entretien de quelques pourquoi. De comment aussi.

Mais sans plus.

Comment as tu commencé?

Comment écris-tu?

Qu’as-tu en tête et dans le cœur lorsque tu écris?

Ce genre de questions.

Après, je laisse filer.

Ce qui m’intéresse, finalement, vient tout seul.

À un moment donné, nous sommes partis.

Hors des sentiers battus. Hors de ce que j’avais prévu.

Et c’était bien ainsi.

La question que je venais de lui poser était courte:

Pourquoi continues-tu d’écrire?


Je continue d’écrire parce que quand j’écris il n’y a pas de temps, il n’y a pas de blessure.
Les histoires que je me raconte sur moi-même et sur les autres disparaissent d’elles-mêmes.
Je ne peux pas me faire mal, je ne peux pas te faire mal, je cesse de m’en vouloir pour des trucs dont j’ignore la naissance et la destination.
Quand j’écris, je me dis oui. Je me dis oui, oui, oui.
Oh, je n’arrête pas d’avoir peur.
Loin de là.
Je me dis simplement: ah oui, c’est vrai.
J’ai super peur.
Je suis même étonnée parfois d’avoir aussi peur.
Tu sais peur de ne pas réussir, peur de mourir seule, peur de rester seule, peur d’être seule. Peur de ne rien pouvoir y faire.
Peur que personne jamais ne me voit, voit ce que je suis, voit mon cœur comme un nid fragile fait de milles branches friables et légères.
Peur de me dire que jamais rien n’arrêtera la peur.
Et du coup ça me fatigue.
Alors j’écris.
Je me sens plus forte, plus puissante.
Ou plus résistante, je sais pas.
Je sens que je m’endurcis, que je continue de me renforcer et que cela n’a pas de fin.
Peut-être qu’un jour je saurai qu’elle est l’odeur du paradis.
Et aussi: Peut-être qu’à la fin je pourrai ne plus avoir peur, me reposer.
Me sentir chez moi.
Et aussi, une chose: l’écriture me rend patiente, me donne l’occasion de me sentir moins seule, me permet de supporter la solitude. Ma solitude. D’apprécier pleinement ces moments partagés avec personne d’autre que moi-même.
Tu sais, je me demande parfois pourquoi je suis encore seule, tu vois genre sans mec.
Non que j’ai besoin d’un mec pour être bien, mais bon c’est cool d’être amoureuse. Et bien accompagnée.
Je suis moche?
Non sincèrement, je me le demande.
En ce moment j’écris pour oublier tout ça, le jeu de la séduction, ma solitude et le reste.
J’écris pour me souvenir que je m’aime, que je m’aime vraiment. Pour ne pas gâcher ce lien.
Mais là ça ne suffit pas.
Qu’est que tu crois, toi?
Non, dis le, franchement.
C’est une leçon, c’est ça? Le genre de leçon à la con que tu crois que tu vas grandir si tu la comprends?
Non, non je sais, c’est pas pour me punir, ni rien.
C’est pour que je comprenne.
Que je m’autosuffise. Ça se dit, non?
Ouais, mais tu vois l’autosuffisance, en ce moment, je lui fais un gros doigt.
J’ai juste envie de faire l’amour, de me réveiller et d’être bien.
J’ai juste envie d’écrire, de peindre, de travailler, de faire l’amour, d’aller danser, beaucoup.
Et, je m’en fous, tu me connais: si ça demande du travail et tout je le ferais.
Mais là, je suis bloquée, je comprend pas.
Je comprend pas la leçon ou le truc, s’il y en a un.
En même temps, ma vie c’est pas un putain de bouquin de développement personnel, non?
C’est relou ça: croire qu’il y a une leçon à apprendre à tous les coins de rue.
Inspire ta leçon.
Expire ta leçon.
Je veux pas de leçon, je veux vivre.
Je vis, je ne tiens pas à oublier ça.
Je vis, je vis, déjà.
Mais bon…
Tu vois, je me dis, parfois, je frise la rancœur quand je vois toutes mes amies.
Non mais sérieux: toutes mes potes sont maquées et c’est vraiment cool et je suis super heureuse pour elles.
Et en même temps non. Moi aussi j’ai envie de vivre ça.
Leur bonheur m’enrichit mais ce n’est pas le mien.
Leur bonheur me fait du bien, je suis heureuse, vraiment, de voir mes copines avec de belles personnes, heureuse de les voir épanouies et tout.
Mais tu vois ce que je veux dire non?
Moi aussi je veux ma part.
J’ai l’impression qu’elles partagent toutes un secret et moi, je reste en dehors de cela.
Le secret des gens amoureux.
Le secret des gens biens.
Je me dis que j’y ai droit.
C’est trop demander?
Manifestement, oui.
Je suis bien avec moi et tout mais bon ça me suffit pas.
Les aventures d’une nuit, même les plus folles, ça ne me suffit plus.
Et puis, bon, le vibro ou le jet de la douche, c’est cool je dirais jamais le contraire. Mais bon.
Hein?
Quoi? Ahahah, non…
Fais pas comme si tu savais pas.
Bon, en tout cas, c’est cool mais là, j’ai juste envie d’autre chose.
Tu vois, mon monde, j’ai envie qu’il soit ouvert.
J’ai envie de le partager — je me dis que peux le partager, quand même.
J’ai envie de le partager vraiment, de ne rien retenir, pas de faire les choses à moitié. D’y aller quoi.
De me dire oui, c’est ça, oui c’est lui, oui c’est moi.
On embarque. Ensemble.
J’ai pas envie d’être ceinture noire en amour.
Juste m’éclater, prendre soin de l’autre, recueillir son souffle au réveil, connaître le goût de sa sueur, savoir quels sont ses rêves, les désirs qui l’animent.
Et sentir que je n’abandonnerai pas.
Je n’abandonnerai pas à la premier difficulté, à la première colline, ou à la première montagne, comme tu veux.
Je n’abandonnerai pas.

Ma mère me dit: t’inquiète pas, t’as vu comme t’es jeune et patati et patata.
Je m’en bas les reins, on est tous jeune, on est tous en vie.
Et moi j’aimerais être avec quelqu’un.
J’ai envie d’aimer, d’être aimée.
J’ai envie d’être amoureuse.
D’être reconnue comme telle.
Et je ne suis pas une ascète ou une ermite.
Et je n’ai pas envie d’aller au Tibet ou en Inde, et me calmer.
J’ai pas envie de me calmer, j’ai envie de vivre, plus fort.
Que mon cœur batte si vite qu’il fasse de ma poitrine quelque chose de plus grand, de plus vaste.
Et j’ai pas envie de mentir.
J’ai pas envie de dire ça va quand on me demande comment je vais.
J’ai pas envie de faire un roman non plus.
Mais c’est juste que non, ça va et ça va pas.
Qu’est-ce qu’il me reste?
Il me reste l’écriture, toujours.
Alors j’écris, je continue d’écrire.
Et il y a les amis.
Et tout ce qu’on peut faire avec des amis.
C’est-à-dire plein de trucs.
Mais bon.
Les lendemains qui chantent.
J’aimerais qu’ils chantent aussi pour moi.
Qu’ils chantent et qu’ils dansent.
Et que les lendemains soient aujourd’hui.
Voilà.
Ça, c’est dit.
Un grand moment d’honnêteté.
Seule et honnête.
C’est un bon début, non?
Plus qu’à trouver le mec qui sera aussi seul et honnête que moi.
Et grand, avec de beaux cheveux brun, de préférence.
Non je déconne.

Finalement, on a parlé encore un peu puis je n’avais plus de questions alors, peu à peu, les réponses se sont taries.

On a regardé le ciel.

Le soleil se couchait sans rougeoyer.

C’était comme un modeste crépuscule, si on peut dire ça comme ça.

On est allé prendre une verre, en silence.

Comme si tout avait été dit pour aujourd’hui.


On est allé danser.

Puis on s’est dit au revoir et chacun est rentré de son côté.

Elle, après je ne sais pas ce qu’elle a fait, mais moi, j’ai dormi.

Le lendemain, je ne me souvenais plus de mes rêves.


La peinture est de Jackson Pollock.

Le titre est Numéro 15.