Le jour où j’ai raconté ma vie à 20 000 personnes

Bon ok, 20 000 n’est pas le chiffre exact. Et je ne leur ai pas vraiment tout raconté.

C’est l’histoire d’un mec (source : Phil Roeder)

Il y a quelques années, je suis tombé sur un concept fabuleux : The Listserve. L’idée est simple : une mailing où chaque jour, un des inscrits est tiré au sort pour envoyer à tous les autres quelques milliers de caractères. On y lit de tout : des souvenirs d’enfance, des recettes de cuisine, de la poésie, des listes de livre à lire, etc. À ce jour, très exactement 21.421 personnes sont abonnées (majoritairement originaire des Etats-Unis si vous voulez mon avis). Et figurez-vous qu’après 3 ans de loterie, j’ai eu mon moment de gloire !

L’été dernier, j’avais donc en face de moi une audience de potentiellement 20.000 personnes, et devinez quoi : on a causé sciences.

Mon message commençait ainsi :

Hello there,
I have never been good making long introductions so I will be straight to the point.
I am a PhD Student working on metal-air batteries: they store energy thanks to oxygen. Amazing no? But it’s not what I want to tell you today.
For two years now, I dedicate a lot of my spare time to an association trying to connect better researchers, entrepreneurs and general public (just type BeyondLab in your favorite search engine).
I don’t know how it works in your country, but here, in France, academic research in mainly funded by the State. And so many results are just sleeping in the labs.
It’s a shame because these results are funded with public money, they are supposed to belong to everyone but society cannot enjoy it, for many reasons…
Whether you are a scientist or not, I will be really interested to read your opinion on this topic.
What is your opinion of research?
Do we need more or less? How do the topics studied should be chosen? Do you think research is useful for your everyday life?
I think that it’s really fundamental to maintain an open and multidisciplinary research to continue understanding and discovering great things.

Le message complet est archivé ici.

Et assez étonnamment, j’ai eu une bonne trentaine de réponses (dont zéro de chercheurs), grâce auxquelles j’ai appris pas mal de trucs. Au programme : des questionnement sur la provenance des idées, les fondations de la science, la communication avec le grand public et l’implication des chercheurs dans la société.

Des conseils lecture

  • How Creativity Happens In The Brain, Arne Dietrich

Alors pour être très honnête, j’ai pas encore fini de lire ce bouquin. De une, c’est écrit dans un anglais assez pointu. De deux, l’auteur passe la moitié de son temps à dire que ceux qui pensent de telle ou de telle façon sont des idiots. Mais une fois qu’on a passé outre cela, on y apprend nombre de choses.

Le propos est le suivant : si jamais la pratique d’un instrument de musique, la rédaction d’un texte ou la réflexion sur un problème de maths font appel à des aires différentes du cerveau, alors pourquoi chercher le lieu de LA créativité ? Ne faudrait-il pas voir la créativité comme un processus qui affecte l’aire dédiée à la pratique concernée (musique, littérature, science, etc) ?

L’auteur s’intéresse donc aux mécanismes neuronaux qui permettent la génération d’idées. Il fait le parallèle avec la théorie de l’évolution qui permet de “créer” de nouveaux êtres vivants. Bref, un ouvrage très riche qui pourra faire l’objet d’un autre article.

  • Le charme discret de l’intestin, Giulia Enders

Ce bouquin a fait le tour du monde, mais je dois avouer que je ne l’avais pas encore ouvert. Il est juste génial. L’auteure arrive à rendre son sujet captivant sans une simplification excessive. Et arrive à poser des bases scientifiques sur des questions qu’on se pose tous les jours sur sa santé et son alimentation.

Je ne peux que le recommander ! C’est aussi un bel exemple de vulgarisation scientifique sur un format pas forcément évident.

Des conférences TED

J’avais moi-même envoyé un lien vers celle-ci :

Je l’ai mise dans mon Panthéon des conférences TED. Et j’adore raconter ce passage où il explique comment le GPS est passé d’un délire entre deux chercheurs à un outil de géolocalisation des sous-marin par le hasard des discussions entre collègues.

Les listservers m’ont redirigé vers :

  • Ben Goldacre, Pourquoi les médecins ne savent rien des médicaments qu’ils prescrivent

Sa démonstration est très forte, d’autant plus qu’il s’agit de questions de santé publique. Mais cela concerne toute la recherche : seuls les résultats “positifs” (prouvant que cela fonctionne comme les auteurs l’avaient prévu) sont publiés. Mais que faire des résultats “négatifs” ? N’est-ce pas là une façon de biaiser notre connaissance ?

Je vous le dis aujourd’hui : quand je serais plus grand, je fonderais le Journal of Unexpected Results, d’autant que j’ai déjà pas mal de choses à y mettre.

  • Dan Gilbert, Pourquoi sommes-nous heureux ?

Une vidéo assez puissante, présentée par un chercheur, qui me fait penser à la phrase d’un de mes anciens profs :

Le bon choix, c’est celui qu’on fait.

Ainsi, nos angoisses viennent de ces moments où l’on remet en cause ses propres choix et que l’on se met à imaginer ce qu’il aurait pu se passer d’autre.

Un fond d’investissement

Si vous suivez un peu les actualités startups, il y a un mot de jargon qui a de plus en plus de visibilité : deeptech. Un mot bizarre pour parler de tous les projets entrepreneuriaux avec un fort contexte technique et scientifique.

L’un des Listservers fait partie de ces structures d’investissement :

J’en ai déjà un peu parlé dans cet article (vous pouvez me huer pour cette auto-citation) : cela renforce mon sentiment que chercheurs et entrepreneurs ont vraiment tout à gagner à bosser ensemble.

Vive la communication scientifique !

C’est pas sorcier, La Cité des Sciences, Science et vie, La Fête de la Science…

Tout ça fait partie de la grande famille, celle de la communication scientifique. On entend par là la volonté de diffuser des connaissances scientifiques.

Aujourd’hui, les formats évoluent avec le développement de nouveaux médias. Vous trouverez sur YouTube des vidéastes à la pelle qui vous expliqueront tout de la biologie à l’histoire de France en passant par l’économie, des concours de pitches à l’image de Ma Thèse en 180 secondes ou encore des tiers-lieux dédiés aux sciences comme La Paillasse (à Paris) ou Le Dôme (à Caen).

Comme tous les sujets sérieux, la communication scientifique a son congrès, Science and You, organisé conjointement par une association canadienne et l’Université de Lorraine.

Cet événement doit commencer à être bien référencé car cette bonne info nous provient d’une internaute norvégienne :

Et la communication scientifique n’est pas qu’une question d’initié. Une abonnée d’Alaska m’a fait remarqué ce manque de communication. Elle espère voir un jour plus de labos et de chercheurs investis dans la communication scientifique, capables d’expliquer leurs travaux au grand public. De la à dire qu’il faut plus de science dans les médias, il n’y a qu’un pas ;)

Fucking paywall

Justement, l’accessibilité des sciences a été un autre sujet de conversation.

Pour la faire courte, le système actuel de diffusion de la connaissance scientifique est assez imparfait. Vous le savez tous, les chercheurs cherchent. Et quand parfois ils trouvent, ils publient des articles (les fameuses études du “d’après une étude”). Ces articles sont publiés dans des revues scientifiques, principalement lues par les scientifiques eux-mêmes.

Et l’abonnement à ces revues coûte très cher : il est essentiellement pris en charge par des universités. Ce système se trouve être de plus en plus contesté. En effet, les universités paient pour fabriquer le savoir et pour ensuite y avoir accès. Ce qui peut sembler absurde et pourtant très proche de la réalité.

Pour la faire plus détaillée, vous pouvez jeter un coup d’œil à cet épisode de Datagueule, qui détaille bien le sujet :

Pour la faire en plus détaillée, un listserver m’a envoyé son article sur sujet :

On y apprend :

  • Comment les revues scientifiques se sont développées et pourquoi c’était plutôt une bonne chose
  • Pourquoi aujourd’hui avec les progrès de l’informatique, le modèle devient injustifié
  • Que l’Open Data sauvera peut-être la recherche en permettant l’accès aux données brutes, nécessaire pour toute vérification par les pairs, comme il est d’usage en recherche. Cela pourra nous éviter d’autres erreurs d’Excel qui ont justifié les politiques d’austérité après la dernière crise financière.

Un autre internaute, plus radical, m’a parlé de Sci-Hub, plateforme pirate qui aide chaque jour ceux qui n’ont pas accès à ces revues scientifiques. Une sorte de Megaupload de la publication scientifique. Les chercheurs peuvent aussi être des rebelles.

Chercheurs de financements

Un entrepreneur canadien a évoqué son frère en post-doc. Un post-doc, c’est un CDD dans un labo une fois le doctorat obtenu. Il s’agit de compléter son expérience initiale de recherche avant de commencer à candidater pour un poste de titulaire. Bref, son frère passait son temps à remplir des dossiers pour chercher des financements.

Évoquez ce sujet avec n’importe quel chercheur en poste et il vous dira : être chercheur, c’est surtout être chercheur d’argent. Pour payer des bourses de thèse, pour acheter du matériel, etc.

Mais pour notre entrepreneur canadien, ce fut une belle déception. Car pour lui, faire de longues études, se spécialiser sur un sujet, c’était un sacré investissement. Et il ne comprenait pas pourquoi ces brillants cerveaux n’était pas consacrés uniquement à la recherche de la compréhension du monde qui nous entoure.

Nous pourrions discuter pendant des heures de la place du chercheur dans la société et de ses missions exactes. Mais une chose est sûre : en ce qui concerne le financement, les démarches sont aussi très lourdes en France. Depuis 2007 la principale source de financement du ministère de la recherche s’appelle l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Il s’agit d’un gigantesque appel à projet qui a lieu chaque année. Et le taux de succès depuis plusieurs années ne dépasse pas 15%.

Je ne vois que deux explications possibles :

  • 85% des projets de recherche que l’on mène en France sont inutiles
  • Le mode de financement de la recherche en France n’est pas efficace

Et l’éthique dans tout ça ?

Comme définir l’intérêt général ? Comment les chercheurs doivent se positionner par rapport à cela ?

C’est la question que me pose Raine :

One of my major problems with science is the question of individual vs society. Do you know that dilemma where you have a town and your child. You have the option of the whole town dying and your son living or the other way around. I think I want to chose the townspeople but I definitely wouldn’t. I would 100% choose my kid. So do we underfund the disease my family member has? Or underfund the disease most other people have? It’s an impossible question that science has.

Bien heureux celui qui saura répondre à cette question. Et cela pose la question des orientations de la recherche. Comment choisir les sujets auxquels il faut consacrer du temps ?

Je ne sais pas trop quoi vous répondre sur ce sujet. Mais je pense qu’il s’agit d’un domaine où la participation des citoyens seraient la bienvenue.

Mais aussi

Ce message a suscité d’autres réactions :

  • La difficulté pour des pays où la corruption est très présente de pouvoir avoir une activité de recherche de qualité (remarque venant d’un internaute roumain).
  • Des questions sur mon sujet de thèse, et si cela vous intéresse, vous trouverez plus d’infos par ici.
  • Des messages d’encouragement depuis les quatre coins du monde.
  • Des invitations à faire la Révolution au Zimbabwe et aux États-Unis (mais j’ai besoin d’un peu de préparation avant de me lancer, je vais commencer me documenter).

De ça, j’ai retenu plusieurs choses :

  • Cela est très agréable d’avoir un prétexte pour partager sa passion. C’est encore plus excitant lorsqu’il s’agit d’inconnus qui sont en face. Et c’est juste fabuleux d’avoir des retours aussi construits et variés de personnes avec des histoires différentes.
  • Il y a tant de problématiques liées à la pratique de la recherche scientifique que les citoyens devraient prendre part plus activement aux décisions sur ce sujet.
  • Il y a encore beaucoup de boulot concernant la prise de conscience sur tous ces sujets. Mais nous allons y arriver et j’espère que vous avez appris comme moi beaucoup choses par cette petite expérience.

Et vous, avez-vous envie de parler de sciences ?
Si le sujet vous interpelle, sachez qu’une marche mondiale sera organisée le 22 avril pour défendre une science indépendante et proche des citoyens.