Le Premier jour du reste de votre vie (de freelance)

Les temps modernes — Chaplin

La vie est beaucoup trop courte pour s’ennuyer de la pesanteur des doutes” me disait mon grand-père au soir de sa vie. Je n’avais qu’une décennie au compteur et déjà cette sentence m’était chevillée au corps et au coeur pour le restant de mon existence.

L’aventure de l’indépendance professionnelle, je l’ai vécu comme une libération souveraine. Un saut subtil vers un nouveau monde qui s’ouvrait à moi, qui me délivrait des chaînes du salariat, modèle qui fut — pour moi — une perte de temps considérable. Ce n’était pas un saut en parachute vers l’inconnu. La perspective de toucher indemnités de chômage et de rupture conventionnelle m’assurait un matelas d’atterrissage confortable.

Alors, tel Merckx dans les cols pyrénéens, je grimpai en danseuse dans les virages escarpés du “freelancing”. Le nez dans le guidon, la responsabilité des faits et gestes en bandoulière, je m’échappai du peloton des autres indépendants pour gagner des victoires, pour atteindre le maillot jaune, et sortir vainqueur d’une rude bataille. Mais à quel prix ?

Quand on parle du statut d’indépendant à des amis salariés, la première remarque qui fuse est : “C’est tellement génial ! Pas de patron, pas de pression, pas d’horaires à respecter !”. Concrètement, c’est tout l’inverse. Durant ma première année TSCUG (#ToutSeulCommeUnGrand), je ne disais jamais non à un nouveau client (fut-il sans projet concret et sans trésorerie), jamais non à une conférence à donner, jamais non à une petite heure de travail en plus quand je rentrais chez moi.

Et puis, la raréfaction se fait autour de vous. Pas qu’humaine, culturelle aussi. Un film qu’on aurait aimé voir au cinéma et qui vous passe sous le nez, contempler un paysage, se laisser bercer au son de Count Basie, détailler chaque phrase d’un livre qu’on ne laissera tomber que quand la nuit aura décidé de vous hanter.

Être freelance était devenu la guillotine de mon ennui, la Bastille de mon épanouissement personnel.

Alors un jour, après un énième pépin de santé, j’ai voulu arrêter de jouer les super-héros. Je ne serai jamais THE référenceur Web que l’on s’arrache à toutes les conférences (pour au final nous dire exactement ce que l’on sait déjà), je ne serai jamais le patron d’une très grosse agence Web qui parcoure le monde à la recherche du client grand-compte qui assurera ta trésorerie pendant 10 ans, je ne serai jamais la success-story que l’on voudra exposer à chaque portes ouvertes de mon ancienne école de commerce. Non, je ne serai jamais tout cela et j’en tirerai une fierté non négligeable.

Ce que j’essaie de devenir n’est pas un viatique que je ressortirai dans les périodes de doutes. Être épanoui personnellement est la condition sine qua none à la réussite de votre aventure professionnelle. Aujourd’hui, je ne travaille plus le vendredi, je dévore des bouquins par dizaines, je prends des pauses de 20 minutes à écouter Ella Fitzgerald ou Nina Simone, en me baladant dans les rues sinueuses de ma capitale alsacienne par temps de pluie ou par grand soleil. Je revois les gens que j’ai aimé il y a très longtemps, qui avait disparu comme un crépuscule nu au soir d’été.

Et mon agence tournera comme elle doit, dans un rythme de métronome, à la recherche du temps perdu, sans course effrénée, déraisonnable. Au rythme des battements d’un coeur. Et si je n’avais qu’un cri de ralliement à lancer aux indépendant.e.s que je côtoie, ce serait :

Freelances : Epanouissez-vous !

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