Les dix meilleurs jours de travail de ma vie ?

Une expérience d’étudiante au service lors d’un cours Vipassana de 10 jours (tout à fait personnel et subjectif)

Edith Maulandi
Jun 12 · 8 min read

Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Après mon premier cours vipassana de 10 jours, j’avais ressentit une telle gratitude pour les “servant.e.s” — bénévoles ponctuel.le.s, aussi appelés étudiant.e.s au service — que je voulais faire pareil. Donner un peu de mon temps et de mon énergie pour que d’autres passent un cours dans les meilleures conditions possibles.

Un cours ? En gros, c’est un cadre propice pour apprendre et expérimenter la technique de méditation vipassana. Basé sur les enseignements du Bouddha, se tenant à distance des concepts de rîtes et de religions, c’est une technique pour observer le lien mental-corps et changer le mode par défaut du mental qui crée avidité ou aversion pour chaque chose, cause de souffrance. Le cadre (nature, silence, pas de connections ou divertissements) permet de vraiment s’observer et aller en profondeur. Sur le principe du don, les étudiants peuvent contribuer à la fin du cours pour couvrir les dépenses logistiques et permettre aux suivants de bénéficier des mêmes conditions, quelles que soient leurs ressources. Des bénévoles long-terme organisent les activités dans le monde et des étudiant.e.s au service viennent renforcer les effectifs lors des cours. Les enseignants sont également bénévoles. C’est très difficile de transmettre ou d’écrire à propos de cette expérience qui doit être en plus très différente pour chacun.e. Renseignez-vous pour éventuellement l’expérimenter par vous même.

J’arrive en vélo à Dhamma Mahi, le lieu du cours aux environs d’Auxerre. Un bon sas entre la ville et ce lieu perdu sur un petit mont, entre champs et bois. Plusieurs bâtiments d’habitation et un hall de méditation, deux fermes un peu plus loin. De beaux arbres, un maximum de chants d’oiseaux et une atmosphère apaisante. Je suis bien arrivée.

Je pose mes affaires comme les autres étudiant.e.s : téléphone, ordinateur, livres, carnets, objets de valeurs. Au revoir distractions. Quand j’installe mes affaires dans la chambre que je vais partager avec une autre “servante”, je me rend compte que j’ai oublié de dire à mes proches que je suis bien arrivée et que je serais déconnectée pendant 10 jours. Je retourne un peu rouge et embarrassée demander mes affaires pour envoyer quelques messages et passer un coup de fil. J’ai aussi entre temps corrigé mes informations d’arrivée où je m’étais mise moi-même en contact d’urgence. Bravo l’attention dans le moment présent, ça démarre bien :) On m’aide à régler tout ça avec le sourire.

Les étudiant vont être dans le silence pendant 10 jours. Nous, les “servant.e.s” avons le droit de parler, en essayant de limiter nos échanges à nos tâches quotidiennes. On est aussi là pour travailler sur soi, voir comment cette pratique peut s’intégrer dans la vie quotidienne, hors d’un cours en silence. Notre mission principale : faire tourner la cuisine pour que les 140 étudiant.e.s aient petit déjeuner, déjeuner et goûter pendant 10 jours. Je ne sais pas trop comment on va arriver à faire ça, plus les 3 heures de méditation de groupe par jour où l’on rejoins les étudiant.e.s, mais Edith bonne volonté est trop à fond. Confiance.

Je vais en cuisine et je rencontre Q. un énorme rayon de soleil à lui tout seul qui m’intronise à la pesée des quantités — préparer les ingrédients pour les repas du lendemain, pour faciliter le travail en cuisine le jour d’après. Je suis impressionnée par l’organisation : un classeur détaille tous les repas des prochains jours en fonction des saisons avec les quantités nécessaires en fonction du nombre de personnes. Le ravitaillement a été fait en fonction. Y’a plus qu’à tout trouver dans cette réserve qui sera comme un petit coin cosy avec la chambre froide pour les 10 jours à venir.

Je m’active. Je pense à pourquoi je suis venue. Comment marche une organisation où les gens méditent activement ? Comment concilier pratique et vie de tous les jours, prendre le temps de méditer, les éventuels bénéfices, la manière de gérer les relations humaines, les problèmes ? Depuis mon cours de 10 jours en Septembre dernier, j’ai lâché le truc, m’y remettant juste de temps en temps. Aussi une bonne manière de s’y replonger et de s’approprier de nouveau la chose, voir avec une perspective différente. Ai-je des doutes sur les mêmes aspects ? Est-ce que je comprendrais et expérimenterais de nouvelles choses ?

Je ne m’attendais pas à vivre les dix meilleurs jours de travail de ma vie jusqu’alors. Ça c’est clair !

This will also change. Cela aussi va changer.


J’en apprends un peu plus sur la préparation des aliments et des repas, l’attirail de la cuisine. J’essaie de me rappeler de toutes ces nouvelles informations sans grand succès. D’autres servant.e.s arrivent petit à petit. Nous formons un groupe de 13, je crois. Bonjour, bonjour. Réunion d’équipe, Q. et P. nous accompagnent pour prendre nos marques, chacun.e prend un rôle en cuisine, gestion des étudiants, organisation ou coordination —tout ça ultra détaillé sur une fiche — et une équipe (démarrage à 5h30 ou 6h30). Planning détaillé et chaque chose à sa place.

Au début ça peut faire un peu strict, comme pendant le cours de 10 jours. Mais grâce à ce cadre, on prend tou.te.s nos marques en quelques jours, même si c’est difficile au début d’ingurgiter toutes ces informations et ces tâches. Comme il y a plein de petites choses à faire, on en oublie au début, mais toujours dans la bonne humeur et la bonne volonté ambiante. C’est physique, très prenant, mais il y a une telle énergie !

Ce qui est dingue, c’est que chacun.e est là à la fois pour travailler sur soi et rendre service aux étudiant.e.s, en sachant ce que c’est de faire ce genre de cours. Prends toi toutes ces bonnes ondes dans ta tête et ton cœur.

Travailler sur soi — au moins pour moi à ce moment — ça a été essayer d’observer le plus souvent possible ce qui me dérange, voir ce que j’avais à régler à l’intérieur avant de juger les choses ou les gens, avant d’accuser les autres. Essayer de développer un équilibre, une équanimité vis à vis des sensations, construire un ancrage, agir et moins réagir. Bon ça c’est la théorie, en vrai ça a plutôt été d’observer tous ces moments de jugement et de réactions :)

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Bref, cette équipe de personnes, tou.te.s en chemin (d’une vie ?) avec des personnalités, âge, parcours, situations, familiarité avec l’exercice et la méditation très différents, ont partagé ensemble ce travail intérieur et cette volonté de service pendant 10 jours. Et c’est cette base commune qui, je crois, à contribué à cette énergie de groupe hors du commun.

Au fil des jours, les chosent se calent. Fluidité. On prend de la marge dans ce cadre pour en adapter les contours aux rush de la plonge après les repas, aux priorités du moment, aux repos nécessaire pour chacun.e.

C’est pas parfait. C’est prenant physiquement, on se doute que les gens sont fatigués et pas tout le monde ne demande du temps pour soi. Difficile j’ai l’impression de trouver un équilibre entre se préserver et supporter le groupe au bon niveau, avec de débordantes envies de bien faire. Pour nous pas de problèmes entre les gens, mais ça arrive aussi régulièrement nous relate-t-on. Pas magique.

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Les plats sont tellement bons. C’est toute la metta (amour bienveillant) que toute l’équipe transpire ? Ou aussi B. et toute l’équipe de préparation qui dépote. Comment chacun.e tendu.e dans sa tâche, crée un résultat concret et de qualité et en si peu de temps dans cette organisation au poil. Émerveillement.

Je m’étonne d’être aussi heureuse dans la chambre froide à trier les carottes et les salades. Introspection à côté de l’effervescence de la cuisine. Dur le réveil, dur la fatigue, dur de se rappeler des choses sans le téléphone. Mais méga joie de servir dans cette atmosphère, utiliser les mains et pas les écrans, d’être dans la nature, d’être dans un cadre qui soutient à méditer 3 heures par jour au sein d’un collectif dans la même dynamique.

Forcément moins que dans un cours de 10 jours, quand même un belle occasion de s’observer vraiment. À la fois des méditation pas de tout repos, ou somnolentes, ou agitées. À la fois de la clarté qui arrive sans crier gare. BAM. À la fois des choses sur soi pas agréables qu’on voit mieux d’un coup. Ah bon, je pense à moi en premier, alors que c’est pas l’image que j’ai de moi ? Ah bon, je projette un maximum de trucs sur les gens, imaginant tous un tas de choses à partir de rien ? Ah bon, j’ai envie de reconnaissance (où est ma médaille ?) alors que je suis là pour un service désintéressé ? Ah bon je met des attentes sur les épaules des autres et j’ai du mal à créer mon bien à l’intérieur de moi ? Difficile et en même temps salvateur d’y voir plus clair et d’être honnête. Simplement observer.

Qui écrit ? dirait F.

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Je remplace V. un matin. Je suis trop perdues dans les nouvelles tâches à faire. La veille D. m’aide à repérer les lieux, les tâches, les priorités. Le matin A. met quasiment tout en place en plus de ses tâches pour m’aider. Tout est plus simple, plus facile avec leur soutien. J’ai rien fait en fait.

Sur un nuage. Levées plus tôt avec C. pour donner la main en cuisine en prévision des rush à venir. Portées par une énergie mystérieuse. Les jours s’enchaînent. C’est devenu une ruche, comme un organisme vivant j’ai l’impression. Metta partout, pour tout. Souvent sans même parler, les gens s’aident naturellement en pour finir une tâche, arrivent en renfort à la plonge au bon moment, au bon endroit, avancent le travail d’un.e autre. Un genre d’état de flow d’équipe monumental.

Je suis ouf de vivre ça. Une immense dose de sens, de résultat et d’ambiance bienveillante alors que personne ou presque ne réalise des actions de son cœur de métier, pour de l’argent ou de la reconnaissance. On veut juste prendre soin des étudiant.e.s qui sont en train de traverser ce cours du mieux qu’on peut.

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Pas magique. On est tou.te.s crevé.e.s à la fin. Ce n’était que 10 jours. Un début, une fin. Ça n’a pas été facile d’avoir des conversations uniquement sur le travail en cuisine, et de ne pas chantonner une ou deux fois et de ne pas avoir mille fou rire. Mais quelles belles personnalités diverses aux expériences et questionnements qui se font échos. Chercher du sens, trouver sa place, être parent ou pas, vivre avec ou sans argent, en habitat mobile, autosuffisant ou pas, ancrer sa pratique, évoluer dans la gestion de ses relations. Écho, écho, à croire que tout le monde est tout le monde dans une certaine mesure. Ou que les expériences humaines sont si similaires tout en étant si diverses. En fait, je rencontre vraiment pour la première fois l’équivalent de la Sangha — originellement collectif de moines et nonnes, qui ici s’incarne par le collectif s’aidant dans la pratique, que j’avais entendu dans les discours.


Immense merci et gratitude infinie à toutes les personnes qui ont permis cette expérience.

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Stories that matter. Emotion first and foremost.

Edith Maulandi

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