Les Larmes de Robin Williams

Et tout d’abord, le début de l’histoire:

J’étais à Berne — ou plutôt, j’arrivais à Berne en fin d’après-midi.

J’étais là pour découvrir la ville, déceler sa magie à travers ses pavés et puis découvrir le musée consacré à Paul Klee, un homme qui m’a accompagné, un homme que j’ai choisi de suivre dans le dessin, la peinture et une vision du monde partagée.

Étant arrivé au moment où le froid se levait et le soleil commençait à disparaître, pour me réchauffer, j’avais décidé de me balader dans la vieille ville, remontant l’une des allées principales en direction de la grande fosse aux ours.

Je passais devant la galerie d’un vieil homme consacrée à l’architecture et à la gravure et je décidai de m’y arrêter, un instant.

Il y avait un livre au seuil de la galerie, par terre — un livre blanc.

Ce genre de vieux livre, papier vélin.

Pas de titre: rien sur la couverture et rien sur la tranche.

Je passe ma tête dans la galerie et demande au monsieur si le livre est à lui ou s’il sert simplement à caler la porte.

Oh non, il est là depuis ce matin. Je ne sais pas qui l’a déposé et je l’ai laissé là. Vous pouvez le prendre si vous y tenez.

J’y tenais, alors je l’ai pris.

C’était une collection des poèmes d’Horace, un poète latin qui est connu pour ses odes.

J’ouvrais le livre et je tomba sur un poème que je connaissais déjà, un poème qui me fit penser à un autre homme, un homme que j’avais connu jeune et que je portais assez naïvement dans mon cœur.

Mais voici le poème :

Ne cherche pas à connaître, il est défendu de le savoir, quelles destinées nous ont faite les Dieux, à toi et à moi, ô Leuconoé ; et n’interroge pas les Nombres Babyloniens.
Combien mieux est de se résigner, quoi qu’il arrive !
Que Jupiter t’accorde plusieurs hivers, ou que celui-ci soit le dernier, qui heurte maintenant la mer Tyrrhénienne contre les rochers immuables, sois sage, filtre tes vins et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie.
Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit.
Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain.

Robin Williams.

C’est à l’acteur Robin Williams que j’ai pensé en ouvrant cette page et en lisant ce poème.

Dans le film Le cercle des poètes disparus, il en déclame une partie à haute voix et cela revient comme un rappel, la base continue de toutes les péripéties qui apparaîtront par la suite dans ce film.

Mais en réalité ce n’est pas de cela dont je tiens à parler — pas de ce film en tout cas.


Qui a vu Will Hunting? Et qui s’en souvient?

Tout ce que je peux dire: Robin Williams joue dedans. Et Matt Damon aussi.

Il y a d’autres acteurs aussi mais dans la scène dont je vais parler, il n’y a que ces deux acteurs et c’est bien ainsi.

Matt Damon joue le rôle d’un prodige en mathématique qui va apprendre par des rencontres qu’il va faire, et notamment celle de Robin Williams, à grandir, à accepter ce qu’il est entièrement et sans conditions, et à être juste avec lui même comme avec les autres.

La scène qui me tient à cœur est celle-ci:

Matt Damon et Robin Williams se font face et Matt s’ouvre pour la première fois à Robin, qui joue ici le rôle de son thérapeute, l’homme qui lui donne la permission d’être et de s’incarner pleinement sans demeurer dans la peur ou la colère.

Matt Damon parle de son père, des violences qu’il a subies, des violences qui ont marqué son enfance et de la peur du dégoût qu’il, qu’il… les mots ne sont pas suffisant ici pour lui.

C’est à ce moment là que Robin Williams intervient et lui parle à son tour de son propre père, des rapports conflictuels qu’ils avaient alors et de la violence qui venait tâcher chacun de leurs gestes.

Silence.

Robin Williams relève la tête et esquisse ce qui peut sembler être un sourire mais n’en est pas un. C’est une invitation à voir l’abîme, à toucher l’abîme, à sentir que tous, oui, tous, nous portons cette abîme et que tous nous sommes blessés par la réalité, par la naissance et par la vie.

Et que ce n’est pas grave.

Robin williams dit alors très distinctement à Matt Damon:

Ce n’est pas ta faute.

Matt Damon répond alors qu’il le sait.

Non, écoute ce n’est pas ta faute.

Matt Damon rétorque :

Oui je sais.

Et avec une infinie patience, une infinie bienveillance Robin Williams répète:

Ce n’est pas ta faute.

La colère monte et, de rage, Matt lève le poing, et pousse Robin Williams.

Il lui ordonne de partir, de fuir, d’arrêter, de cesser cela…

Ce n’est pas ta faute.

Ce sont les derniers mots que prononce Robin Williams dans cette scène alors que les deux acteurs en pleurant, en tremblant, se prennent dans les bras l’un l’autre comme un fils, comme un enfant, comme un père: riches de leurs larmes, de leurs erreurs — fiers de tout ce qu’ils ont subi et essuyé dans cette vie.


Je ne sais pas trop ce que je voulais dire ici.

Peut être était-ce une manière de dire que j’aime vraiment Robin Williams.

Peut-être aussi que je voulais simplement dire qu’il n’y a pas à avoir peur, pas à tenir à la peur.

Ou bien peut-être que je voulais en arriver là: notre peur, la peur viscérale de ce que nous sommes et allons devenir peut nous permettre, si elle est vécue et acceptée (et cela nous demande parfois de passer par les larmes, les cris, la gêne d’être et de ne pas savoir quoi être — et le vide qui en découle), peut nous permettre de voir, de vivre sans retenue tout l’amour qu’il y a encore à donner, tout l’amour qu’il y a encore à recevoir, tout l’amour qui se tient là et nul part ailleurs et qui se réalise dans l’étreinte et le silence.

Ici,

maintenant,

et bien au delà.


La peinture est de Paul Klee

Le titre est Versunkene Insel