Les Promesses Incertaines

Certains disent:

Des grands voyages, on ne revient jamais vraiment.

On revient, oui, mais pas pareil, pas épargné.

Touché par les étoiles et blessé, aussi, parfois par le manque de ciel, le manque de tentes, le manque d’imprévu de la vie après le retour.

Blessé par des retrouvailles avec la vie “d’avant” — même si, dire avant n’a plus aucun sens puisqu’il n’y a plus d’avant et que, justement, nous sommes maintenant, maintenant, après le voyage.

Blessé aussi par le manque et la fatigue de ce que l’on ne comprend pas, ou plus.

Blessé d’avancer le cœur en bandoulière et de se rendre compte soudainement, lors du retour, qu’avoir choisi la naïveté et l’ouverture durant des semaines, des mois et parfois des années, ne nous empêche pas de ne recevoir qu’une attention sommaire et des jugements hâtifs et parfois heurtants — même de la part de nos proches, de ces quelques personnes qui comptent.

Blessé, d’une certaine manière, de comprendre que nous sommes si petits. Et que même si on le savait sans trop y prêter attention, de se rendre compte que rien n’a bougé à notre retour. Et surtout: personne ne nous as attendu, guetté.

Blessé de s’apercevoir que ce que nous aurions aimé recevoir de l’extérieur (attention, considération, reconnaissance, approbation; en un mot: une écoute bienfaisante) ne viendra que de l’intérieur.

Blessé de ne plus savoir comment entendre ces paroles, ces silences, blessé d’avoir parfois le sentiment de ne plus s’entendre soi-même.

Blessé d’avoir laissé tomber aux oubliettes sa langue, celle avec laquelle nous ne cessons pas d’être en lien avec nous-mêmes, d’être cet ami bienveillant et sans condition pour nous-mêmes.

Et puis,

Blessé de ne plus rien savoir du tout, blessé de se sentir parfois si perdu et avide de stabilité.

Mais, après tout, n’est ce pas pour nous même et seulement pour nous-mêmes, héros modeste de notre propre histoire, que nous avons choisi de voyager (et choisi de voyager à notre manière, pas celle d’un autre)?

Alors, choisir l’honnêteté, choisir le temps long du retour, le temps long du je-reste-cette-fois-ci, je tiens à goûter le bout de mes promesses, même les plus absurdes et incertaines.

Même celle qui ne sont qu’à peine balbutiées.

Celles pour lesquelles le vocabulaire fait souvent défaut.

Celles pour lesquelles l’absence de réponse immédiate mène à une remise en question plus qu’inconfortable.


Une promesse incertaine, parmi d’autres: dire je reste — je reste avec moi, je reste pour moi et en moi.

Une promesse qui brasse dans son sillage une certaine forme de courage: prendre le temps de s’écouter, de sonder la profondeur de son âme et voir qu’elle est sans fond et que notre vie est si courte.

Et arriver là alors: au carrefour de nos choix, à la croisée des chemins qui nous tiennent à cœur.

Et voir.

Voir, sentir, toucher le temps de la métamorphose, c’est-à-dire le temps où s’exprime et s’expose ce qui est déjà là, ce qui a toujours été là, lové, proche de la poitrine — patientant pour sortir depuis si longtemps.


Un ami m’avait dit un soir, accoudé à une table dans un bar miteux:

En fait, je viens de m’apercevoir que je voyageais pour voir si j’étais là-bas, si je pouvais être, là-bas. Et aussi découvrir qui je serai, planté ailleurs, déboussolé et à la merci de tous les vents inconnus.
Sentir comment je suis en vie là-bas aussi.
Et quand là-bas sera devenu un ici, comment est ce que je serai, comment est-ce que je me sentirai?
Je crois que j’avais simplement envie de savoir jusqu’où allait mon territoire.
Je crois bien même que c’était une manière de me rendre compte qu’il était infini. Et qu’en même temps, je ne serai jamais autre part que là où sont mes pieds.

Une autre promesse: grandir et ouvrir son champ à tout le possible.

Et faire de son impossible une quête, un horizon où nos limites se font peu à peu fragiles — jusqu’à ce qu’elles disparaissent d’elles-mêmes.

Pour vivre ceci:

Tout est bien, tout est bon, tout est en ordre, tout est à sa place, là, maintenant, seulement maintenant, tout de suite.

Tout est là, juste à nos pieds, pour être cueilli et entendu dans sa pleine mesure.

Notre marche se fait sur un parterre de fleur.

Personne n’a dit, me semble-t-il, que les fleurs devraient être comme-ceci ou comme-cela.

De grandes fleurs ou de belles fleurs.

Ou des fleurs mauves et violettes.

Ou des fleurs sans pétales.

La fleur est fleur et, comme l’a écrit un poète, elle est sans pourquoi.

Elle est là et ainsi elle se tient.

Nos douleurs sont des fleurs, la souffrance est une fleur, l’illusion, toutes nos illusions et les mensonges que nous nous racontons à nous même, comme aux autres, sont des fleurs, des milliers de fleurs, toutes différentes, toutes uniques.

Ce que nous appelons nos erreurs, nos errements, nos sentiments de tourner en rond et de ne jamais y arriver sont aussi des fleurs.

Les fleurs ne demandent qu’un peu d’attention, un regard délicat.

Les fleurs ne savent pas de quoi est censé être fait notre vie, de quoi est censé être fait la couleur de nos gestes et paroles.

Les fleurs sont réelles et ne demandent rien d’autre que l’honnêteté de l’être.

Elles ne demandent pas du devoir ni du falloir, elles ne marchent pas avec les si, elles n’écoutent plus le passé, car le passé est toujours révolu.

Et les fleurs savent une chose:

Ce sont avec les entrailles que nous voyons les couleurs du monde — avec nos entrailles que nous sentons le parfum du chemin semé de graines.


Comme c’est moi qui écris, il y a beaucoup de ce que je suis dans ces lignes.

Pour conclure, une dernière promesse, promesse pour laquelle je n’ai jamais bien pu trouver les mots. Alors, obscurément, j’ai essayé en vivant de lui donner une forme, une forme fidèle à ce que je ressens là, dans le profond. Et l’inconnu.

Et ce que je ressens c’est:

Continue.

Voilà la promesse.

La promesse incertaine de perpétuer le voyage, le voyage le plus difficile (ou le plus exigeant, le plus nécessaire, comme vous voulez), celui qui nous dit:

Oui, tu es à ta place, parfaitement à ta place.
Ta peau, tes fesses, ta manière de marcher, tes pensées: oui, tout cela est toi, rien que toi et c’est vraiment bien ainsi.
N’est-ce pas merveilleux d’être simplement ce que tu es, d’être dans ta vie, engagé à la vivre pleinement (et prêt à assumer la part conséquente de doutes, de retournements et d’hésitations que cela peut comporter)?

Et le monde est là — avec les autres, aux côtés des autres, en compagnie des autres.

Et en même temps pas dans leurs affaires, pas dans leurs têtes, pas dans leur pensés.


Le seul voyage, et du coup le seul retour possible, c’est peut-être celui-ci: celui où tu vois que là où sont tes pieds, là poussent toutes les fleurs du paradis.

Et que chacune d’entre elles pousse à son rythme,

C’est-à-dire

Très

Lentement.


La peinture est de David Hockney

Le titre est The Arrival of spring in Woldgate, East Yorkshire